Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale (IV).

Féminité et féminisme. La femme dans le monde de la Tradition. (Introduction).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Première partie : Le monde de la tradition).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Deuxième partie : L’homme et la femme comme polarité cosmique).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Troisième partie : Les quatre âges de la femme).


L’HISTOIRE AU FEMININ.

Réalité comme symbole et symbole comme réalité.

Depuis la définition de l’histoire énoncée par Thucydide jusqu’à nos jours, il n’est pas d’époque qui n’ait suivi son exemple, accumulant ainsi les définitions et multipliant les « perspectives », les « paramètres », les « optiques » selon lesquels il conviendrait d’appréhender le phénomène historique. Quoi qu’il en soit, l’attention est toujours fixée sur la « réalité historique », et non pas sur son caractère de « phénomène » (…), actualisée sur le plan humain, d’une réalité transcendante. Même si les faits s’insèrent dans la trame des rapports visibles selon une apparente relation de cause à effet, ils sont en fait les symptômes d’états ontologiques profonds et impénétrables : ils sont la transposition phénoménale d’une réalité métaphysique.

La phrase de Goethe, « Tout ce qui existe est une similitude », peut aussi s’appliquer à l’histoire, si on la complète par l’intuition nietzschéenne « Tout ce qui a été n’est qu’un symbole » — similitude et symbole tangibles, pris au piège du temps, d’une réalité supratemporelle. On peut toutefois se demander quelle différence existe, du point de vue traditionnel, entre le mythe et l’histoire. Aucune : « L’histoire est une mitopoiesi active » Plus encore, « Alors que du point de vue de la ‘science’, on accorde de la valeur au mythe pour ce qu’il peut offrir à l’histoire, selon notre point de vue, au contraire, il faut accorder de la valeur à l’histoire en fonction de son contenu mythique » (Evola). L’histoire humaine est donc la représentation visible et sécularisée d’un événement achronique, d’un destin inscrit déjà dans la création : c’est la « chute » progressive de l’Esprit dans la matière —- ou, pour conserver le langage des analogies symboliques, du viril au féminin. 

Qu’il s’agisse des individus ou des collectivités, les générations humaines interprètent inconsciemment le drame éternel de la chute des Dieux de l’Age d’Or aux Mères de l’Age d’Argent, puis à la graduelle matérialisation au fil des « Âges » ultérieurs, caractérisés par la prééminence toujours plus définitive du « féminin » sous les aspects dont nous avons établi qu’ils lui appartenaient en propre. 

La dialectique des deux pôles : ouranique-solaire-masculin et tellurique-1unaire-féminin, se retrouve dans les civilisations et dans leur histoire. A travers l’élude des religions, Eliade parvient aux mêmes conclusions et en arrive à affirmer : « (…) On n’est pas sans distinguer une certaine concordance entre la suprématie des hiérophanies solaires et les destinées ‘historiques’, On dirait que le soleil prédomine là où, grâce aux rois, aux héros, aux empires, ‘l’histoire se trouve en marche’ ». Inversement, on peut affirmer que les époques de décadence correspondent à des périodes de suprématie des « hiérophanies lunaires », c’est-à-dire du pôle féminin : ce que soutient, précisément, la pensée traditionnelle. 

Pour s’assurer que la formule traditionnelle est véritablement une clef qui permet d’interpréter à la fois le passé et le présent — et, notamment, les symptômes qui annoncent le futur —, une vérification s’avère toutefois nécessaire. En ce cas, nous devrions affirmer qu’au-delà et qu’au-dessus des interprétations particulières de l’histoire qui ont pu ici et là s’imposer (épique, pragmatique » idéaliste, matérialiste, économique » etc.), les faits, les pensées et les événements concernant les hommes ou le cosmos sont réellement des correspondances d’ordre phénoménal d’une situation suprahistorique. Et, en se référant plus particulièrement à la finalité poursuivie dans le présent ouvrage, nous pourrions en arriver à la conclusion que l’histoire de la civilisation contemporaine est celle de l’apparition, de l’affirmation et, enfin, de la prévalence définitive du « pôle féminin ». Dans une telle perspective, le mouvement de « libération de la femme », surgi en pleine phase finale de ce « processus » se présentera alors à nous comme la correspondance matérielle et visible, manifestée sur le plan historique, d’un événement qui transcende l’histoire — événement qui, sous certains aspects, revêt les traits de l’Apocalypse. 

Les civilisations de la Mère.

Les Terres du Taureau et du Serpent.

Le berceau de la religion de la Mère est la Méditerranée pré-indo-européenne où se manifestent toutes les expressions du féminin, qu’elles soient démétriennes, amazoniennes ou aphrodisiennes. Bachofen relève que « la gynécocratie appartient à l’héritage de ces races que Strabon (VII 32 L XII 572) nous présente comme des barbares, comme les premiers habitants préhelléniques de la Grèce et de l’Asie Mineure » ; et Freud, assignant à l’indifférencié préœdipien des traits féminins, l’assimile par analogie à la civilisation égéo-minoenne. Or, chacun sait que tout, dans la civilisation Crétoise, parlait de la femme ; la présence du taureau (symbole, comme nous l’avons déjà relevé, d’une vitalité purement phallique), le naturalisme exubérant des fresques, les palais à labyrinthe — transcription architecturale du goût pour le sans forme — et, surtout, les prêtresses aux serpents ainsi que les figures féminines au sein nu, images de la fécondité. Leur explicite contrepartie est le féminin « Prince aux Lys », pour ne citer qu’un exemple. 

L’histoire de l’Égypte nous montre le passage du culte solaire d’Osiris à celui, chtonien-lunaire, d’Isis, dans lequel le dieu coupé en morceaux par Seth, incarnation du principe chtonien, subit la mort (comme jadis Dionysos-Zagreus) et renaît grâce à la Déesse. Conséquence de cette nouvelle orientation religieuse, le pouvoir passe aux mains des prêtres dès la fin du XIIIe siècle avant J.-C. et le Roi-Dieu (le Pharaon étant l’incarnation d’Horus) « meurt » : le principe royal cède sa puissance aux prêtres. Et l’on peut observer que c’est à cette époque qu’a commencé la décadence égyptienne. En Chaldée, au culte de la Déesse Mère hérité des Sumériens fait pendant une science astrologique fondée sur le mouvement de la Lune et caractérisée, pour cette raison, par un déterminisme très net. Sur le plan épique, Gilgamesh, qui s’oppose à la Déesse et cherche à conquérir l’Arbre de Vie, échoue dans son entreprise — il n’existe pas de « cycles héroïques » en Chaldée, où la puissance de la Mère est invincible. Successeurs des Chaldéens, les Assyriens présentent tous les traits des civilisations titaniques et gynécocratiques de type aphrodisien. A cette race appartient Nemrod, fondateur légendaire de Ninive et de l’empire assyrien, dont l’assimilation aux Nephelim n’est pas due au hasard — et c’est à cette civilisation qu’appartient « Sémiramis la luxurieuse, qui rendit licite le plaisir par ses lois » et qui, en fait, gouverna à la place de Ninos. 

