Les femmes de l’apocalypse (II).

Féminité et féminisme. La femme dans le monde de la Tradition. (Introduction).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Première partie : Le monde de la tradition).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Deuxième partie : L’homme et la femme comme polarité cosmique).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Troisième partie : Les quatre âges de la femme).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Quatrième partie : L’histoire au féminin).

Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Cinquième partie : Les sorcières. Les visages de la sorcière).

Féminité et féminisme moderne. (Première partie : Lorsque meurt le mythe).

Féminité et féminisme moderne. (Deuxième partie : Le marché aux femmes).

Féminité et féminisme moderne. (Troisième partie : Les chemins de la perversion).

Les femmes de l’apocalypse. (Première partie : La crise du monde moderne).


LA PROSTITUEE DE BABYLONE ET LA VIERGE-MERE.

LA NOUVELLE CIVILISATION 

La gynécocratie dans la société contemporaine.

Les plus optimistes peuvent toujours objecter que la destruction générale (de Dieu, de la nature et de la société) fait partie d’un plan voulu et ordonné par l’humanité et dont la Fin dernière est la création d’une civilisation meilleure à l’enseigne de l’égalitarisme et de la gynécocratie. D’autres reconnaîtront, avec plus de sagesse, que cette destruction était dans la logique des choses : une logique impondérable et imprévisible qui s’appelle « l’esprit de l’escalier ». Et, en fait, ce n’est pas tant la volonté consciente des hommes que la loi de la continuité historique qui a fait que le capitalisme lui-même, « patriarcal, répressif et phallocratique » par excellence, a créé les prémices de sa propre destruction. Il n’est pas difficile de les identifier. L’obligation d’acheter qu’impose la société de consommation, a arraché la femme au milieu familial en l’insérant dans le monde du travail ; en ont immédiatement découlé son indépendance économique et sa capacité de se suffire à elle-même dans la promiscuité des relations sociales. Le rôle protecteur de l’homme n’a plus aucun sens et, parallèlement, la fonction de la femme, dans une famille désertée aussi bien physiquement que spirituellement, s’évanouit. 

Il est facile pour la femme de comprendre la portée du nouveau rôle qui est le sien : la loi du travail lui enseigne qu’économie et pouvoir marchent du même pas — et la réalité quotidienne lui confirme que, de fait, l’économie est entre ses mains, au moins pour les deux tiers : son antique mission d’administration domestique lui permet de contrôler jusqu’aux revenus de l’homme, outre les siens, tandis que, dans l’entreprise, elle peut décider, sur un pied d’égalité avec lui, de l’emploi des capitaux. Et dire « sur un pied d’égalité » est peut-être aujourd’hui un anachronisme, puisque là où les femmes ne sont pas majoritaires quantitativement, elles le sont sur le plan qualitatif — du moins en fonction de ce que l’on considère de nos jours comme tel, la même société capitaliste ayant élevé au rang de vertus certaines caractéristiques qui étaient jusqu’ici réservées au domaine d’une existence effacée, ou bien considérées comme viles ou efféminées. 

Dans un monde où vivre est déjà une preuve de courage, où raisonner est inutile (c’est le rôle des ordinateurs) et décider, impossible (que l’on songe à la publicité), deviennent alors des vertus de premier ordre : la diligence, la capacité d’adaptation, l’élasticité mentale, l’affabilité dans les relations sociales — la fameuse « sympathie ». Les nouvelles structures de la société du travail ne réclament pas de prestations ayant un lien avec le sexe spécifique d’un individu : il n’existe plus ni hommes ni femmes, mais des « intelligents » ou des « limités », des « stakhanovistes » ou des « absentéistes », des « aptes » ou des « inaptes » : en surévaluant les capacités neutres, c’est-à-dire égales chez l’homme et chez la femme, et même fréquemment plus éminentes chez la femme, on a favorisé, consciemment ou non, l’affirmation du pouvoir féminin. Et cela, c’est la première pierre de la construction de la nouvelle société. 

