Féminité et féminisme. La féminité dans la tradition primordiale (III).

Féminité et féminisme. La femme dans le monde de la Tradition. (Introduction).

Féminité et féminisme. La féminité dans la Tradition primordiale. (Première partie : Le monde de la tradition).

Féminité et féminisme. La féminité dans la Tradition primordiale. (Deuxième partie : L’homme et la femme comme polarité cosmique).


LES QUATRE AGES DE LA FEMME.

L’Age d’Argent.

Le dieu et la mère.

Nous avons déjà fait allusion au mythe de la « chute » (exclusion de la transcendance et de l’immortalité) déterminée par la suprématie de la nature féminine, duelle et passive, sur le principe viril, unitaire et actif. Le principe féminin s’empare de la spiritualité virile — ce qui revient à dire que l’esprit se féminise. 

Nombre de mythes antiques évoquent cela : dans le Livre d’Enoch, on raconte que les Anges, pris de désir pour les femmes, s’unissent à elles, corrompant ainsi leur nature immortelle ; dans le Critias, Platon affirme, à propos des divins « Atlantes », que « leur participation à la nature divine, du fait de leurs fréquentes et multiples unions avec les natures mortelles, commença à décliner et la nature humaine finit par prévaloir ». 

De même, les Ases de la tradition nordique, porteurs du principe ouranito-solaire, doivent-ils combattre les Elementarwesm, natures élémentaires et telluriques ; de même, encore, les dieux de l’Olympe sont-ils contraints de lutter contre les géants, fils de la Nuit, de la Terre et des Eaux, kratophanies explicitement féminines. 

L’égyptienne Isis fait mordre Râ, le principe solaire, par un serpent venimeux, et s’attribue son « nom de puissance », assumant désormais le pouvoir qui y est lié. 

L’Age d’Or est clos. 

Le culte du Soleil en tant que hiérophanie du principe de l’Être, immuable et incréé, cède la place aux religions de la Lune et de la Terre ; désormais soumis à la loi de la naissance et de la mort, le Soleil, fils de la Lune et de la Nuit, quand il n’est pas tenu dans ses bras par la Déesse Mère, est relégué au rôle de psychopompe et, d’une façon générale, rattaché au monde des ténèbres : « Le mythe d’Hélius révèle et les valences chtoniques et les valences infernales », et dans la religion méditerranéenne, tellurico-féminine par excellence, ses attributs et ses qualificatifs sont mis en relation avec des fonctions végétales et inférieures (Paiàn, Chthônios, Plouton), Eliade confirme que le Soleil, dans le monde chtonico-magico-sexuel des religions méditerranéennes, est taurin et l’époux de la Grande Mère. 

Comme tel, il est père ou progéniteur des magiciennes nocturnes, expertes en philtres à base de végétaux : c’est le cas de Circé ou de Médée, auxquelles il fait don d’un char que tirent des serpents. 

Hiérophanie céleste par excellence, le Soleil devient ainsi la source d’obscures énergies, au point que « l’entrée de l’Hadès s’appelait la ‘porte du soleil’ La polarité lumière-obscurité, solaire-chtonique a donc pu être saisie comme les deux phases alternantes d’une seule et même réalité ».

Inversement, les divinités telluriques deviennent célestes : la Mère Noire devient Vierge Lunaire, la tellurique Isis devient une divinité céleste, « celle qui donne au ciel sa lumière ». Cette nouvelle situation est illustrée en Égypte par l’étreinte inversée de Nout et de Geb) : la déesse représente la voûte du ciel sous laquelle est étendu le dieu, la Terre. Autrement dit, tout en demeurant la déesse tellurique, elle engendre elle-même le ciel. 

La source originelle de toute vie est maintenant la mère génératrice ; le principe viril se réduit au rôle de pur instrument phallique, personnifié par le Taureau amant de la génisse lunaire (en effet, la génisse est une des correspondances analogiques de la Lune). Le culte est désormais rendu au principe féminin de la génération physique et, sur l’immutabilité du principe incréé, prévaut le cycle matériel des générations et des incarnations. Les Pommes édéniques de l’Arbre de Vie passent aux Hespérides, dont la demeure confine à la Nuit. C’est l’Age des Grandes Mères, des déesses chtoniennes, des abandons extatiques opposés à la transcendance désormais oubliée. C’est l’Age d’argent. 

« Les Dieux olympiens créèrent une seconde génération, très inférieure à la précédente, celle de l’Argent, Elle ne ressemblait plus, ni par son corps, ni par son âme, à celle de l’Or. Pendant cent ans, le fils restait aux soins de la mère, jouant comme un enfant à la maison. Une fois adultes, une fois atteinte la fleur de la jeunesse, ces hommes ne vivaient que très peu de temps, en proie, dans leur folie, à toutes sortes de souffrances (…) » (Hésiode). 