Nous nous limiterons ici a ce survol rapide et quasiment fortuit, car ces correspondances sont suffisamment évidentes pour qu’on ne s’y attarde pas davantage. De même, le caractère chtonien de la civilisation étrusque est tellement patent qu’elle peut être définie comme proprement matriarcale. Ici, comme en Crète, au lieu de l’incinération, c’est l’inhumation qui était pratiquée — caractéristique des peuples de religion tellurico-féminine, comme nous l’avons déjà relevé — et les noms gravés sur les pierres tombales se contentaient de mentionner l’ascendance maternelle. Comme chacun sait, les deux époques de la peinture tombale étrusque représentaient le double visage d’une foi unique, celle de la Terre : sous l’aspect enjoué de Proserpine printanière, et sous celui du masque infernal d’Hécate. Au début, jusqu’au Ive siècle av, J.-C., prévaut la croyance en la continuation de la vie du défunt dans sa maison souterraine, in gremio matris terrae, qui inspire de joyeuses scènes polychromes et naturalistes à hase de réjouissances, de banquets et de danses : le sens de la palingénésie au sein de la terre est encore vif. A partir du IVe siècle av. J.-C., le goût de la représentation des aspects infernaux et démoniaques, relevant toujours de la même religion tellurique, finit par prévaloir. C’est à ces traits que se réfère de façon explicite le mythe de Pages, né de la motte sillonnée par la charrue pour révéler aux hommes la hiéromancie. La morphologie du mythe nous ramène immédiatement aux valeurs du pôle féminin : qu’il s’agisse de ses modalités (la sortie du giron de la Terre et, plus précisément, du sillon labouré), ou de l’objet même de la révélation : la hiéromancie, science fataliste, liée à des pratiques magiques d’ordre inférieur — au point que les livres relatifs à cette discipline remplissaient de peur et d’horreur quiconque y avait accès.

La culture étrusque conserve les traces du passage de la spiritualité maternelle à la décadence gynécocratique sous ses formes inférieures magico-fatalistes. A l’arrivée des Romains, c’était un énorme organisme aux fondements déjà minés. Son cycle était désormais clos : Zeus n’accorda pas aux Tyrrhéniens une race de Héros restaurateurs. 

Les ménades de la folie.

Les cultures indo-européennes qui se superposèrent à celles crétoise et étrusque, cherchèrent à se soustraire à l’influence de ce substrat qui, à la fin, parvint à entamer la spiritualité des conquérants et réussit, sinon à déterminer, du moins à accélérer leur chute. 

C’est ainsi que la Grèce connaîtra le pathos de Dionysos-Zagreus et la pandémie des orgies bacchiques ; la réincarnation des âmes soumises à la loi chtonienne du pythagorisme ; le mysticisme orphique ; le démétrisme d’Eleusis — en dépit de tous les efforts accomplis pour étouffer la réapparition du substrat féminin pélasgique. 

La tragédie des Bacchantes d’Euripide est l’expression la plus évidente de la lutte menée par l’esprit olympien contre l’àpeiron, le Chaos de l’indifférencié et du féminin, ressuscité victorieusement sous les traits de Dionysos. 

Nous examinerons rapidement le contenu de cette tragédie car il semble que seule une interprétation de type traditionnel puisse jeter quelque lumière sur cette œuvre qui, à l’étalon de la seule raison, se présente comme une énigme. La signification de cette pièce est, depuis plus d’un siècle, « l’un des problèmes les plus débattus de la littérature grecque », affirme Cantarella ; au point qu’il semblerait « vain » de se demander « ce que le poète a bien voulu dire » — alors que cette question est au contraire essentielle. Inutile d’affirmer que… « c’est la poésie qui est la véritable réalité de ces Bacchantes », si l’on ne prend pas la peine d’expliquer ce que signifie cette poésie. Dionysos a tourné la tête de toutes les femmes de Thèbes et Penthée, le Roi, décide de s’opposer à la folie collective inspirée par le dieu, dans laquelle il voit l’irruption des plus bas instincts et le principe même de l’anarchie. Ne pouvant s’emparer de lui, il cherche à capturer les Bacchantes et c’est précisément Dionysos, goguenard, qui lui propose de raccompagner sur le Cithéron où se trouvent ses adeptes ; mais il lui prescrit de s’habiller en femme, sous prétexte qu’autrement il pourrait éveiller les soupçons des Ménades. Mais à peine Penthée a-t-il endossé des vêtements féminins qu’il devient la proie de la folie. Arrivés sur le Cithéron, Dionysos fait monter Penthée sur un pin et appelle les Bacchantes en les excitant contre lui. Celles-ci arrivent, entourent et font tomber l’arbre, guidées par Àgavé elle-même, mère de Penthée, qui, en proie à la fureur bacchique, incite ses compagnes à déchirer le corps de son fils quelle ne reconnaît plus désormais, le prenant pour un lion. C’est Agavé qui lui tranche la tête pour la ficher sur le thyrse bacchique. Avec Penthée s’éteint la lignée des Cadméens, fondateurs de la race solaire de Thèbes, dont l’ancêtre Cadtnos avait tué le dragon. Et la tragédie s’achève par la théophanie de Dionysos sous les espèces d’un dragon. 

Ce que le poète a voulu raconter, c’est la tragédie de la chute de la civilisation ouranico-solaire au niveau d’une civilisation tellurico-féminine. Penthée s’habille en femme, comme les prêtres de Cybèle» et c’est la Mère qui le tue — la Grande Mère, qui voit en lui le Lion, symbole solaire ; et solaire était aussi la lignée de Penthée, laquelle avait réussi à vaincre le dragon-serpent, kratophanie du féminin. Rien d’étonnant non plus à ce que Dionysos triomphe précisément sous forme d’un dragon-serpent, assimilable sans ambiguïté, maintenant, au pôle féminin. 

