Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale (I).

Féminité et féminisme. La femme dans le monde de la Tradition. (Introduction).


LE MONDE DE LA TRADITION.

La « démocratie des morts ».

Pour la plupart des gens, la tradition est synonyme de folklore, et dans cette acception, elle fait l’objet d’un intérêt bienveillant, étant donné qu’elle aide à la prospérité du tourisme et de l’artisanat.

Dans une acception politique, le sens s’inverse : la « tradition » ou, mieux, le « traditionalisme », n’évoque plus l’image ludique de chants populaires en costumes d’époque sur l’herbe, mais se trouve associé à une idée de mesquinerie conservatrice et conformiste, réactionnaire et répressive. On songe aux Habsbourg, aux Bourbons, à Sylla, Caton et à tous les empêcheurs de danser en rond de tous les temps et de tous les pays. 

Il s’ensuit qu’aujourd’hui, le traditionaliste convaincu ne peut l’être que par méchanceté ou ignorance, tertium non datur. D’ailleurs, si l’on fait appel à la sagesse socratique, il n’est même plus question d’une alternative : si le sage est bon, il est certain que l’ignorant est mauvais. On doit donc en conclure que le traditionaliste appartient à une espèce pernicieuse, animée d’intentions pour le moins malveillantes à l’égard de l’humanité en général, et de sa moitié féminine, en particulier. 

À partir de là, une étude des théories traditionnelles sur la femme ne devrait servir qu’à dénoncer une oppression séculaire, rétrograde et ignominieuse, pour ne pas dire plus. 

En réalité, folklore et traditionalisme ne sont que des survivances désormais pétrifiées et inertes — donc, des cadavres inutiles — de la vraie Tradition une et primordiale. Ce sont les résidus déviés et séculaires de l’interprétation d’une réalité métaphysique, d’un ordre transcendant, antérieur et supérieur à toute manifestation historique particulière. Se référant à ces scories inanimées, Chesterton eut raison de définir le traditionalisme comme la « démocratie des morts » : il correspond, en effet, à l’acceptation conformiste des opinions partagées par la majorité de nos prédécesseurs. La « Tradition » est tout autre chose. 

De même que Qabbalah, elle signifie étymologiquement « ce qui se transmet » après qu’on fait reçu, mais non par référence à des usages, coutumes ou croyances consolidés au cours des siècles. La Tradition se rapporte à un savoir initiatique et secret, différemment hypostasié dans les mythes, les religions et les philosophies.

De quoi est-elle le « savoir » ? Savoir de l’Être, des archétypes, des principes premiers, de tout ce qui existe, d’un ordre suprahumain et universel, et aussi connaissance des pratiques nécessaires pour se rattacher à cette réalité. « La Tradition est la transmission de l’idée de l’Être dans sa perfection maximale, donc d’une hiérarchie entre les êtres relatifs et historiques », hiérarchie fondée sur leur plus ou moins grande proximité de l’Être ; « elle est transmise d’en haut : elle est une théophanie ».

Il s’ensuit que le but de l’existence, selon la voie indiquée par la Tradition, consiste à passer du pôle du devenir (l’océan du samsara où tout est maya, « illusion »), où sont tombés les hommes, au pôle de l’être immuable ; ou bien, ce qui revient au même, à passer du pôle de la matérialité dominée par l’espace et le temps, au pôle de la transcendance métaphysique et métahistorique. Du sommeil à l’éveil, de la mort à la vie : entre l’humain « je dormais alors d’un profond sommeil » et le divin « dépassement de la condition humaine » évoqués par Dante, il y a tout l’itinéraire de l’ascension traditionnelle depuis l’enfer de ce qui est terrestre jusqu’au paradis de l’être immatériel. 