Le principe féminin se sublime en une forme de calme spiritualité. A cet égard, J. Evola indique très justement : « En face d’une virilité conçue d’une façon matérialiste, c’est-à-dire comme force physique, dureté, affirmation violente — la femme, par ses facultés de sensibilité, de sacrifice et d’amour, ainsi que par le mystère de la génération, put apparaître comme incarnation d’un principe plus élevé. Là où l’on ne reconnaissait pas seulement la force matérielle, elle put donc acquérir de l’autorité, apparaître, en quelque sorte, comme une image de la Mère universelle » (Révolte contre le monde moderne).

Magie et prière.

Autour de la polarité archétypale Homme-Femme vont se cristalliser deux types de civilisation, de culte, de Weltamchauung. D’un côté, on trouve les sociétés ouranico-solaires, viriles et hiérarchiques ; de l’autre, celles tellurico-lunaires, féminines et égalitaires. Nous l’avons dit, le principe viril est différencié et reproduit dans la société la hiérarchie qualitative des degrés de distance par rapport à l’être : c’est le Cosmos s’imposant au Chaos. Inversement, le principe féminin, tendant à l’indifférencié, à accorder une valeur en fonction de la quantité, correspond, sur le plan social, à l’égalitarisme et au collectivisme, et jouit du soutien de mythes messianiques et sotériologiques liés aux propriétés éternellement régénératrices de la Terre Mère. Si l’on transfère sur le plan humain l’événement de la « chute », celle-ci correspond au passage de la civilisation ouranico-solaire à celle tellurico-maternelle. Au droit divin, royal et aristocratique se substitue le droit naturel, lequel étend l’égalité non seulement à l’ensemble des êtres humains, mais à tous les êtres vivants — fils sans distinction de la Grande Mère, laquelle appartient à tous et à qui tous appartiennent. La déesse chtonienne abolit les castes comme les frontières. Dans le cadre purement religieux, ce changement de polarité correspond au passage de l’ascèse héroïque et initiatique au mysticisme en tant qu’effusion et anéantissement du moi dans le devenir. Ce n’est plus faction (l’ascèse selon tous les degrés de l’être et la conquête du Moi transcendant), mais l’abandon religieux au sens extatique qui permet la fusion avec la Mère, en une léthargique identification avec l’écoulement de tous les états de l’existence. 

Sur le plan rituel, à la magie active, technique nécessitante grâce à laquelle l’homrne-dieu de l’Age d’Or commandait aux dieux, succèdent la prière, la dévotion, l’extase en tant que réception passive d’une possession panthéiste. 

M. Eliade a fait observer que les rituels initiatiques et ésotériques, pour la plupart secrets, sont toujours associés au culte ouranico-solaire ; nous trouvons inversement chez Strabon le témoignage selon lequel la prière fut transmise à l’homme par la femme. Ceci, en raison du fait que la religion ouranienne s’adressait à des forces nues et impersonnelles que seule une puissante volonté rituellement dirigée pouvait parvenir à plier — alors que la religion tellurique exigeait un processus d’assimilation au drame de la Terre en proie au cycle naissance-mort-résurrection : assimilation extatique qui n’est atteinte qu’à travers le pathos dévotionnel, entraînant l’anéantissement de l’un dans le tout. Les orgies mystiques placées sous le signe de la Mère avaient également cette finalité : activer, grâce à une frénésie sexuelle et génésique collective, la présence du sacrum féminin. 

Le « droit naturel » vaut également pour l’au-delà : fini mortalité qui, selon la conception ouranienne, est la difficile conquête d’un très petit nombre — est garantie à tous dans les religions dévotionnelles. Mais il s’agit de deux conceptions eschatologiques très différentes : la haute ascèse (et rappelons qu’« ascèse », du grec askèo , signifie « exercice », « discipline ») virile et aristocratique mène à la thèiosis, « divinification », ou à la Haute Magie, à l’Adeptat Hermétique. Par contre, l’effusion mystique, féminine et pandémique qui peut certes se sublimer en sainteté peut aussi, toutefois, se cantonner dans la médiumnité, l’hallucination et la possession par les forces d’en bas. Conformément aux caractéristiques des archétypes auxquels ils se réfèrent, l’un domine alors que l’autre est dominée. 

Quiconque s’identifie au principe féminin se barre l’accès à l’immortalité de l’Être et à la transcendance-— mais il obtient en échange le droit à l’immortalité selon le devenir. 