L’ultime épisode de la longue lutte au cours de laquelle le culte ouranien avait tenté d’étouffer la résurgence de formes de culte appartenant au substrat pélasgique, est celui de Penthée. En témoignent les mythes de Thésée, d’Achille, d’Héraclès et de Bellérophon, vainqueurs des Amazones (dont on précisait qu’elles portaient un bouclier en forme de demi-lune) ; et, plus encore, la traduction, sous des formes répugnantes et tératologiques, des antiques symboles du féminin : les Danaïdes qui, pendant leur nuit de noces, avaient assassiné leurs époux (patente manifestation de leur refus de se soumettre au mâle, ou de leur faculté d’anéantir sa virilité transcendante) et qui, selon le mythe grec, sont condamnées à remplir d’eau un tonneau sans fond (allusion explicite à l’inutilité de leurs organes reproducteurs) ; mais aussi la ravissante Méduse, qui avait voulu rivaliser en beauté avec Palias Athéna et fut punie par la Déesse olympienne de la Sagesse qui transforma ses cheveux en serpents et rendit son regard pétrifiant ; et la relation avec la matérialisation et la « pétrification » des formes, inhérentes au pôle féminin, est patente. Horribles et portant des chevelures de serpents sont également les Erinnyes, les Moires, Némésis, probables équivalences antiques de Déméter ; et réduites à être des monstres de la Terre, telles Echidna, mi-femme mi-serpent : la Chimère, l’Hydre de Cerne, le Sphinx, Scylla. Mais en dépit de la répugnance des races helléniques, les cultes de type tellurico-féminin se répandent inexorablement. 

Compte tenu de l’affluence d’éléments « méditerranéens », même la physionomie politique, à Athènes tout spécialement, subi une progressive transformation. La fondation mythique de la cité équivalait de façon patente a l’institution du concept olympiano-solaire. Lors de la compétition primordiale pour la possession de la cité, Poséidon, dieu des Eaux et des sombres profondeurs marines, est défait par Athéna, l’« amétor » (sans mère), jaillie tout armée de la tête de son père Zeus. Athéna est l’incarnation de l’idée olympienne, dont s’inspirent la civilisation athénienne des origines et le culte solaire de l’Apollon de Delphes : Athéna, aux yeux de chouette grand ouverts sur la nuit, est la Femme-Sagesse en tant que Lumière éternelle qu’invoquent les guerriers homériques : « Zeus père libère les fils des Achéens de ce brouillard et sois serein, accorde-nous de voir avec les yeux, et détruis-nous, cependant, mais dans la Lumière ». Or, le monde homérique n’est déjà plus qu’un souvenir, au milieu du VIIIe siècle av. J.-C., lorsque Hésiode, dans sa Théogonie, décrit comme éléments primordiaux : le Chaos, la Terre et Eros, hiérophantes du féminin, et dans son Catalogue des Femmes, procède à une généalogie ex matre, attestant ainsi la présence du droit matrilinéaire. Plus tard, un Anacréon stigmatisera en ces termes la position du mari à son époque : « Voici le lit nuptial, dans lequel il n’épousa pas, mais fut épousé », et Pindare considérera la condition humaine selon le pathos de son devenir : « Éphémères, que sommes-nous et que ne sommes-nous pas ? L’homme est le rêve d’une ombre ». L’âge lumineux appartient déjà au lointain passé. L’homme n’est plus un être mais une existence, tronçon d’une réalité en laquelle il ne peut plus se réintégrer. Il n’en faut pas beaucoup pour s’en convaincre : les Sophistes y parviendront aisément.

Le passage progressif à des formes plus démocratiques (le principe féminin étant égalitaire), s’accompagne d’une prééminence concrète de la femme, y compris dans la vie politique : le destin d’Athènes est décrété par Aspasie qui règne sur Périclès lequel se laisse en outre « conditionner » par les grâces d’Elpicine, sœur de Cimon). Et Aristophane, un siècle plus tard, évoquant la guerre du Péloponnèse, écrit Lysistrata où, même si c’est sur le mode comique, il atteste l’importance accordée à la femme, notamment au sens aphrodisien, dans la société de son temps. 

La guerre du Péloponnèse elle-même revêt une signification symbolique pour qui la considère du point de vue de la métaphysique de l’histoire. Sparte, ville dorienne, représente l’idéal viril et hiérarchique, inaccessible aux suggestions tellurico-maternelles du substrat préhellénique. Tout ce qui, aux yeux des historiens antitraditionnels, apparaît comme « intelligence obtuse », « immobilisme », « esprit arriéré », doit, en réalité, être ramené à la volonté tenace de ne pas déchoir de l’éthique virile, de l’immortalité et de la stabilité des valeurs traditionnelles. La définition de Bruce Marshall vaut pour Sparte : « Les soi-disant sociétés « arriérées » sont celles qui ont eu le bon sens de s’arrêter une Fois leur destination atteinte — tandis que les sociétés « progressistes » sont celles qui, tellement aveuglées par le désir de la dépasser, continuent à courir à l’infini » — et à laquelle fait écho l’anathème de Bernanos : « Où fuyez-vous en avant, imbéciles ? ».

Il parlait d’or, cet illustre voyageur qui, venu de Sparte à Athènes, déclara : « Je viens de la cité des hommes à celle des femmes Au reste, les Grecs avaient conscience que si jamais il y avait eu un peuple fidèle à l’esprit de l’antique tradition indo-européenne, les Spartiates étaient bien celui-là : « tous les Grecs savent ce qu’est le bien, mais seuls les Spartiates le mettent en pratique »).

C’est la raison pour laquelle Athènes, dès qu’elle céda à la suggestion démocratique, devint l’ennemie de Sparte. La lutte ne fut pas seulement celle de deux conceptions politiques différentes, qui pouvaient tout simplement coexister en s’ignorant, comme elles l’avaient toujours fait : aux Athéniens la mer, aux Spartiates la terre. Il ne s’agissait pas non plus d’une rivalité entre deux formes historiques, mais de fin soluble opposition de deux pôles méta historiques qui s’incarnaient en eux. Et si, apparemment, la guerre du Péloponnèse fut un massacre inutile parce que la mise matérielle en jeu ne méritait pas autant de sang versé, elle eut en réalité — du moins du côté Spartiate — la signification d’une lutte du cycle héroïque contre la gynécocratie. Ce n’est qu’après que Sparte, elle aussi, se fut épuisée, que le syncrétisme désagrégateur de l’Hellénisme eut la voie libre en Grèce.

De la pureté linéaire de l’Art dorien, on passera à l’emphase fantasque de la colonne corinthienne. Contre l’Apollon de Delphes se dressera le Kairos, le hasard aveugle et inconnaissable qui gouverne le devenir. Et Déméter Poliorcète réduira le Parthénon à un lupanar, en y faisant la noce avec ses hétaïres. Athéna Olympienne, la Sagesse solaire, cède définitivement la place à Aphrodite Porné — et la Grèce s’apprête à devenir une obscure colonie du vaste Empire romain. 

Le dernier Soleil d’Occident.

La Vierge et la Louve.