C’est sur la possibilité de cette ascension que repose la faculté de l’homme de « devenir dieu » (le « se déifier » de Dante) dès lors qu’il oriente sa vie dans la direction d’une auto-transcendance ascendante. « Grâce à la Tradition, les différentes civilisations se libèrent de ce qu’elles ont d’humain et d’historique ; les principes de leur naissance renvoient à un plan métaphysique où ils peuvent être saisis à l’état pur et où ils fournissent l’image de l’homme primordial, supérieur, transcendant, de l’homme de la Tradition. Mais la doctrine de cet homme des origines est telle que pour l’Européen d’aujourd’hui capable de s’en approcher spirituellement, elle doit paraître absolument catastrophique, anormale, destructrice, car voici ce qu’elle enseigne : il y a deux ordres, un ordre physique et un ordre métaphysique ; il y a deux natures, une nature inférieure et une nature supérieure, la première du domaine du devenir, la seconde du domaine de l’être. Les caractères de la première sont l’écoulement, l’agitation, le besoin, l’identification désirante, l’impuissance à accomplir ; la seconde a en propre la discipline, la purgation, l’ascèse, l’être-en-soi, l’initiation. En d’autres termes, c’est une doctrine qui présente généralement l’homme originel, traditionnel, comme suit : « L’homme est esprit, solitairement et inexorablement esprit » , Les Anciens le savaient : « Un homme est un dieu mortel, un dieu est un homme immortel » ; « Ego dixi : Dit estis » fait écho le psaume biblique. 

Sur cette certitude reposent l’Hermétisme, le Tantrisme et, en règle générale, toutes les doctrines initiatiques d’Orient et d’Occident ; c’est à elle, en particulier, que se rapporte le mythe le plus ancien de l’humanité selon lequel les hommes, à l’origine, étaient des dieux.

La doctrine traditionnelle épargne à l’humanité l’insulte ancestrale de l’anthropopithèque darwinien : les hommes du « premier âge » (l’Age d’Or, de l’Être, de la transcendance) étaient des créatures divines qui furent précipitées, à cause d’une chute fatale, dans le monde du devenir. Mythes, légendes et religions font allusion à la « chute », Un petit nombre tenta de revenir, en se dépassant, au monde de l’Être et sans doute certains y parvinrent-ils : les Héros, les demi-dieux, les Grands Initiés de tous les mythes. En revanche, la plupart des hommes, poussés au bord du précipice, déchurent progressivement et inéluctablement dans la matérialité, l’indifférencié, le chaos. 

Du point de vue traditionnel, l’« histoire de l’humanité », c’est le drame de la dégénérescence de l’Age d’Or à l’Age d’Argent, puis à l’Age de Bronze, et, enfin, à l’Age de Fer, notre âge précisément, le dernier, celui qui fermera le cycle. « Temps de la hache et de l’épée, temps du vent, temps du loup » voilà ce que la Tradition nordique prophétise pour notre ère. C’est l’âge de Kali (Kali-yuga), le principe destructeur représenté par une déesse noire aux mille bras, sexe qui enserre, étourdit et dissout, et temps dont la loi mène à la mort. C’est la dernière phase de l’histoire de l’humanité, qui sera suivie d’une période d’occultation ; c’est le crépuscule définitif de ceux qui furent des dieux, avant la nuit la plus noire. 

« Le temps approche où l’homme ne lancera plus par-delà l’homme la flèche de son désir » (c’est-à-dire ne pourra et ne désirera pas davantage « dépasser la condition humaine »), « le temps est proche du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même (…) La terre alors sera devenue plus exiguë et sur elle sautillera le dernier homme qui amenuise tout. Sa race est indestructible comme celle des pucerons ; le dernier homme vit le plus longtemps. ‘Nous avons inventé le bonheur, disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil ». 

L’homme dégénérera à l’état simiesque : la honte darwinienne, qui fut épargnée à nos parents, guette nos descendants — du moins est-ce à de telles conclusions que parvient la pensée traditionnelle. 

Sans doute est-il plus rassurant d’accepter le peu commode ancêtre humanoïde (d’autant plus que son souvenir s’est désormais perdu dans la nuit des temps), en compensant cela par la sécurité d’un monde meilleur à venir, fruit de révolution et du progrès. Mais qui peut nous certifier que la théorie de l’évolution, justement, n’est pas elle-même la dernière invention eudémoniste au moyen de laquelle le dernier homme s’anesthésie lui-même avant de disparaître ? 

« ‘Nous avons inventé le bonheur’, disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil » … 

Le dieu et la bête dans le mythe.

Mais la mentalité moderne, avec sa manie de l’expérimentation, exige des preuves concrètes et mesurables quant à la validité de la pensée et des doctrines traditionnelles. 