En fait, mourir pour renaître dans l’écoulement sans fin des existences signifiait vivre un éternel retour : de même que l’épi de Démêler, dans les mystères d’Eleusis, représentait le passé (i.e. la plante qui l’avait produite) et le futur (la graine de nouvelles pousses), de même toute existence représentait-elle, dans les religions de la Mère, l’apocatastase de la vie ancestrale — mais privée, désormais, de toute transcendance. Ce principe s’affirme dans le dionysisme — création la plus cohérente de la religion tellurico-maternelle, dont Nietzsche, dans Le crépuscule des idoles, nous offre cette admirable définition : « Le oui à la vie, en sa problématique la plus obscure et la plus hostile » la volonté de vie qui, dans le Fait d’immoler ses aspects les plus hauts, ressent la joie de sa propre inépuisabililé : voilà, ce que je qualifie de Dionysiaque, voilà ce que je conçois comme pont vers la psychologie du poète tragique. Non pas pour se libérer de la terreur et de la piété, non pas pour se purifier d’une passion dangereuse grâce à une violente décharge — et telle fut l’équivoque d’Aristote — mais bien parce qu’au delà de la terreur et de la piété, nous sommes nous-mêmes la joie éternelle du devenir, joie qui inclut également la joie de s’anéantir ».

Inceste divin.

Lors de la dissolution du Chaos des origines, ce qui apparut fut Gaia, la noire Terre féconde qui, par parthénogenèse, produisit son époux : « Aux commencements, la Terre engendra un être égal à elle-même et capable de la couvrir toute entière : le Ciel étoilé » (Hésiode, Théogonie). En affirmant la priorité du principe féminin, Hésiode souligne en même temps l’un des traits les plus caractéristiques de la civilisation tellurico-maternelle : à l’âge de la Mère, substrat unique de l’existence, l’inceste est la norme. 

La première Femme produit d’elle-même son propre époux et consacre ainsi l’usage des accouplements consanguins.

Cette coutume est illustrée par le mythe : Zeus s’accouple à sa mère Rhéa sous la forme d’un serpent et ensuite à sa propre fille Perséphone née de cet amour incestueux. Hermès lui-même s’unit à sa mère, indifféremment appelée Aphrodite, Artémis, Perséphone, ou Brimo et les six fils de Poséidon et d’Àlia, en proie à la folie inspirée par Aphrodite, s’accouplent à leur propre mère. 

Les rapports entre la Grande Mère et les Dactyles, les Curètes, les Gabtres et les Corybantes, dont elle est mère, sont bien connus.

Le sens de la paternité s’évanouissant de pair avec celui de la virilité, la signification de la différenciation entre les races et les lignées disparaît elle aussi : tout retourne au substrat collectif indifférencié.

« De même que les feuilles ne naissent pas l’une de l’autre, mais du tronc, de même, si c’est l’homme qui suscite la vie, celle-ci est effectivement donnée par la mère ; telle est ici la prémisse. Ce n’est pas le fils qui perpétue la race ; il a une existence purement individuelle limitée à la durée de sa vie terrestre. La continuité se trouve au contraire dans le principe féminin, maternel. D’où cette conséquence que la femme, en tant que mère, se trouve au centre et à la base du droit de la gens ou de la famille et que la transmission se fait par la ligne féminine. Et si de la famille on passe au groupe social, on en arrive aux structures de type collectiviste et communiste : lorsqu’on invoque l’unité d’origine et le principe maternel, dont tout le monde descend d’égale manière, Vaequitas devient aequalitas, des rapports de Fraternité universelle et d’égalité s’établissent spontanément, on affirme une sympathie qui  ne connaît pas de limites ni de différences, une tendance à mettre en commun tout ce qu’on possède, et qu’on a d’ailleurs reçu comme un cadeau de la Mère Terre » (J. Evola).

D’où nous sommes amenés à conclure que notre époque est désormais définitivement orientée vers une civilisation gynécocratique dont les féministes ne sont pas les promotrices mais le simple produit. 

Les Castrés de Cybêle.

En s’anéantissant dans le féminin, le principe viril se ferme la voie de la transcendance : la « chute » est une castration spirituelle. La virilité, s’identifiant au principe féminin, en revêt les caractéristiques et se soumet à sa loi. C’est pourquoi Cybèle est représentée sur un carrosse que tirent des lions, le lion représentant ici le principe solaire enchaîné et domestiqué par la Mère.