A Rome, le féminin eut le double visage des Étrusques (et, de façon générale, du substrat pré-indo-européen) et de la plèbe qui finira par avoir raison, au bout du compte, du principe viril et hiérarchique. La légende fait remonter cette opposition à une époque mythique et la représente sous les traits de deux Rois, frères mais ennemis. L’un, Amulius, avait destitué l’autre, Numitor, symbole de la sacralité royale, et avait contraint la fille de ce dernier, Rhéa Silvia, à se faire vestale. Mais un dieu, Mars vraisemblablement, féconde la jeune vierge qui met au monde les deux jumeaux fatals. Réapparaît ici le symbole de la déesse Vierge et Mère, avatar du culte féminin ; mais Rhéa paie cette maternité de sa mort et ceci ramène au matricide rituel, prémice de toute restauration. Élevés par la Louve, symbole hyperboréen, les deux jumeaux reposent à nouveau l’alternative : Romulus apparaît comme le continuateur de Numitor et des rois d’Albe (et alba, c’est-à-dire « la blanche », est toujours, dans la Tradition, le siège légendaire et primordial de la royauté), lignée d’origine indubitablement dorienne, et s’y installe sur le Palatin, mont sur lequel Héraclès avait rencontré Evandre et sur lequel le même Evandre avait plus tard fondé un temple dédié à la Victoire (équivalent de la Venus Victrix). Tandis que Rémus, continuateur de la révolte d’Amulius, choisit l’Aventin, le mont de la Déesse, celui sur lequel plus tard Servius Tullius (le Roi plébéien, même de nom, né d’une esclave, conçu lors d’une fête orgiaque de type dionysiaque, et par conséquent incarnation du principe féminin qui usurpe la royauté) fondera le temple de Diane-Lune, haut-lieu des sécessions de la plèbe et des fêtes serviles célébrées en l’honneur de Servius Tullius, siège des cultes féminins et notamment du culte priapique de Faunus. 

Romulus trace sacralememt les limites de la ville selon l’ancien rite des races ouraniennes, dessinant le signe qui, en tant que mandala, se retrouve dans l’antiquité indienne : la quadrature du cercle, signe d’ordre, de loi et de limite par opposition à l’àpéiron. Mais Rémus franchit le cercle de la justice et Romulus punit de mort son geste sacrilège. Ici, le fratricide a une signification rituelle : Romulus restaure le principe royal et supprime symboliquement l’apparition du chaos. 

Il est cependant contraint, par la suite, d’accepter un compromis : les Sabines entrent à Rome parce que le peuple avait besoin de femmes et de mères. Elles apportent avec elles la religion de la Déesse Fortulia, qui devient à Rome Hona Dea, divinité tellurique adorée au cours de rituels nocturnes et secrets dont les officiants étaient exclusivement des femmes. Un Sabin, Titus Tatius, devient le second de Romulus et avec lui s’infiltrent des cultes chtoniens, tandis que l’introduction de la triade Cérès-Liber-Libera s’effectue par le biais des Livres Sibyllins (étrusques, mais originaires d’Asie Mineure), avec la diffusion de la hiéromancie, tant vilipendée par Cicéron. 

Le patriciat romain acceptait la magie comme faculté de commander aux forces invisibles et de plier la volonté du numen en vertu d’un rituel bien précis ; mais il voyait très justement dans la magie étrusque quelque chose de diamétralement opposé au tempérament magique positif. Les pratiques étrusques n’exaltaient pas la liberté de commander au numen mais, bien au contraire, étant divinatoires et non pas « impératives », elles enfermaient l’homme dans un destin pré-ordonné, quand elles ne se transformaient pas en évocation des puissances inférieures, ou se cantonnaient à la prophétie. C’est en vain que Rome opposa le symbole hyperboréen de la hache et celui, solaire, de l’aigle, a l’apparition du pathos dévotionnel et mystique de la religiosité maternelle. Les Rois étrusques avaient amené avec eux la Femme, et l’expulsion de Rome du dernier Tarquin ne servit à rien : dépositaire de la religion féminine et tellurique, la plèbe acquiert un pouvoir toujours plus étendu. 

On arrive ainsi aux guerres puniques, auxquelles doit être reconnue la même signification que celle de la guerre du Péloponnèse : ce n’est pas seulement la nécessité d’ouvrir une voie au commerce ni le désir d’hégémonie sur la Méditerranée qui rendirent si implacable la détermination d’en découdre. Le « Carthago delenda est » de Caton n’est pas le fruit de l’obstination maniaque d’un nationalisme étroit et fanatique, mais correspond à une espèce d’amor fati. Car le destin de Rome — depuis que le sang de Rémus, mis à mort rituellement, en avait consacré les frontières -— consistait à détruire toute manifestation du principe féminin. 

La destruction de Carthage revêt, du point de vue de la métaphysique de l’histoire, une signification symbolique. 

Phénicienne, Carthage est la ville de la déesse Astarté et, surtout, de la légendaire Didon, incarnation de la femme aphrodisienne qui tente d’enchaîner le héros afin de l’empêcher de restaurer les valeurs olympiennes. Énée, avec l’aide d’Aphrodite Uranie et de Zeus l’Olympien lui-même, vainc l’Aphrodite chtonienne (Didon) et en provoque la mort, mais traîne derrière lui sa malédiction — dont Carthage est le monument vivant. C’est la raison pour laquelle elle fut implacablement rasée. 

La Reine des serpents.

La lutte contre les cultes méridionaux et asiatiques aboutit à une persécution ouverte ; même les Bacchanales, fêtes orgiaques et dionysiaques, sont proscrites en 186 av, J.-C. Mais la persécution violente est toujours une explicite déclaration d’impuissance. C’est en fait l’époque où la nobilitas, antique dépositaire du principe viril, est désormais vidée de sa sacralité originelle en raison de son brassage avec des éléments plébéiens : au sens du sacrum se substitue l’« auri sacra fames ». Le Sénat n’est plus qu’un organisme sécularisé qui appuie son autorité non plus sur un principe supérieur, mais sur les capricieuses humeurs du peuple, et il est contraint de la maintenir par l’adulation, la force ou la répression brutale. L’esprit se soumet à la matière, selon un éternel retour historique : c’est une nouvelle fois l’époque des Titans, incarnés par Marins, Sylia. Pompée, qui se déchirent pour le prestige et le pouvoir personnel au nom de la loi du plus fort, en un monde qui a oublié la transcendance. 

C’est pourquoi il est indifférent que l’un ait pris le parti de la plèbe et l’autre celui de la noblesse : organismes désacralisés, plèbe et noblesse ne représentent que des idéaux simplement politiques, ce sont des factions comparables, engluées dans la matérialité et que seuls des intérêts matériels séparent. L’esprit s’est occulté. 