Collectivisme et Mutterrecht.

La femme triomphe au moment précis où prévaut la tendance au collectivisme. Comme nous l’avons noté, les doctrines traditionnelles associent, en les stigmatisant, égalitarisme et matriarcat en tant que manifestations extérieures d’une même réalité suprahistorique : à des périodes lors desquelles s’imposent la forme, l’acte (au sens aristotélicien), et l’ordonnancement central et hiérarchique — interprétés comme des qualités viriles — succèdent, par un processus de dégénérescence, des époques où prévalent la potentialité indifférenciée, la matérialité sujette au devenir et le chaos — lesquels se définiraient comme des caractéristiques féminines. 

Sans invoquer des valeurs métaphysiques, d’autres ont relevé la constance de ce phénomène et l’ont ramené à une interprétation psychanalytique : à l’abominable autoritarisme patriarcal et hiérarchique, dû à l’identification de la société, dans son ensemble, au père œdipien, s’opposerait la permissivité des sociétés matriarcales et collectivistes, fruits de l’identification avec la mère. 

Quelles que soient les motivations et les interprétations de cette « coïncidence », reste le fait qu’elle s’est constamment vérifiée. Collectivisme et égalitarisme sont précisément deux des thèmes les plus importants du féminisme qui, en ses aspects les plus modérés, lutte pour des revendications égalitaires — politiques, sociales ou économiques — tout en acceptant, et même en défendant, la féminité en tant que réalité psychobiologique : elles exigent d’être respectées comme femmes et, en tant que femmes, en acceptant sans réserve le rôle féminin originellement assigné par la Kulturandrocratique. Le courant modéré ne demande pas de révolution mais simplement une nouvelle évaluation de la personnalité féminine à la lumière de la nouvelle réalité sociale : en substance, il demande à être « récupéré » et davantage partie prenante du bien-être général. La revendication égalitariste ne se radicalise que chez les plus progressistes, lesquelles refusent même la distinction des rôles entre hommes et femmes, et remettent, par suite, en question les bases mêmes sur lesquelles repose la civilisation patriarcale.

Si le féminisme modéré est compatible avec le marxisme et la dictature du prolétariat, le féminisme radical, comme on l’a vu. le réfute aussi car il y retrouve, même si ce n’est que chez ses épigones, les structures misogynes de la société androcratique. 

Le sexe collectif.

Et il n’a pas tout à fait tort. L’expérience montre que le collectivisme, tel que le conçoit l’homme, aussi ouvert et égalitaire qu’il semble être, est toujours unilatéral et a des effets contraires pour la femme. Nous en avons vu les résultats dans le domaine de la liberté sexuelle telle qu’elle est envisagée et réalisée par les courants les plus progressistes que soutiennent, par ailleurs, les franges les plus inconséquentes du féminisme. On pensait libérer l’humanité des tabous sexuels (les « cuirasses » de W. Reich) et le résultat fut exactement inverse : c’est le sexe qui s’est libéré des tabous, dominant désormais sans frein l’humanité. Et c’est particulièrement la femme qui en a fait les frais : les tabous étaient l’unique défense que lui concédait la loi patriarcale, laquelle gardait, grâce à eux, en tutelle sa précieuse monnaie d’échange. Ceux-ci disparaissant, la sexualité déchaînée s’est rendue maîtresse de la marchandise tant enviée (qui, d’ailleurs, ne lui a pas paru telle), et elle a déchargé sur elle ses propres complexes de culpabilité, l’accusant de tous les maux, et l’a étiquetée comme « femme- objet ». 

Saint Jean, indubitablement fils de la société androcratique et juif de surcroît, est allé plus loin : il l’a représentée en prostituée, à califourchon sur la Grande Bête, vivante image de toutes les turpitudes. Beaucoup se réfèrent à lui, identifiant dans la pandémie contemporaine du sexe le visage féminin de la prostituée de Babylone. Et ils se réjouissent à la pensée que, par la grâce de Dieu, viendra la Vierge qui donnera naissance à un fils — en d’autres termes, que viendra la femme telle qu’ils la conçoivent et qu’elle donnera le jour à un nouveau fondateur d’androcratie. 