Puisque le privilège de donner la vie n’est accordé qu’à la Mère, celle-ci peut se passer de l’époux : de même qu’Agdistis fait castrer son fils-amant Attis, de même la Terre des origines émascule-t-elle le Ciel, son époux, au moyen de la faux lunaire que manie son fils Chronos, « le Temps ». C’est de sa mutilation, non de sa semence, que naît Aphrodite surgissant des Eaux.

Le principe masculin est avili : en Lydie, Héraclès, habillé en femme, sert l’ex-esclave et prostituée Omphale dont le nom (d ‘amphatos, « nombril ») doit être rapproché de l’ombilic de la Terre (il existait effectivement à Delphes un objet cultuel en pierre qualifié d’ombilic de Gé, la Terre — alors qu’à Paphos, le même objet cultuel était attribué à Aphrodite). 

Les prêtres d’Artémis à Ephèse, tout comme ceux d’Astarte à Hiéropolis ou d’Hécate à Laguira, revêtaient des habits féminins, symbole de leur renoncement à la virilité. 

Et ce renoncement devenait réalité lors des mystères de Rhéa Cybèle quand, dans l’ivresse de l’orgie collective, les prêtres en venaient à la castration physique.

Le principe féminin absorbe le principe du mâle : c’est ce que Guslav Meyrink a défini comme « la mort suçante qui vient de la femme ». Souvent, cette mort n’était pas simplement symbolique ; chez les Saces, les fêtes en l’honneur de la déesse s’achevaient par un sacrifice humain. Un prisonnier, symbole de la royauté virile désormais déchue, était immolé sur l’autel de la puissance féminine. Et Guslav souligne le fait qu’il s’agissait d’un prisonnier — car prisonnier de la contingence, du devenir et, par conséquent, de la mort est quiconque accepte le conditionnement propre à la religion de la Mère. 

Sexe et magie sous la Lune Noire.

Magie noire et Titans.

A l’Age d’Argent, la spiritualité passe au pôle féminin et, par suite, la virilité se matérialise. Le mythe des Titans symbolise la révolte du mâle, désormais déchu de sa royauté transcendante, en une tentative d’usurpation violente et aveugle, opposée au principe féminin. Le livre d’Enoch fait des Titans les fils des Anges déchus — ces Anges qui perdirent leur divinité en s’unissant aux « femmes terrestres » (i.e. en se soumettant au principe féminin) auxquelles ils communiquèrent la science secrète du cosmos. La Tradition classique nous en a transmis le souvenir en la personne de Prométhée qui révéla aux hommes le secret du feu céleste, et Platon décrit les « derniers Atlantes » sous des traits titaniques. Ceux-ci ne voulaient pas rétablir la suprématie de la spiritualité virile ni emprunter la voie de la palingénésie. Conformément à leur brutale matérialité, ils visaient tout simplement à se rendre maîtres des connaissances qui leur permettraient de dominer la matière, afin de satisfaire leur soif de pouvoir aveugle et profane.

Pour un regard vraiment traditionnel, la science moderne est « titanique », tout comme l’est aussi la magie noire : l’une et l’autre expriment le désir de s’approprier la connaissance de la nature dans un but bassement matériel selon un processus de désacralisation. La « science sans conscience » est la matrice dont sont issus le maléfice magique et la radioactivité — produits, l’un et l’autre, de la révolte impuissante de celui qui se sent exclu de la possibilité d’acquérir une connaissance transcendante. 

Parallèlement à la dégénérescence progressive de la virilité, le principe féminin lui aussi dévie de la sacralité et de la spiritualité démétriennes. La Femme ne parvient pas à vaincre les Titans (conservons la métaphore) sinon en s’abaissant à leur propre matérialisme et en assumant le mode d’être du mâle déchu. La spiritualité féminine s’occulte à son tour : c’est l’Age de Bronze. « Ce fut une génération terrifiante et puissante à laquelle ne plaisaient que les désastreux travaux d’Arès et ses violences. Ces hommes ne se nourrissaient pas d’aliments à base de farine, l’âme de ces êtres inabordables était d’acier (…). De bronze étaient leurs armes, de bronze leurs maisons et c’est également le bronze qu’ils travaillaient : le noir fer n’existait pas encore. Vaincus de leurs propres mains, ils descendaient au sombre palais du terrible Hadès, anonymes : aussi terribles qu’ils fussent, la mort noire les prenait elle aussi (…). Il n’est pas très difficile de relever chez ces figures du « temps mythique » certains traits saillants de notre propre civilisation. 

L’Amazone et l’Enchanteresse.