Jules César est le Héros qui vainc les Titans : il ne pactise ni avec le Sénat ni avec la plèbe et se présente comme le descendant de Venus Victrix (la Virgo Potens, Femme Divine et Sapience de la Tradition), promettant la restauration de la Royauté divine. César n’était pas et ne voulait pas être un tyran. Le prouve le simple fait que Brutus, après l’avoir assassiné, ne se proclama ni « tyrannicide » ni « sauveur de la Patrie », mais embrassa la Terre Mère pour indiquer qu’il avait agi au nom du principe opposé à celui qui animait César ; une fois de plus, c’est la loi de la Mère qui abat l’idéal viril et solaire de l’Empire. Mais il est clair que le sacrifice de César en permit la restauration, laquelle fut le véritable héritage laissé à Octave Auguste. 

Comme dans la légende antique, le futur empereur défait la Femme, Cléopâtre-Aphrodite, la reine du pays d’Isis, la nouvelle Didon — cette Cléopâtre que César avait su prendre et abandonner, sans se soumettre à ses chaînes, répétant ainsi le geste d’Enée ; cette Cléopâtre qu’Antoine aima au contraire jusqu’à l’autodestruction et qui, au moment suprême de sa défaite, se transforma en l’archétype qu’elle avait toujours incarné : l’antique Déesse des Serpents — recourant, comme on le sait, à un serpent caché en son sein pour retourner à la Terre. Ici, la réalité est symbole et le symbole, réalité. 

L’idéal viril et ouranien apparaît sous les traits d’Auguste, qui bannit tous les cultes de type féminin et maternel, restaure la religion des ancêtres et appelle sur lui le pouvoir religieux, assumant la dignité de Pontifex Maximus. II n’est pas inutile de rappeler qu’à l’origine, [appellation de Pontifex (qui signifie littéralement « celui qui établit le pont ») était la prérogative exclusive de la royauté, dans la mesure où le Roi constituait le pont entre le divin et l’humain, « Les Rois », indiquait Aristote, « possèdent cette dignité en vertu du fait qu’ils sont les prêtres du culte collectif ». En la personne d’Auguste, les deux pouvoirs (royal et sacerdotal, ascétique et mystique) se trouvent à nouveau unis : c’est le retour de l’Androgyne et, avec lui, du bienheureux Age d’Or.

Ses contemporains en étaient également conscients, et reconnurent dans la pax augusta, fondée sur l’empire universel qui concilie les contraires et absorbe en lui tous les particularismes, la réalisation du symbolique état primordial : * Tu regere imperio populos Romane memento ; hae tibi erunt artes pocisque imponere nomen , parcere subjectis et debellare superbos * -— en vertu d’une autorité qui n’avait nul besoin des armes, mais descendait directement, quasiment divinitus, de la personne de l’empereur. 

Dionysos le Phrygien et Jésus le Nazaréen.

Mais le principe impérial, fugitif éclair de l’idéal héroïque et royal, est destiné à se scléroser. Les causes contingentes sont nombreuses et chacun les connaît. Du point de vue de la métaphysique de l’histoire, il n’y a qu’une seule et unique cause, qui présente deux visages diamétralement opposés : la Femme et les Titans. A l’infiltration progressive des religions orientales maternelles et aphrodisiennes que favorise l’universalité même de l’Empire, fait exactement pendant la conversion « titanique » de l’empereur : le despotisme remplace l’autorité sacrale, et la force des armes, le droit souverain, À la Thémis, la justice innée, la loi venue d’en haut dont l’empereur est l’incarnation, se substitue le nomos, la loi sans cesse changeante de la communauté. 

Tant que l’empire fut héréditaire, l’empereur apparut comme une théophanie, symbole vivant d’un principe divin, dont il recevait la sanction d’une auctoritas irrévocable. Mais lorsque les empereurs furent nommés par l’armée ou la furie populaire, ceux-ci devinrent les délégués provisoires d’un pouvoir révocable, privé de toute sanction sacrale puisque venu d’en bas. 

Le Christianisme (ou, plus exactement, les aspects de celui-ci que l’on divulgua) porta le coup fatal à l’idéal impérial. Contre la hiérarchie, la tradition héroïque et initiatique, la royauté et la gnose, entrèrent en lice l’idéal égalitaire, le pathos du péché et de l’expiation, l’extase mystique et la foi. A cet égard, on peut observer avec Kerényi que, selon la conception traditionnelle, « la foi présuppose le doute et l’ignorance, lesquels se dépassent précisément en croyant ». 

Au commandement se substitue la prière ; à la conquête, la grâce ; à la claire et lucide conscience de sa propre dignité, la prostration, l’humiliation et la mortification. Le rapport impersonnel avec le divin conçu comme force nue cède la place au rapport personnel et sentimental avec un dieu fait homme. La divine « apathie » se sclérose en pathos d’un dieu qui, comme Osiris et Dionysos, subit l’écartèlement, la mort et la résurrection. 

Il existe, dans la vie de Jésus des détails qui sembleraient à première vue anecdotiques et insignifiants — au point que l’importance qu’on leur accorde paraît exagérée au profane tandis que les chrétiens, y reconnaissant la signification globale du paradigme moral exaltant l’humilité et le sacrifice, ne cherchent pas, habituellement, à les interpréter de façon plus spécifique. 

Les analogies avec Dionysos, en dehors de celle, déjà citée par ailleurs, du démembrement et de la résurrection, reviennent souvent, et elles sont toujours étroitement liées aux hiérophantes du féminin. Comme Dionysos, Jésus marche sur les Eaux, transforme l’eau en vin, chevauche un âne. A Dionysos qui transforme les hommes en dauphins correspond Jésus qui transforme le pain en poissons. Et surtout, l’un et l’autre naissent d’une femme — une femme terrestre. 

Les correspondances avec le féminin reviennent continuellement dans les divers épisodes de la vie de Jésus. Sa naissance n’est pas annoncée à l’avance par la révélation de Dieu, mais par celles des prophètes, et les premiers à le révérer sont les mages chaldéens ; il voit le jour à Bethléem, où se trouvait jadis le bois de Tammuz-Adonis \ chéri de Vénus. Mais il y a plus : la présence de l’âne, animal chtonien, se retrouve à toutes les étapes importantes de sa vie : c’est sur un âne que Marie arrive à Bethléem où elle accouche ; un âne réchauffe le nouveau-né ; un âne le sauve de la persécution d’Hérode en le transportant en Egypte ; c’est encore un âne qui le conduit à Jérusalem le Dimanche des Rameaux. Et, fait plus symptomatique encore, les chrétiens étaient accusés à Rome d’« adorer un dieu à tête d’âne ». Assertion mensongère, mais éloquente. On peut bien sûr faire observer qu’à l’époque, l’âne était un moyen de locomotion très répandu. Mais s’il en était ainsi, pourquoi sa présence serait-elle toujours mentionnée ? 