Il n’y a aucune différence entre être une marchandise, un objet ou une prostituée : la disparition des tabous n’a pas fait cadeau à la femme de cette âme que, selon les Anciens, elle ne possédait pas. Une âme (faite d’auto conscience, de responsabilité et de dignité) qu’elle aurait dû préalablement se construire, avant de faire tomber ses défenses. A en croire les féministes, il n’est cependant pas trop tard. Elles sont en train de le faire, et interprètent comme suit la prophétie johannite : de la femme devenue prostituée car privée de sa dignité, naîtra la femme nouvelle qui jettera les bases d’une nouvelle société reposant sur le Démétrisme et la dyade Mère-Fils. 

Il ressort de tout ceci que la femme s’est découverte partiellement antimarxiste, puisque ce collectivisme l’« instrumentalise », et totalement révolutionnaire vis-à-vis de la société actuelle, régie par l’aliénant complexe d’Œdipe. 

L’Androgyne.

Le fait est que nous portons ce complexe « embusqué » dans l’inconscient (dans l’inconscient « collectif », précise Jung) qui, comme l’archange Gabriel, attend au tournant les femmes velléitaires pour les refouler dans les maisons quelles ont abandonnées. Nous l’avons dit, c’est pour cela que les féministes considèrent l’inconscient comme une lubie de Freud et de ses collègues, et elles nient qu’il puisse exister. Du reste, personne ne l’a jamais vu : c’est lui aussi un tabou, le dernier peut-être, après quoi le champ sera libre pour bâtir la nouvelle société et la nouvelle éthique. Une civilisation de femmes et une éthique amazonienne. Et encore, ce n’est pas sûr, puisque les traits les plus visibles de la nouvelle féminité nous révèlent déjà un être qui, s’il n’est pas homme, n’est certainement pas davantage femme — du moins au sens traditionnel. 

La première phase de son insertion dans le monde du travail avait imposé à la femme un masque viril ; pour être acceptée par la société androcratique en laquelle elle se sentait ataviquement inférieure, elle avait cru bon d’opter pour le mimétisme, réprimant les caractéristiques physiques et psychologiques qui la distinguaient en tant que fille d’Ève. Nous avons déjà fait allusion au type de structures imposées par la société contemporaine : le monde du travail est asexué, et, quand bien même on reconnaîtrait que ses postulats sont des fictions sinon carrément des paradoxes, elle a été amenée inconsciemment à en assumer les règles comme normes de vie et de comportement. La femme, déjà disposée à se renier, en s’émancipant s’est dénaturée, dans ce sens qu’elle a perdu contact avec le plan le plus profond qui, traditionnellement, la qualifiait en tant que femme. Il en est résulté un être neutre : un androgyne. 

Confrontés à cela, les hommes adoptent généralement l’attitude des laudatores temporis acti, ou bien en imputent la faute aux féministes. Et ils ne songent pas que c’est eux précisément qui, ayant pris la responsabilité de faire l’histoire, ont créé les prémisses d’une telle situation et s’y sont, les premiers de tous, conformés : chronologiquement, l’homme efféminé a précédé la femme virilisée. 

Pour celui qui accepte les thèses de la pensée traditionnelle, le raisonnement selon lequel, torque l’on « désature » l’un des deux pôles (qu’il soit masculin ou féminin), on « désature » en même temps l’autre pôle— un tel raisonnement se défend. La société patriarcale disposait, pour « racheter la Femme dans la femme », de moyens dont le moindre n’était pas celui que conseillait Nietzsche : « Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas ton fouet ». 

Si elle n’est pas parvenue à la racheter en fonction de ses fins dernières, qu’elle récite son mea culpa. Le processus est désormais irréversible : les forces profondes qui définissaient la femme absolue ne peuvent plus être mises en branle car il n’y a plus d’homme absolu — « castré » qu’il est par la femme virilisée. C’est un cercle vicieux dont on ne voit pas l’issue : c’est une des apories, parmi tant d’autres, de notre époque. 