Incapable désormais de s’imposer sacralement comme telle, la féminité accepte de se dénaturer afin de maintenir son pouvoir : contre les Titans se dressent les Amazones, expression d’une gynécocratie qui, renonçant aux prérogatives de la spiritualité féminine, revêt des traits masculins : ceux de la femme de l’an deux mille… 

Il existe, dans la Tradition Hébraïque, une antique légende : on y parle de Lilith, première épouse d’Adam, laquelle refusait de se soumettre à lui parce qu’elle ne se reconnaissait pas de maître. Amazonienne de caractère, Lilith représente également l’attraction érotique, la passion, le sexe. L’Astrologie, résidu aujourd’hui désacralisé de l’antique savoir cosmologique traditionnel, identifiait Lilith à la Lune Noire. « Lune » parce que femme — mais dépourvue de la sacralité « argentée », et donc Noire », mère de fils morts, prisonnière de la matérialité en tant que symbole de la sexualité vicieuse et perverse. 

La figure de Lilith sert de trait d’union entre l’Amazone et la Femme-sexe ; déchue du plan démetrico- maternel, la féminité peut s’incarner soit dans l’amazone asexuée, soit dans l’hétaïre qui se sert du sexe pour asservir le mâle. Dans les deux cas, le mâle est cantonné au plan purement phallique, instrument aveugle de procréation ou de plaisir : c’est le faux bourdon oisif que les abeilles tuent après la fécondation de la Reine. On peut d’ores et déjà relever que les aspects les plus patents du féminisme contemporain sont soit amazoniens, soit aphrodisiens : en substance, ils offrent les traits de Lilith, face noire de la Lune. 

Mais la tension vers le paradis perdu ne fléchit pas pour autant. L’humanité cherche encore à se transcender —- et elle le fait, mais vers le bas, s’enfonçant toujours davantage dans la matérialité chtonienne. A l’orgie mystique de la Grande Mère succède l’orgie sensuelle dionysiaque : il ne s’agit plus d’une fusion avec le pur principe spirituel féminin, mais d’un abandon désordonné à son aspect inférieur et chaotique : c’est la masse désorientée en quête d’un principe qui justifie sa propre existence. Ce n’est plus d’un retour conscient et sacral à la Mère qu’il s’agit, mais de la libération « ménadique » (et ménade se rattache à mainomai, « rendre fou ») de forces élémentaires et qui finit par se dissoudre dans le culte de Pan (littéralement, « tout »), lequel voit dans le Tout non plus l’Un mais le Chaos. De l’Un universel, l’Androgyne divin, on tombe dans l’indifférenciation matérielle que le Tarot représente, toujours sous la forme de l’androgyne, sous les espèces du Diable, puissance naturelle irrédimée. Mais il s’agit déjà là de l’histoire du dernier âge : le nôtre. 

La Femme des Héros.

Les gardiennes des pommes d’or.

Mais l’humanité ne se résigne pas : elle crée un nouveau mythe. Et il ne s’agit certes pas uniquement de répondre à une exigence de happy end, mais de la révélation d’une voie qui demeure encore libre pour qui veut et peut se transcender. C’est la voie indiquée par le « cycle héroïque » de la mythologie grecque, des sagas nordiques et des thèmes qui s’y rattachent dans les traditions ésotériques.

Hésiode raconte qu’après l’Age de Bronze, mais avant l’Age de Fer (et souvenons-nous que l’on fait sans ambiguïté référence ici à un « temps mythique », impossible à identifier avec tes « Ères » géologiques : c’est l’époque où l’humanité est sur le point de sombrer en plein Chaos), Zeus, voyant que le destin de la race des hommes consistait irrémédiablement, désormais, à s’anéantir sans gloire dans l’Hadès, créa alors la race des Héros — ultime possibilité concédée aux hommes de retourner à l’étât des origines. Les Héros mettent en déroute les Titans et, plus particulièrement, triomphent de la féminité sous ses aspects amazoniens, aphrodisiens et démétriens. Leur entreprise est une restauration : Héraclès reconquiert les Pommes d’Or des Hespérides et les restitue à la divinité olympienne.

La signification d’une telle victoire saute aux yeux, L’archétype féminin est la Vie, laquelle peut se manifester de deux façons : Force-Vie qui, en son aveugle matérialité, tend à s’incarner, d’une part ; et Vie comme Loi de Vie, c’est-à-dire Sapience, d’autre part. Changement et Loi immuable du changement, devenir et sa propre Loi, matérialité et transcendance. C’est chez la Femme que se trouvent les clés de la nature. Aussi le Héros « qui conquiert la Femme » est-il celui qui, dépassant les aspects amazoniens, aphrodisiens et démétriens, atteint la matrice profonde et transcendante (Vie-Sapience) du féminin. 