Auprès de Jésus se tient la Vierge Mère, en laquelle il n’est pas difficile de reconnaître l’ombre des Grandes Mères orientales, et le reflet de la parthénogenèse de Gaia. Marie est Mère de Dieu — comme Sémélè l’était de Dionysos — et elle est la Vierge divine — comme l’Artémis chtonienne. C’est la mater inviolata, et pourtant amabilis, du Créateur ; la Reine des Prophètes et des Martyrs, l’Etoile de la Mer. Investie des valences originelles de l’archétype féminin, Marie devient également Virgo potens comme Durgâ, et Sedes Sapientiae comme Pallas Athéna et la Vierge Sophia. 

Les correspondances entre la Marie chrétienne et les Grandes Mères asiatiques sont si évidentes quelles ne réclament pas qu’on s’y attarde. Et même si la prédication évangélique des origines ne laissait pas supposer une divinisation de la Mère de Jésus, même si l’Église s’est toujours refusée à la sanctifier, tous les éléments sur lesquels se fondait le Christianisme (égalitarisme, sentimentalisme, piété, espérance, impuissance, mortification, pardon, humilité, extase mystique— formes caractéristiques du culte féminin) n’en ont pas moins justifié par analogie son culte autonome, étranger jusque-là au contexte général chrétien. 

Faut-il le dire, notre intention n’est nullement, ici, d’appauvrir le message spirituel de cette religion : notre objectif consiste à en examiner les répercussions sociales et à le reconduire à une matrice supra historique. C’est en ce sens que la nouvelle religion fut le coup de grâce porté à un empire déjà vacillant.

Elle eut, c’est vrai, le mérite de ramener à la spiritualité démétrienne un cycle qui, nous l’avons vu, était en train de dégénérer dans les formes les plus matérialistes du féminin. Mais elle provoqua la fracture des deux pouvoirs, royal et sacerdotal, qu’auparavant l’Empereur -Pontifex unissait en sa personne. Le « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » marque le début de la dissolution, car il signifie que le chef de l’État n’a plus aucune sanction divine : avec lui disparaît la Fides, loyauté sacrée envers l’empereur, laquelle avait jusqu’ici réussi à fédérer l’ensemble hétéroclite que formait l’Empire. 

De la fusion entre Christianisme et Romande naît une religion spécifique : le « catholicisme romain ». De façon paradoxale, le Catholicisme fait sien le sens de la hiérarchie romaine et l’applique aux structures de l’Église, au point qu’un Boniface VIII montera sur le trône de Constantin avec l’épée, la couronne et le sceptre, déclarant que c’était lui le César et l’empereur : d’Auguste à Boniface, c’est à un renversement complet que l’on assiste. Le cycle commencé avec l’empereur qui fusionne en sa personne la royauté et le sacerdoce se clôt sur le prêtre qui assume de sa propre initiative le pouvoir royal. Tout aussi paradoxal est le fait que l’Eglise fait sienne la défiance de la race solaire vis-à-vis du féminin en la limitant toutefois à son aspect le plus contingent et le plus superficiel : c’est la sexophobie catholique qui voit dans la femme le visage du Diable et dans la nature le règne satanique de Pan. Le principe profond qui anime l’une et l’autre et, selon des modalités de plus en plus spiritualisées, débouche sur la Vierge Sapience, est désormais perdu de vue. C’est pourquoi Marie, la dernière des Grandes Mères, voit sa crédibilité reposer uniquement sur le dogme : comme un tronçon arraché à son archétype. 

Le mystère de l’Immaculée Conception doit être accepté par un acte de foi, parce que la voie qui mène à l’éternelle potentialité des Eaux, Vierges et Mères de Vie, est barrée ; parce que la voie qui mène au principe premier transcendant est barrée. Rien d’étonnant à cela : l’époque à laquelle la « Bonne Nouvelle » fut répandue conduisait déjà inévitablement au matérialisme, à telle enseigne que l’on peut reconnaître dans l’idée impériale et dans le message chrétien les derniers feux des deux pôles transcendants — l’ultime Soleil d’or royal et l’ultime étincelle de la spiritualité d’argent — avant la longue nuit de l’Age de Fer, de la matière inerte. 

Les initiés de la Vierge.

L’idée impériale passe alors aux Germains, ultime rameau indo-européen resté fidèle au principe ouranico-solaire. Le Moyen Age est parcouru d’un frémissement de restauration du principe viril : le rêve impérial dont Dante fut le héraut suffirait à l’attester, ainsi que la querelle entre le pouvoir royal et le pouvoir sacerdotal qui s’ouvrit ultérieurement. 

C’est l’époque où l’Église s’imposa comme objectif, avec plus de ténacité que jamais, de fusionner en la personne du pape les deux pouvoirs, car elle sentit que certains ferments étaient en train de miner son hégémonie. Le geste de Boniface VIII se proclamant empereur futla traduction concrète du principe qui proclamait « Soleil » la papauté et « Lune » l’Empire. Au travers d’images différentes, c’est la répétition de l’« étreinte inversée » de Nout et Geb. 

Tout ceci correspond à une tentative de consolider la « spiritualité démétrienne » sacerdotale à laquelle s’oppose le nouveau visage du cycle héroïque : l’éthique ascético-guerrière qui anime la chevalerie médiévale ; la rigide ordonnance hiérarchique de la féodalité ; la centralité du principe souverain ; la redécouverte d’antiques légendes se rapportant aux origines ouraniennes (le Graal, les Nibelungen) sont autant de symptômes exprimant clairement la nouvelle vitalité du principe héroïco-viril. La constitution de sectes initiatiques comme celles des Templiers ou des Fedeli d’Amore en est une confirmation.

C’est à cette époque, empreinte d’une tension vers un principe spirituel, que se développe précisément, vis-à-vis du principe féminin, une sensibilité qui vise à en combattre les aspects inférieurs — répétant ainsi les entreprises du cycle Héroïque des origines — et à le sublimer en son aspect sapiential. 

Les deux visages ésotériques de l’éternel féminin apparaissent, alors, dans l’éloquente nudité de l’archétype : Voie de la Vie et de l’illumination pour qui sait le dominer, Voie de la Mort et des ténèbres pour qui s’y soumet : Savoir des Supérieurs, Savoir des inférieurs. 

L’Église donne le visage de Marie à la Femme Divine et Sapientelle qui, dans les sectes ésotériques, apparaît comme Dame Intelligence ou Dame de Salut : celle qui, sous les traits de la Béatrice de Dante, montre la voie qui mène au dépassement de la condition humaine ; celle pour laquelle Jacques de Baisieux pouvait forger l’étymologie phonétique amor de a~mors, « sans mort », car quiconque aime la Dame de Salut se sublime en l’Androgyne et conquiert l’immortalité. 