Même le physique s’y est adapté : par évolution, si l’on veut en croire Darwin ; à la suite d’une involution interne, si l’on accepte la pensée traditionnelle. En fait, un centre différencié et différenciant faisant défaut, le corps lui-même, par correspondance psychosomatique, finit par se conformer à l’indifférenciation intérieure. 

Quelles que soient ses causes, cette situation s’exprime, sur le plan humain, par une réalité sociale bien précise : le développement de l’homosexualité. Les plus progressistes l’admettent au nom de la liberté — ou parce qu’ils sont les signes avant-coureurs de l’indifférencié. Comme on l’a vu, les féministes radicales le prêchent carrément, pour diverses raisons : pour se libérer aussi sexuellement du mâle, pour resserrer les liens entre femmes, ou bien parce que (et ceci est, pour Freud, un point capital) on devrait retrouver dans la femme, lors des rapports sexuels, sa propre mère. Et puisque, jusqu’à maintenant, seuls les hommes ont profité d’une telle incestueuse identification, c’est désormais au tour des femmes qui, en quête de la mère, se mettent à devenir lesbiennes. 

Mais la véritable raison est bien différente. La femme est en quête de l’androgynie mais, ne sachant comment la justifier, elle se rabat sur les arguments que lui offre la culture androcratique. Parfois, le mot fatal lui échappe et, avec Germaine Greer, elle aime à s’auto définir comme « eunuque féminine » — mais, aussitôt après, elle invoque, avec une tendance démagogique à se poser en victime, le complexe de castration et assume cette définition en guise de protestation. Quoi qu’il en soit, elle l’assume. Vole alors à son secours W. Reich qui, comme on l’a vu, a bâti une théorie sur les « orgones sexuels » neutres qu’il convient d’identifier plus ou moins avec une force vitale plus générale. La sexualité différenciée ennuie : qu’elle existe naturellement ou qu’elle soit le produit de la culture ; mieux vaut l’annexer et la réduire à l’aune de l’énergie électrique — ce que Reich fait, précisément. La gynécocratie a libéré le sexe ; l’androgynie libérera du sexe. 

L’indifférenciation cancérigène.

L’indifférencié est le syndrome de notre temps. Tout ce que l’homme produit aujourd’hui en porte l’empreinte — ce qui revient à dire qu’il n’en a aucune. 

Les exemples ne se comptent plus : la musique underground ; la peinture qui vise à l’informel ; la mode informe du casual ; l’architecture, avec sa rigueur monotone et niveleuse, avatar exaspéré des modèles de Le Corbusier et de Mies van der Rohe (mais même les directives d’un F. Lloyd Wright, qui visaient à l’harmonieuse insertion des bâtiments dans l’environnement, ont été ramenées à un banal mimétisme avec ce dernier, à une adaptation naturaliste de caméléon qui ne permet plus de distinguer la création humaine de la création naturelle) ; les religions qui tombent dans le syncrétisme, perdant leurs connotations spécifiques et leur caractère traditionnel ; les langues qui s’enrichissent d’emprunts étrangers mais s’appauvrissent en tant que telles, débouchant sur un sabir cosmopolite qui traduit la disparition de la conscience d’avoir un pôle spirituel et historique : « les vestiges de nos très anciens pères » ont disparu, au nom du nivellement et de l’indifférencié dont le plus monstrueux fleuron est l’espéranto. 

Et depuis que la psychanalyse a convaincu chacun d’être potentiellement fou, étant donné que la « normalité » n’existe pas, même la frontière entre santé mentale et folie finit par disparaître — au point que l’on a eu l’excellente idée de vider les hôpitaux psychiatriques afin d’« intégrer les fous dans le contexte social » dans l’espoir que, grâce à ce contact thaumaturgique, ils retrouvent la raison. Mais la société contemporaine, avec sa névrose chronique, n’est certainement pas la plus qualifiée pour remettre en selle les déséquilibrés — il faut plutôt craindre comme beaucoup plus probable l’éventualité du processus inverse. 