La lutte mythique des Héros contre les présences matérielles du monde phénoménal (que ce soit l’Hydre de Lerne, le Lion de némée ou les trois bêtes fauves que rencontre Dante), cette lutte est la transfiguration d’un cheminement initiatique : celui de l’homme qui, en se transcendant, vainc la Mort. Qu’il s’agisse d’Eve-Hawa, « la Vivante », ou bien des Hespérides filles de la Mort -, c’est toujours à la Femme qu’est conférée la garde des Pommes de Vie, Quelles que soient ses diverses versions légendaires, l’objectif est toujours le même : vaincre cette Femme et posséder la Sapience abyssale de l’immortalité dont elle est dépositaire et à laquelle elle s’identifie. 

Les exemples sont innombrables : Athéna, principe sapientiel (comme on sait, elle naquit de Zeus après que celui-ci ait englouti Métis, la Sagesse), protège Héraclès dès qu’il s’est montré capable d’étouffer, encore nouveau-né, les deux serpents mortels d’Héra, principe féminin opposé à Zeus, et après qu’il ait réussi à vaincre les Amazones ; du reste, tous les travaux d’Hercule consistent à lutter contre la Mort, comme l’observe très justement Kerényi. Et en récompense de sa victoire (sa « belle victoire », par antonomase, puisque, après cela, Héraclès porta désormais le surnom de Callinïque , « à la belle victoire »), il reçut Hébé, déesse de l’éternelle jeunesse — incarnation explicite du principe de Vie immortelle. 

Hébé et Athéna sont donc les deux aspects du mythique arbre édénique : la Vie et la Sagesse. L’entreprise d’Hercule est la restauration de la virilité transcendante, de l’immortalité, de l’Age d’Or ». 

Matricide rituel.

Mais, pour se transcender, il faut tuer la Mère, c’est-à-dire le principe démétrien qui veut s’attacher la virilité transcendante en l’enchaînant dans le cycle des procréations matérielles. Voilà pourquoi Parsifal, partant à la conquête du Graal, « fait mourir sa mère », laquelle se mettait en travers de sa route vers l’initiation. Sous certains aspects, on peut attribuer la même signification à la figure d’Oedipe, dont Freud et ses continuateurs n’ont retenu que l’aspect phallique. Or, la lecture complète du mythe nous révèle bien davantage : Oedipe tue son père et fait ensuite mourir sa mère qui ne supporte pas la honte de l’inceste ; c’est alors qu’il se crève les yeux. Or, la cécité, prérogative mythologique de celui « qui a vu ce qu’il ne devait pas voir », est également, pour la même raison, le signe distinctif des devins (Tirésias) et des poètes (Homère). Dans le mythe, la cécité est souvent l’équivalent d’une vision tournée vers l’intérieur, vers les vérités profondes qui sont au-delà des apparences sensibles : c’est la vision de l’Esprit. Les Dieux, en fait, loin de punir Œdipe pour son inceste et le sang versé, font de lui l’arbitre du destin de Thèbes et, après de longues pérégrinations (celles, sans doute, qu’évoquent les textes hermétiques sous le nom de « pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle », transposition du chemin initiatique), le font monter « au ciel ». Dans le bois sacré de Colone, Œdipe disparaît — comme le héros Romulus enlevé dans les deux au Quirinal, ou comme Dante guidé par Béatrice-Sapience. 

Le mythe d’Oreste est encore plus explicite. Pour faire justice au principe paternel-viril assassiné par la Femme-Mère-Sexe (et la figure du « Roi mort », symbole de l’occultation du principe solaire-viril à l’issue de l’Age d’Or, se retrouve dans de très nombreuses légendes), Oreste tue sa mère Clytemnestre et il est poursuivi par les Erinnyes, expression féminine-nocturne des forces chtoniennes et, tout particulièrement, du sang maternel. Mais, parvenu à Delphes, il est défendu par Apollon, la virilité olympienne, lequel lui avait ordonné de perpétrer le matricide. Guidé par Apollon, Oreste, comme on le sait, se réfugie à Athènes au temple de Pallas. Les Erinnyes infernales le rejoignent et, dansant en rond, enferment leur victime dans un cercle magique : le cercle éternel du devenir en lequel les forces chtoniennes veulent renfermer, cercle constitué par le lien du sang ~ symbole de la continuité de la vie au long de la roue des existences, par opposition à l’éternité spirituelle de la transcendance. L’intervention d’Apollon ne suffit pas à le sauver : c’est Athéna, la Sagesse Olympienne , qui dissipe par sa lumière le sinistre dionysisme nocturne des Erinnyes assoiffées de sang.