Les darwinistes, eux, peuvent exhiber un vaste choix de crânes et de tibias, des poids et des volumes de matières cérébrales aptes à satisfaire totalement tous ceux pour qui le réel se réduit au rationnel. Par contre, il n’existe pas de preuves empiriques pour démontrer l’existence de ce qui transcende l’expérience. Seul existe, millénaire, le témoignage de la Tradition dont aucun empirisme n’a jamais réussi à triompher. C’est, par exemple, le témoignage du mythe : une voix que tous ont entendue, quelques-uns pour la comprendre, la plupart pour la déformer.  « (…) En effet, toute une série de mythes, en même temps qu’ils rapportent ce qu’ont fait in illo tempore les dieux ou les êtres mythiques, révèlent une structure du réel inaccessible à l’appréhension empirico-rationaliste » (M. Eliade).

La manie positiviste de tout ramener à une matrice biologique et naturaliste avait réduit le mythe, au siècle dernier, à la simple métaphore de phénomènes cosmiques et météorologiques ou bien d’événements historico-sociaux réellement survenus. Mais le « surnaturel » qui, alors, avait été, comme de juste, laissé de côté, réapparaît aujourd’hui, à la suite des voyages dans l’espace, dans une version extra-terrestre et sous les traits de la science-fiction : du reste, si l’homme des origines était un singe, qui, sinon des Martiens ou certains de leurs collègues, aurait bien pu accomplir certaines entreprises ? 

Au siècle qui est le nôtre, la mode de l’élan vital et de l’irrationalisme, pour lesquels la véritable force motrice de l’homme se situe dans l’inconscient, a fait main basse sur le mythe, devenu l’expression du substrat Physico-vital. Ici, le mythe est paisiblement assimilé à la vision onirique pour exprimer des états pathologiques et morbides, des « pulsions », des « complexes » et devient ainsi le symbole universel des névroses de tous les temps. De telle sorte qu’en croyant interpréter le caractère originel, ontologique et intemporel que la Tradition revendique pour le mythe, on le défigure, au contraire, d’une façon irrémédiable. Selon Wittgenstein, la psychanalyse ne fournit aucune explication scientifique des mythes, mais se limite à inventer, à partir d’eux, d’autres mythes qui satisfont notre exigence d’explication rationaliste fondée sur le principe de causalité. La psychanalyse ignore que ce principe n’a aucune valeur dans le cas du mythe. Comme l’écrit Kerényi : « La mythologie n’indique pas les causes . Elle ne le fait (elle n’est pas ‘étiologique’) que pour autant que les aitia — comme l’enseigne Aristote {Metaph. D 2, 1013 a) — sont des Archai. Et, pour les philosophes les plus anciens de la Grèce, les arckai pouvaient être l’eau, le feu, ou l’apeiron, « l’illimité ». Ce ne sont donc pas des ‘causes premières’, mais plutôt des matières premières, des circonstances ou des conditions premières, qui ne vieillissent jamais, ne peuvent jamais être surmontées, mais qui font toujours tout émaner d’elles-mêmes. Il en est ainsi des événements de la mythologie. Ils forment la base du monde, puisque tout repose sur eux. Ils sont les archai auxquelles se ramène chacun d’eux, pour soi en particulier, et dont il émane immédiatement, alors qu’elles-mêmes restent invieillissables, inépuisables, insurmontables, et cela dans une ère ancienne, en dehors des limites du temps, un passé qui, par leur résurrection et leurs répétitions éternelles, s’avère impérissable » (Jung).

Mais la contamination irrationaliste fait justice de la métaphysique et réduit même les archétypes (les archai) à de simples infrastructures biologiques. C’est Jung qui s’est chargé d’en être l’exécuteur : les mythes nous viendraient des structures archétypales du subconscient collectif. 

« De même que le corps possède, au-delà de toutes les différences raciales, une anatomie commune, de même la psyché possède-t-elle, au-delà de toutes les différences culturelles et de conscience, un substrat commun que j’ai défini comme l’inconscient collectif ( …), Le fait établi de l’inconscient collectif est simplement l’expression de l’identité des structures cérébrales par-delà toutes les différences raciales (…). Les diverses lignes évolutives de la psyché partent d’un tronc commun dont les racines pénètrent dans la totalité des temps passés. C’est ici qu’il convient de rechercher également le parallélisme psychique avec l’animal. Ainsi explique-t-on l’analogie, et même l’identité, des thèmes mythiques et des symboles, ainsi que l’humaine capacité de compréhension en général ».