L’indifférenciation sexuelle, politique et sociale a déjà été évoquée ici même — mais il semblerait presque, en outre, que notre vieille croûte terrestre, en syntonie avec l’époque que nous vivons, se prenant les pieds dans le magma, coure obscurément vers une seconde genèse. 

C’est comme si le principe interne de différenciation disparaissait de l’univers entier. Le prouve le fait que sa manifestation extérieure, la mémoire, s’estompe chaque jour davantage, en dépit des pilules au phosphore. Et le mal du siècle, le cancer, est la réponse pathologique à cette perte de mémoire intérieure — exactement comme, au XIXe siècle, une spiritualité exténuée et maladive trouvait son reflet matériel dans l’anémie de la phtisie. 

En fait, la tumeur naît parce que la mémoire génétique de la cellule s’estompe : « Quand un virus (ou une cause que nous ne connaissons pas encore) s’insère dans le ‘ruban perforé’ de la cellule, celle-ci devient folle. (Un tel virus) suffit à faire varier la mémoire génétique cellulaire de façon particulière : il fait faire à la cellule des choses qu’elle ne devrait pas faire », dit Renato 

Dulbecco, prix Nobel de médecine. 

Pourquoi ce virus, ou cette cause dont on ne sait rien, a-t-il une incidence aussi déterminante sur les cellules des hommes de l’An 2000 ? Parce que jamais jusqu’ici le principe interne de différenciation — qui se manifeste dans la mémoire — n’avait été aussi dilué, que ce soit au niveau mental ou au niveau cellulaire. Certes, il y a de nos jours une augmentation du nombre des cellules cancérigènes ; mais, alors qu’habituellement la nature pourvoyait à développer des défenses contre les maladies que l’homme, parfois même volontairement, allait chercher, cette fois le mécanisme n’a pas fonctionné : la nature aussi ne réagit plus ou, mieux, elle obéit elle aussi à un plan général, à l’obscur décret cosmique qui tend à l’indifférenciation. 

« Ici, nous sommes dans une autre dimension, dans un autre temps, confrontés aux images d’un chaos physique et d’une monstrueuse métamorphose, à une nature sans lois qui (…) présente les mêmes caractéristiques prénatales et anarchiques du néoplasma. Ce n’est pas seulement une métaphore poétique : c’est une analogie réelle (…) L’éternelle anarchie, (…) si (…) elle franchit le seuil de la conscience, se dissocie en tous sens dans la schizophrénie ; si elle franchit celui de la forme, elle prolifère dans toutes les directions et de façon désordonnée dans le cancer ». Voilà ce qu’affirmait de façon prophétique Carlo Levi, il y a vingt ans de cela.

Tout converge in Unum. Ce sont les hommes qui font l’histoire, certes, mais n’y a-t-il pas un rythme interne, cosmique, qui fait que tous les fils s’entrecroisent dans une trame unique ? 

Nous sommes en train de nous convertir à l’Androgyne subpersonnel, renversant ainsi la primordialité métaphysique exprimée par le caducée d’Hermès, l’Androgyne divin. Mais peut-être n’était-il que la préfiguration divinisée de ce que nous sommes aujourd’hui ? Il faudrait faire preuve de beaucoup d’optimisme pour le croire. 

Le fils de l’Amazone.

Euripide a immortalisé le chaste Hippolyte, fils de l’Amazone — l’androgyne amant de la nature et des « prés non corrompus », misogyne et plus généralement réfractaire à l’amour puisque dévoué à une chaste et détachée Artémis, « pôtnia semnotâte », vénérable et très sainte. 