Les Eaux de la mort.

Les entreprises du cycle héroïque brièvement évoquées jusqu’ici sont des transpositions mythologiques de l’une ou de l’autre étape du cheminement vers la transcendance. Il s’agit d’antiques traces, souvent presque invisibles sous les superpositions poétiques ou littéraires. Mais il en existe un épisode, que tout le monde connaît, et qui, conservant intacte la vitalité du symbolisme, décrit avec précision toutes les étapes de l’itinéraire spirituel du Héros : un itinéraire qu’il n’est pas donné à tous de parcourir. C’est le voyage glorieux et tragique de l’Ulysse de Dante.

Dans La Divine Comédie, Ulysse apparaît sous les espèces d’une flamme. C’est le seul qui, en Enfer, ne soit pas flagellé par le feu ; étant lui-même esprit igné, il n’éprouve aucune douleur. Ce n’est pas tout : il est une langue de feu — comme l’Esprit-Saint. C’est le Verbum, le Logos de feu qui se manifeste et qui déclare que, pour acquérir la connaissance de l’homme et du monde (c’est-à-dire pour parvenir à la Sapience la plus haute), il a abandonné à la fois Circé, son fils, son père et son épouse ; quiconque veut connaître la Sapience, la loi du microcosme et du macrocosme, doit trancher tout lien avec l’individualité enfermée dans le temps et dans l’espace. Et Ulysse renonce à la Femme-Sexe, à la Femme-Mère, aux liens du sang, pour cingler vers la « haute et libre mer », samsara et éternel domaine abyssal des Eaux —- ces Eaux que Moïse franchit tandis qu’Ulysse n’y parvient pas. Il part « seul sur un navire » : c’est une image du bois symbolique de la Tradition Hermétique (l’Arbre Edénique, le Chêne de Dodone, la Plante de la Toison d’Or, l’Arbre d’Odin, qui tous sont des transfigurations de l’Arbre unique — l’Arbre de la Science du Bien et du Mal), Ulysse ne possède qu’un seul « navire », c’est-à-dire qu’une étincelle de cette science : mais cela suffit pour désirer en devenir totalement maître. 

Et il parvient à la « porte étroite », au tabou. Est-ce le giron maternel, racine de l’existence temporelle, ou le serpent Delphyné, utérus du monde ? Qu’importe, c’est la « porte étroite » qui mène aux Enfers, au giron abyssal de la Grande Mère chtonienne, obscure origine de la vie et de la mort. C’est la même « porte étroite » qu’affronte Héraclès pour atteindre le Lion de Némée et l’Hydre de Lerne, dans un pays d’où il n’est pas accordé à l’homme de revenir. Ulysse l’avait franchie une fois déjà lorsque, dans la nuit pleine d’embûches, il était tombé à terre du ventre du cheval. Mais à ce moment-là, il était sous la protection de Pallas Athéna, la Sapience olympienne. Alors que maintenant s’étend le royaume de Poséidon, l’« époux de la Terre Mère » : le règne des Eaux et du féminin. Et lui, Ulysse, il est Odysseus — c’est-à-dire Odyssômenos, « le Haï ». 

Mais, en dépit des Dieux, il veut aller de l’avant ; et il s’adresse alors à lui-même ce « petit discours » que ceux-ci n’écoutent pas. Il a maintenant laissé derrière lui de nombreux périls et le voici arrivé à destination. Là se trouve le Graal, la Toison d’Or, l’ultima thulé, les Pommes des Hespérides. Ses sens, désormais, peuvent encore « veiller » quelque peu : mais c’est précisément ce peu « qui lui reste » qu’Ulysse ne veut pas frustrer de l’expérience suprême : celle de « l’autre face du Soleil », du « monde sans hommes » — car quiconque y parvient n’est plus « homme ». Là se trouvent les flammes du Phénix, symbole de la palingénésie, et, invisibles, les Immortels, Seigneurs de l’Arbre. Là se trouve la lumière de la Hokhmah, Sapience et Vie. Louable aigreur des commentateurs, lorsqu’ils croient bon de spécifier que l’Amérique ne fut découverte que plus tard et qu’en conséquence, Dante ignorait que des « hommes » y habitaient ! 

Parvenir au-delà est un impératif incontournable, une nécessité atavique, une exigence capitale. « Considérez votre semence », dit Ulysse. Quelle semence ? Celle d’Adam, laquelle ne s’est pas résignée à son échec devant l’Arbre du Paradis terrestre, parce qu’aucun échec ne pourra jamais avoir raison de l’invincible attirance vers la transcendance. Pic de la Mirandole eut l’audace de sanctionner cette vérité, lorsqu’il fait dire au Créateur lui-même (et il paya ceci de sa vie) : « Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, Adam, car je t’ai modelé quasiment comme le libre et souverain artisan de toi-même (…) Tu pourras te régénérer, selon ta libre volonté, en les choses supérieures, qui sont divines ».