Il faut donc en déduire que l’inconscient collectif, duquel débouchent les mythes, est un héritage dont les racines appartiennent au plan physico-biologique, qu’il est le quid grâce auquel l’homme donne la main à la bête (et Jung à Darwin). Il s’ensuit que le mythe ne serait tien d’autre que l’expression d’une telle disposition psycho-physique, mi-humaine mi-bestiale. 

Les archétypes qui, pour Platon, étaient la source de l’Etre et de la connaissance, « les déterminations primordiales du pur esprit », deviennent avec Jung des dispositions inconscientes ou, tout au plus, des manifestations d’une conscience chaotique et nocturne. Ce qui, pour la pensée traditionnelle, est l’expression d’une sagesse venue d’en haut devient ainsi, pour la sensibilité moderne, le produit du degré le plus bas de la conscience.

Mais il faut bien constater que rationalisme et irrationalisme, l’un comme l’autre visions sectorielles de la réalité, sont incapables de saisir dans sa totalité le sens que la Tradition sait distinguer dans le mythe : celui de « hiérophanie » de manifestation du sacré. Mythes et légendes sont souvent les hypostases d’une réalité métaphysique primordiale et intemporelle qu’il faut savoir reconnaître par-delà ses déguisements contingents : les personnages changent (Adam, Wotan, Jason, Shiva), mais la réalité est seule et unique : quod ubîque, quod ah omnibus et quod semper.

Le mythe n’est pas davantage « fonctionnel » : ni au sens météorologique, ni au sens diagnostique ou thérapeutique des névroses. il est bien plus que cela : c’est la clef qui permet de pénétrer le sacrum , la signification ultime de l’être.

Science moderne et connaissance traditionnelle.

Les divergences substantielles que l’on constate dans l’évaluation du mythe sont l’expression de l’antithèse existant entre la mentalité moderne et la pensée traditionnelle, antithèse que l’on retrouve d’ailleurs dans n’importe quel domaine de l’expérience humaine. 

À l’aspect sectoriel et au biologisme de la première, la Tradition oppose la totalité d’une cosmologie dans laquelle l’homme, l’univers et la divinité, le visible et l’invisible, sont, dans leur essence ultime, présents simultanément et intuitivement saisis. 

De ce point de vue, le monde phénoménal devient le symptôme, la vivante incarnation d’une réalité plus profonde sur laquelle repose la signification de son existence. La Tradition considère le monde phénoménal en fonction de cette réalité mystérieuse dont il reconnaît les lois dans l’enchaînement des choses : « Toutes les choses possèdent un ordre entre elles, et telle est la forme — que l’univers fait à la ressemblance de Dieu » (Dante, Par. L 103-105). 

Non seulement les minéraux, les plantes, les êtres, mais aussi les paroles et les gestes humains comme les manifestations cosmiques sont, sur des plans divers, l’expression visible, multiple, polymorphe d’une unique présence métaphysique ; une unique lumière incolore se reflète sur d’innombrables miroirs polychromes, source perpétuelle d’où jaillissent mille filets d’eau, unique alphabet d’où tire son origine l’infinité des mots prononcés, mètre musical d’où s’échappe l’océan des mélodies… Telles sont, parmi d’autres, les images au moyen desquelles on a tenté d’exprimer ce mystère. 

Cet Un (lumière — Verbe — son primordial) est ce que cherche et saisit intuitivement l’homme de la Tradition, lequel peut faire sienne la maxime de Goethe : « Tout ce qui existe est une similitude », 

En restant sur le plan de la métaphore, nous pouvons affirmer que la science moderne se limite à l’étude des lois internes régissant les paroles, les couleurs, les sons, séparant les uns des autres du fait de la sectorisation de disciplines qui n’ont aucun lien entre elles, au point d’oublier et même d’écarter la possibilité qu’ils aient une origine unique. 

La Tradition cherche la lumière ; le progrès se contente de la philosophie des Lumières. 

Par rapport à la réalité métaphysique, tout ce qui existe est une manifestation, une situation ou un état aux prises avec le temps et l’espace, auxquels préside l’éternelle loi cosmologique qui régente n’importe quel plan de l’existence, qu’il soit matériel ou spirituel. Ainsi, sur le plan humain, l’homme et la femme sont la reproduction des deux principes, opposés et complémentaires, sur lesquels se règle la vie du cosmos. 