C’est à sa répugnance vis-à-vis du sexe que l’on doit la première formulation du principe de la fécondation artificielle : pour éviter tout contact avec les femmes, l’éphèbe proposait de mettre en flacons le liquide séminal et d’attendre que, avec l’aide des dieux, s’accomplisse le miracle de la vie. Peut-être que le mythe antique auquel Euripide se référait n’avait pas prévu d’intervention divine mais se rapportait à des opérations complexes et hautement « scientifiques » — s’il est vrai, comme le prétendent certains, que nous soyons les rejetons des très évolués Atlantes. Mais qu’importe : Euripide, dit-on, s’amusait à compliquer certaines histoires et à en simplifier d’autres jusqu’à la banalité. 

Hippolyte est le descendant de la civilisation gynécocratique par excellence : la civilisation amazonienne, et il est incontestablement androgyne. Il suffit d’une « ampoule » : telle est la solution qu’il propose au problème de la compatibilité entre androgynie et continuité de l’espèce. A l’époque à laquelle Euripide écrivait, laquelle ignorait tout de la reproduction, cette solution léguée par la préhistoire apparaissait comme un non-sens, comme le délire d’un esprit malade : ce n’est plus le cas aujourd’hui. Prévoyants (ou clairvoyants), ou bien guidés par un instinct (subconscient, supraconscient ou mémoire atavique enfouie au plus profond de l’un ou l’autre ?), les hommes ont veillé, bien avant que ne se profile la possibilité même de la gynécocratie, à faire le point de leurs connaissances scientifiques afin de réaliser la fécondation artificielle et, peut-être, la reproduction en laboratoire de la vie. Dans le même temps, les femmes ont brusquement commencé à éprouver un irréductible dégoût pour tout ce qui se rapporte à la fonction procréatrice féminine : la grossesse est considérée comme une maladie (sinon, il serait inutile de diffuser livres et opuscules visant à démontrer le contraire), la poitrine devient plate (et rares sont celles qui allaitent, de nos jours), le cycle menstruel est un odieux châtiment, une marque d’infamie, un souvenir de la castration. Reproduire la vie en laboratoire serait une libération pour tous. 

Une volonté profonde et latente pousse toujours l’humanité à créer préventivement le remède aux maladies destinées à l’affliger. Ainsi commença-t-on par invalider l’anathème biblique, « Tu enfanteras dans la douleur », qui sanctionne la subordination d’Ève, avant de réguler rationnellement — et sans assassinats de fœtus — l’augmentation des naissances. 

Mais surtout, une fois réduit à néant le fatal complexe d’Œdipe et toute son aliénante mythologie, avec lui disparaîtront le mythe du père, de la mère, du fils et de la fille — ainsi que du sexe en général. Plus de psychanalystes pour les futurs aliénés. Mais peut-être n’y en aurait-il plus, et que le meilleur des mondes verra le jour ? 

Il faut revenir à l’ancien acte de foi. Si existent ontologiquement, en tant que réalités suprahistorique, l’Être et le Devenir, le Kosmos et le Chaos, en ce cas nous nous précipitons vers la matérialité la plus totale et le chaos. Et il est inutile d’invoquer la phrase de Nietzsche : « Il faut porter en soi-même le chaos pour donner naissance à une étoile qui danse ». Ici, il n’y a pas d’étoiles. Le chaos du solitaire de Sils-Maria est d’une autre espèce : c’est un autre désert et une autre solitude. 

Si tout, par contre, peut se ramener à une projection de l’inconscient, en ce cas, la civilisation contemporaine a retrouvé, à son grand soulagement, l’indifférencié préœdipien : elle est retournée à son être le plus authentique, a l’inconscient prénatal, au das Kind, à la douceur des jeux enfantins au sein de la nature, la Grande Mère… 

Et s’il en est ainsi, quel plus heureux âge d’or que celui-là ? 


Les femmes de l’apocalypse. (Troisième partie : Le Sabbat de l’An 2000).


Source : « Femminilità e femminismo. Saggio sulla Donna nel Mondo della Tradizione », ouvrage d’ Edy Minguzzi publié à Gênes en 1980.