Ulysse appartient à ceux qui veulent se régénérer selon la transcendance. « Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des brutes, mais pour cultiver la vertu et la connaissance ». Qui donc vit « comme des brutes » ? A l’évidence, ceux qui ont sombré aveuglément dans le cycle naturel et qui n’affrontent pas la « porte étroite ». Par contre, l’Homme-Héros cultive la virtus, laquelle n’est pas la « vertu » mais l’essence du vir, la virilité transcendante. Et sa connaissance, en face des colonnes d’Hercule, l’autel interdit de Dieu, ne peut pas s’interpréter autrement que comme la Sapience de la loi universelle : l’Arbre éternel. Et les rames deviennent des ailes, en un voyage qui apparaît comme un « vol fou » vers la victoire ou l’autodestruction. Pour Ulysse, il n’y aura que la seconde possibilité, mais il lui est cependant donné de voir « l’autre pôle ». Nord, Sud, Est, Ouest ? Non, mais l’autre pôle de l’âme, celui de l’Être. Au-delà, on aperçoit  « notre (pôle) si bas » qu’il ne dépasse pas « du sol marin », Ulysse a vu les étoiles, toutes les étoiles, et de cette lointaine distance, depuis le « monde sans hommes », la dimension de l’Être, il voit le pôle du devenir. Et il est désormais trop bas pour lui qui a contemplé les étoiles : c’est la terre submergée par les Eaux, à l’image d’un récif qui émerge sans forme de la grande mer des existences. Mais Ulysse vit désormais dans la quintessence : « cinq fois rallumé et tellement éteint ». Dans le langage des chiffres, le cinq c’est la mort et la vie : c’est la Vie qui naît de la mort, comme le Phénix. Ulysse cherche l’aurore de la Résurrection après la cinquième Lune — mais ce qu’il trouve, c’est la « montagne brune ». 

Il est face à face avec le triangle éternel, hiéroglyphe de la création, et tout autour de lui est le Chaos des Eaux, Force abyssale et primordiale, mouvement éternel de la vie. Ce maelstrom désordonné finit par avoir raison de lui : « De la nouvelle terre un tourbillon naît — qui frappe du navire le premier chant », Ulysse cherchait à s’emparer du secret des Eaux, et il est emporté par elles. La mer de l’indifférencié sait anéantir — comme le « néant éternel » sur lequel Leopardi fit naufrage.

Héraclès triomphe et Ulysse succombe. Ce qui est gloire pour l’un est damnation pour l’autre. Tous deux s’approchèrent du « sacrum » ; désigné par les dieux, Héraclès y parvient rituellement et devient lui-même un dieu, alors qu’Ulysse le « Haï », petit-fils d’Autolycos, maître des voleurs et fils naturel de Sisyphe l’astucieux gredin mal vu des dieux, y trouve sa fin : le « sacrum » s’avère « nefas » pour les profanes.

Toute entreprise similaire a la valeur d’un acte de restauration suprême si elle est conforme à un ordre supérieur — et de sacrilège infâme si elle obéit à une instance uniquement humaine. 

L’entreprise d’Ulysse s’inscrit ainsi dans le cadre de la tentative d’usurpation perpétrée jadis par Adam, par les Titans et par Prométhée — antiques symboles d’une velléité toujours renaissante, la même qui s’incarne aujourd’hui dans la science moderne ; c’est la matière qui prétend faire de l’esprit son vassal, la machine sans vie qui ambitionne de profaner les racines mêmes de la vie, « jusqu’à tant que la mer se soit au-dessus de nous refermée ». 


Féminité et féminisme. La féminité dans la Tradition primordiale. (Quatrième partie : L’histoire au féminin).

Féminité et féminisme. La féminité dans la Tradition primordiale. (Cinquième partie : Les sorcières. Les visages de la sorcière).

Féminité et féminisme moderne. (Première partie : Lorsque meurt le mythe).

Féminité et féminisme moderne. (Deuxième partie : Le marché aux femmes).

Féminité et féminisme moderne. (Troisième partie : Les chemins de la perversion).

Les femmes de l’apocalypse. (Première partie : La crise du monde moderne).


Source : « Femminilità e femminismo. Saggio sulla Donna nel Mondo della Tradizione », ouvrage d’ Edy Minguzzi publié à Gênes en 1980.