C’est précisément à cette époque que la Vierge Marie, après avoir été reconnue comme Theotokos, « mère de Dieu », au concile d’Éphèse en 431, devient Regina Coeli et c’est à elle qu’est assimilée la Femme de sapience des Fedeli d’Amore, laquelle, comme la Vierge Marie chrétienne, incarne la sublimation du principe féminin. Il semble opportun de rapporter ici une interprétation moderne, parmi tant d’autres, de l’Amour pour la Dame — pathétique document de vaniteuse incompréhension.

« L’adultère entre gens de haut lignage était un sport de société. Un chevalier doit toujours avoir une dame à adorer, à laquelle il se voue, et cette dame doit si possible appartenir à un rang supérieur au sien car, dans l’érotisme chevaleresque, tout est braqué vers le haut (sic !). Les rapports adultères étaient permis par l’Église et par les autorités temporelles : en fait, les chevaliers pouvaient sans problème se permettre de faire entrer la religion dans leurs histoires de cœur. Il était bien vu de se choisir une sainte protectrice et beaucoup avaient l’impudence d’invoquer la Vierge Marie afin qu’elle protège leur amour et rende le cœur de leur ‘dame’ docile à leurs désirs… Mais personne ne blasphémait au point de faire de la Vierge Marie la protectrice de l’adultère organisé — car, une fois dépouillée de sa pompe romantique, la ‘servitude d’amour’ du chevalier n’était rien d’autre qu’une forme ou une tentative d’adultère ». Notre propos n’est pas de souligner les grossières boutades ainsi que la désinvolte mais astucieuse insouciance d’un auteur pour qui l’alcôve est la toile de fond de l’histoire — ceci correspondant sans doute à son équation personnelle. Il est toutefois symptomatique (et ô combien grotesque !) de voir que l’on travestit dans un sens classiste cette « tension vers le haut » qui caractérisa le Moyen Age. Par contre, il n’est pas inutile de relever combien il est difficile pour l’homme moderne, désormais incapable de toute idée transcendante, d’interpréter l’esprit de l’Amour pour la Dame — lequel, quand bien même il ne serait pas relégué sans plus ample examen dans le domaine du culte dévotionnel et religieux, apparaît comme une « charité intéressée » (pour ne pas parler de l’intervention de la psychanalyse, laquelle y reconnaît les effets d’un complexe de l’adolescence). Dame Intelligence reste donc pour la plupart des gens le produit anodin d’une mentalité heureusement « dépassée » depuis longtemps. On ne soupçonne pas le moins du monde sa relation avec la Sorcière, qui a pourtant connu de nos jours les honneurs d’un revival. Le Moyen Age sut au contraire reconnaître dans la Sorcière le visage inférieur de la Dame : on la considérait comme la Sapience des enfers, la Vierge Noire, comme Hécate-Lune-Royaume des Morts. C’est la raison pour laquelle l’Église persécuta, comme la Maléfique ou Femme du Diable, l’incarnation du même principe que le légendaire de la chevalerie identifiait, de façon plus aristocratique, à la Femme-Sexe. Nous nous contenterons, pour l’instant, de ce rapide survol puisque ce problème sera développé plus amplement dans le prochain chapitre. 

Humain, trop humain.

Ventre et sexe.

Depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours, on assiste à la progressive affirmation du matérialisme : de loge des dieux, on descend vertigineusement à l’âge de l’homme, solidement enchaîné à sa réalité terrestre. La « période centrifuge » de l’Histoire, dont parlait Schelling, a débuté : l’humanité a perdu son « centre » spirituel. 

Les limites imposées au présent ouvrage ne nous permettent pas d’examiner en détail ce problème, aussi nous bornerons-nous à citer rapidement des noms et des faits, à titre purement indicatif. 

Tandis que les sciences progressent et qu’avec Galilée, on en arrive à affirmer la nature mal hématique (et donc purement rationnelle) du divin, les créations poétiques — de l’Arioste au Tasse et à Marino, pour ne citer que des auteurs italiens — se peuplent de présences féminines, de façon continue et obsessionnelle, sous les espèces de magiciennes telles qu’Angelica ou Armida. Le mythe de la castration se répète : les femmes épiques, aux traits typiquement aphrodisiens, interdisent aux guerriers l’accès à la transcendance — de l’un elles troublent le jugement, à l’autre elles font oublier le caractère sacré de ses devoirs religieux et patriotiques. Les arts et les sciences interprètent le présent et annoncent un avenir caractérisé par une descente toujours plus inexorable vers la matérialité, le phénoménal et le devenir à renseigne de la femme. L’unité et la centralité d’un empire désormais privé de toute motivation sacrale se sclérosent dans la multiplicité des États nationaux car, comme quelqu’un la fait très justement remarquer, « au moment où un empire cesse d’être sacré, il commence à ne plus être un Empire ». A l’antique hiérarchie féodale se substitue inévitablement l’absolutisme des souverains ou le particularisme des Communes. « Lorsque, d’une part, déchoit la dignitas qui permet de trôner au-dessus du multiple, du temporel et du contingent ; lorsque diminue, d’autre part, la capacité d’une fides, d’une allégeance plus que simplement matérielle, de la part de chaque élément subordonné, alors surgit la tendance centralisatrice, l’absolutisme politique qui cherche à maintenir la cohésion de l’ensemble au moyen d’une unité violente, politique et étatique, et non plus essentiellement supra politique et spirituelle. Ou bien ce sont les processus du pur particularisme et de la dissociation qui prennent le dessus ». Le fameux Prince de Machiavel — négation de la sacralité, de la noblesse, de l’héroïsme, de la dignité et de la loyauté, champion de l’astuce et du mensonge au service de la satisfaction de fins individuelles — est la vivante incarnation de cette nouvelle orientation à laquelle l’époque moderne se conformera sur le plan de l’éthique tant individuelle que collective. 

La philosophie des Lumières brisera définitivement toute tentative transcendante et ouvrira la voie à la raison, une fois opérée la triomphale abolition de la métaphysique perpétrée par Kant. « Dieu est mort », dira Nietzsche, « Dieu s’est retiré », lui fera écho Bernanos : à travers le libéralisme et l’historicisme, le matérialisme marxiste et ses héritiers débouchent sur l’« homme ». Pas celui de la Tradition, bien entendu, mais son contraire : l’homme qui, la voie spirituelle étant barrée, descend toujours plus bas, jusqu’à ne faire qu’un avec l’animalité matérielle. C’est l’homme « trop humain » de Nietzsche. 