Inversement, la science moderne — qui est devenue incapable de saisir la présence métaphysique et a donc perdu le sens de cette loi et de cette vie — considère le monde et ce qui existe comme un organisme inanimé ou un mécanisme fractionnable (quand ce n’est pas comme un cadavre à disséquer), pour lequel toute loi spirituelle et toute norme d’action apparaît comme le produit utilitariste de la société et peut donc être suggéré par la culture. Ainsi se rompt le lien sacré unissant l’homme au cosmos, désormais réduit à un ciel sans causes et sans « pourquoi », sous lequel les hommes vivent comme des aveugles. Rapimur quo cuncta feruntur ; se lamentait déjà Lucain il y a deux mille ans. 

Si l’humanité ne s’est pas rebellée, le cosmos l’a fait. 

L’écologie, nouvelle science née des soubresauts d’une terre désormais agonisante, a pris bonne note de cette rébellion et s’est imaginé avoir découvert ce que les sociétés « obscurantistes » connaissaient parfaitement : la loi de l’équilibre universel. 

Elle a appelé cela « équilibre biologique » et a annoncé aux peuples que, s’ils le rompaient, ceux-ci n’auraient plus rien à manger. 

Ceci est apparu comme une raison on ne peut plus excellente de tenter de le rétablir — non pas, faut-il le dire, dans un but sacral, mais afin d’obtenir une exploitation plus lucrative et plus « rationnelle ». L’écologie ne condamne pas la vivisection du cosmos : elle recommande judicieusement non pas d’y mettre un terme, mais de le réanimer suffisamment pour pouvoir poursuivre au maximum cette vivisection d’une façon plus profitable. Du reste, le terme même d’écologie, si proche d’« économie », en dit long, et sans équivoque, sur les fins ultimes du nouveau credo matérialiste : la première est un logos, « étude », de Voikoumêne, la « terre habitée » ; l’autre est le Nômos, « loi et administration », de celle-ci. D’esprit, nul ne parle, car personne ne le voit plus. C’est pourquoi nous assistons au « renversement méthodique des hiérarchies visibles en ce monde, (c’est-à-dire) le fait de subordonner les aspects qualitatifs de l’existence à ses aspects quantitatifs, de faire dériver les êtres supérieurs des inférieurs, de ramener des données psychiques à des données simplement physiologiques, et autres absurdités dont peut faire preuve la science moderne » (T. Burckhard).

La science, ce Mythe Suprême des progressistes, représente pour la pensée traditionnelle l’ultime désintégration, le visage démoniaque du processus de désanimation de l’homme et de la nature dont le scélérat Descartes fut l’initiateur conscient. Et l’on ne peut manquer de remarquer que, bien qu’à partir de prémisses et par des voies bien différentes, même un Lévi- Strauss en arrive à conclure que le progrès est une entropie : au lieu de progresser en développant son propre dynamisme d’une façon évolutive, l’humanité se détruit elle-même peu à peu en s’en remettant à l’inertie de la nature ; « Plutôt qu’anthropologie, il faudrait écrire ‘entropologie’ le nom d’une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration « Et encore : « La fin ultime des sciences humaines ne consiste pas à constituer l’homme, mais à le disloquer ».

La voix des spectres.

Nonobstant tout ce qui les sépare fondamentalement, il en est qui croient précisément apercevoir dans notre monde la possibilité d’une conciliatio oppositorum entre la pensée traditionnelle (conçue comme fardent désir d’une vague spiritualité) et les théories progressistes. Convaincus qu’au sein de la démocratie, il y a de la place pour tout le monde, certains ont insufflé une âme nouvelle à l’Adam de l’an 2000 : ils lui ont restitué rien de moins que la « spiritualité ».

Nul ne peut nier que pullulent, dans le monde moderne, tous les genres et toutes les variétés d’intérêt pour le surnaturel. Théosophisme, médiumnité, anthroposophisme, spiritisme, bouddhisme « revivalisé » (quel néologisme suggestif !), biorythmique, psychodynamique, parapsychologie, yoga, astrologie, occultisme ou soi-disant tel sont devenus la divertissante alternative au pique-nique dominical ou à la partie de cartes vespérale. « Quand le matérialisme règne, réapparaît la magie », écrivit un jour Huysmans. Mis en miettes ou carrément désintégré par les conditionnements du progrès, l’homme moderne doit également se donner la peine de distribuer ses propres désintégrations dans deux directions diamétralement opposées : le spiritualisme et le matérialisme. « Heureusement qu’il y a l’habitude », comme dirait Manzoni : ne vivons-nous pas à l’enseigne du pluralisme ? 

Mais, en dépit de sa bonne volonté, le néo-spiritualisme ne suffit pas à la tâche, pour la simple raison qu’il n’a rien à voir avec la spiritualité de la Tradition, et il mène d’autant moins à l’expérience du sacré que là n’est pas, en dernière analyse, le but qu’il se propose. Ce qui apparaît, aux yeux des contemporains, comme une manifestation des profondeurs de la psyché ou (pour reprendre les termes de Jung) de la « psychologie des profondeurs », n’est rien d’autre, pour le penseur traditionnel, que le produit des bas-fonds du psychisme. Pour le néo- spiritualisme, il s’agît de faire affleurer les « forces mystérieuses de la psyché » (« mystérieuses » parce qu’il ignore la nature des premières et ne connaît rien de la seconde) pour les analyser et les utiliser, presque à l’échelle industrielle ; ou bien il jette son dévolu sur les « esprits » des défunts et parvient à les faire marcher, afin d’en relever les empreintes, sur une surface enduite de paraffine, ou encore à les faire chanter sur de mystérieuses ondes radio à partir desquelles les malheureux seraient censés envoyer des messages à l’humanité. 

Quand bien même ces grotesques résultats ne seraient pas le fruit de l’imagination ou des divagations de cerveaux malades, on ne peut pas pour autant les considérer comme le trait d’union avec le sévère et hiérarchique rituel par lequel l’homme de la Tradition commandait aux forces nues du monde d’en haut. Les « évocations spirites » qui passionnent nos contemporains s’adressent non pas au plan supérieur et transcendant de la réalité, mais bien, comme l’a relevé Guenon, au plan inférieur, celui des forces obscures et chaotiques, situé au-dessous du niveau existentiel de l’homme — du moins de celui que la Tradition considère comme tel. La Tradition montre la voie du Kosmos, le néo-spiritualisme, celle du Caôs. 

Avec ceci se confirme ce que nous avons maintes fois observé : il s’agit de deux modes, inconciliables entre eux, d’appréhender et de vivre la réalité. Et puisqu’une réalité revêt une signification différente en fonction du point de vue selon lequel on la considère et conformément à la fonction et à la finalité qu’on lui assigne, la conclusion est simple à tirer : celui qui, attribuant à la vie le sens d’un Itinerarium mentis ad deum (deum signifiant ici un principe supérieur), voit le monde sub specie aeternitatis, celui-ci partage la conception traditionnelle et interprète, par conséquent, le monde moderne sous tous ses aspects comme l’aboutissement d’une dégénérescence — et tout ultérieur développement de ce monde comme le produit d’une décomposition — en raison du fait que notre époque a proprement mis au ban ces valeurs que la Tradition considère comme essentielles. Enlevez à l’humanité son âme, et elle n’est plus qu’un cadavre.

Mais, inversement, celui qui, à tort ou à raison, s’est débarrassé de toute inquiétude métaphysique et fait ses délices, dans la vie moderne, de la course au bien-être, à la longévité, à la liberté, à la « nouveauté », au progrès ou même à la course tout court celui-là trouvera ce qui lui convient dans l’époque présente et encore plus de satisfaction, à l’avenir. Si, grâce à l’évolution, on est passé du singe à Einstein, il ne nous reste plus qu’à nous réjouir à la pensée de ce que l’on obtiendra un jour à partir d’Einstein ! 

Ces deux points de vue sont antithétiques : partis de prémisses opposées, ils arrivent mathématiquement à des conclusions opposées. Or, les prémisses ne peuvent être vérifiées. Par conséquent, en toute logique, il ne nous est pas donné de savoir si nous vivons dans la « Jérusalem céleste » ou dans « babylone, ville infernale ». Mais la logique humaine est-elle suffisante ? Et d’où provient-elle ? « D’où proviendrait donc la vérité s’il n’y avait rien d’autre que l’empirisme ? Qui peut garantir que l’activité des cellules cérébrales correspond de quelque manière que ce soit aux véritables lois du monde ? » (T. Burckhard).


Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale. (Deuxième partie : L’homme et la femme comme polarité cosmique).


Source : « Femminilità e femminismo. Saggio sulla Donna nel Mondo della Tradizione », ouvrage d’ Edy Minguzzi publié à Gênes en 1980.