Selon une antique allégorie, les quatre Ages coïncideraient avec les quatre « centres » fondamentaux de l’homme : à l’Age d’Or correspondait l’homme dans sa totalité ; à l’Age d’Argent, la spiritualité ; à l’Age du Bronze, le cœur (le courage du cycle héroïque), tandis qu’au dernier ; celui de Fer, correspondraient le ventre et le sexe au sens le plus matériel et le plus immédiat. Or, ces deux mythes sont en effet propres à l’âge qui s’ouvre avec la philosophie des Lumières. La Révolution française naît sous le signe de l’égalitarisme économique (même si elle ne fit que rendre plus grasse encore la bourgeoisie) et notre époque est même parvenue à « enrichir » d’un érotisme diffus les revendications sociales. Bourgeoisie et prolétariat poursuivent comme unique objectif le bien-être matériel et se trouvent, par conséquent, du point de vue de la Tradition, exactement sur le même plan — et ils sont aussi sur le même plan en ce qui concerne le sexe, toutes les classes sociales communiant dans le même goût pour la pornographie. La satisfaction matérielle et collective des besoins du ventre et du sexe : telle est aujourd’hui la théophanie du pôle féminin. Rien de plus vrai que la phrase du plus prophétique interprète de la société contemporaine, Karl Marx : « Le mouvement entier de l’histoire est donc (…) l’acte de procréation réel de ce communisme ».

Du Christ, on passe à Marx : c’était inévitable. Pour qui partage la conception traditionnelle, cette succession — qui pourrait sembler paradoxale à d’autres — paraît évidente. C’est le passage obligatoire de la spiritualité de type démétrien à sa progressive cristallisation en des formes titaniques, amazoniennes et aphrodisiennes avant tout égalitaires au sens matérialiste : dans l’une et l’autre doctrine, on reconnaît sans la moindre équivoque la même matrice féminine. On peut même affirmer que, dans notre monde, toute spiritualité étant désormais bannie, ce qui est destiné à demeurer du Christianisme sera le Marxisme — le Christianisme sans le Christ. 

Les portes qui mènent à Indifférenciation de la matière et du Chaos sont grandes ouvertes. Tout y tend maintenant de façon inéluctable : les destins que les hommes s’imaginent s être tracés par leur libre volonté sont, en réalité, déterminés par un mécanisme occulte et irrésistible qui fait converger toute action vers l’indéfini. C’est le but inavoué de l’humanité de l’An 2000. 

Le Chaos au miroir.

Même la psychanalyse — sainte maïeutique des temps modernes — confirme l’actuelle orientation de l’humanité, laquelle est en train de traverser une époque dominée par le féminin à l’apogée de sa dégénérescence, à la limite de l’indifférencié.

La grande découverte de Freud est la nécessité de posséder la mère et, par conséquent, la dépendance vis-à-vis d’elle. Pour la mère — en laquelle convergent les aspects à la fois démétriens et aphrodisiens —, le fils « tue », ou voudrait tuer, le père, et accepte finalement une castration symbolique, se réservant de posséder plus tard la mère en la personne d’une autre femme ; la fille, par contre, dans sa renonciation inexorable et définitive à la même possession, voit sa condamnation et sa castration devenir permanentes. 

Fous les complexes tirent leur origine de la satisfaction manquée, d’ordre purement phallique, de posséder la mère. Tous les hommes seraient donc des « castrés de Cybèle » — et l’Age d’Or perdu s’identifie avec la phase de l’indifférencié pré-œdipien, c’est-à-dire celle du chaos primordial. Le mariage n’est plus ressenti comme une rédemption du chaos, une individuation des « deux natures » et leur fusion sur un plan supérieur—- il devient au contraire l’abject et incestueux accouplement d’Ouranos, fils de Gaia, retournant à sa mère pour la féconder et être castré par elle. Le mariage est la trouble recherche de la Mère, des retrouvailles avec l’indifférencié et de la perte de sa propre individualité. Au matricide rituel — symbole du détachement définitif qui permet d’éviter le péril de retomber dans l’indifférencié — se substitue le parricide, en tant qu’expression sans équivoque de la nécessité de retourner à l’indifférencié, A la primordialité métaphysique du sexe, à laquelle il faudrait se hisser, se substitue une primordialité subpersonnelle (et, précisément, inconsciente) à laquelle on veut régresser. 

L’amalgame inerte et chaotique de l’indifférenciation des origines en laquelle dorment les « esprits » troubles et écrasants de la matière : c’est à cela que tend irrésistiblement le XXe siècle.

Sur le plan humain, ceci se manifeste par le développement d’un « troisième sexe », traduction biologique de la régression vers l’indifférencié : exactement comme si les cellules de l’embryon et les chromosomes eux aussi se refusaient à suivre la direction de la différenciation. L’orientation « informelle » de l’Art se retrouve également dans le nivellement économique et social — du reste prévisible, car lorsque l’esprit, unique étalon de toute différenciation, a disparu, quelle signification aurait une hiérarchie à renseigne de la matière ? — ; elle se reconnaît dans la mode et la progressive confusion des langues et des mœurs ; dans le syncrétisme religieux comme dans l’architecture cellulaire et collectiviste ; la politique, où les extrêmes coïncident, ressemble à une pierre dévalant un précipice et sur laquelle des fourmis, quelles aillent à droite ou à gauche, se rencontrent dans une même débâcle. Et s’il est vrai que l’homme est le miroir du cosmos et le cosmos, celui de l’homme, tous deux images réfléchies d’une vibration unique, en ce cas les frémissements de la croûte terrestre qui se convulse comme pour de nouveaux enfantements, les saisons bouleversées et les icebergs au large de l’Arabie Saoudite n’apparaissent plus, alors, comme de simples coïncidences. Tout se précipite vers l’indifférencié et les événements, par un mouvement en apparence fortuit, courent au même gouffre : le monde ténébreux et vide des Mères décrit par Goethe. Évidemment, on peut toujours expliquer les tremblements de terre par les explosions nucléaires souterraines et le bouleversement des saisons par la radioactivité que nous avons nous-mêmes déchaînée ; de même, le transport d’icebergs, voulu et opéré par les hommes, peut-il n’avoir d’autres motifs que ceux que nous offre la raison (qu’elle soit touristique, commerciale ou d’État) : ceci nous permet ainsi d’avoir l’illusion d’être les arbitres de notre destin et de la terre — alors que nous ne sommes rien d’autre que les exécutants mécaniques d’une loi désormais oubliée. Dans notre présomption bouffie d’orgueil, nous faisons passer tout cela pour l’affirmation de notre liberté et l’acquisition d’une « dimension humaine ». 


Féminité et féminisme. La féminité dans la Tradition primordiale. (Cinquième partie : Les sorcières. Les visages de la sorcière).

Féminité et féminisme moderne. (Première partie : Lorsque meurt le mythe).

Féminité et féminisme moderne. (Deuxième partie : Le marché aux femmes).


Source : « Femminilità e femminismo. Saggio sulla Donna nel Mondo della Tradizione », ouvrage d’ Edy Minguzzi publié à Gênes en 1980.