Le mariage de la Sagesse et de la Méthode (première partie et deuxième partie).
La partie initiatique de la tradition thibétaine est connue comme « Voie des Mantras » (en thibétain : Ngak kyi Lam), en opposition avec Do Lam, la Voie des Sutras, les écritures canoniques généralement accompagnées des commentaires et traités théoriques qui s’y rapportent. La seconde est l’apanage de tous les hommes et constitue la matière des études scolastiques. La Voie des Mantras, d’un autre côté, n’est accessible que sous certaines précautions à cause de son caractère essentiellement pratique et « opératif », qui pourrait conduire à des abus. L’alchimie de l’âme est un champ où l’expérimentation arbitraire n’est ni inoffensive ni souhaitable. Par suite, l’accès à cette voie requiert, comme première condition, le rattachement régulier à une ligne initiatique (gyüd) où il est possible de recevoir l’enseignement d’un Lama qualifié qui devient alors pour le disciple son propre Maître spirituel ou guru. Pour appartenir au gyüd un postulant doit d’abord être accepté par le Gyüd-Lama ou son représentant, qui peut agréer ou rejeter le candidat sans donner aucune raison ; le refus, cependant, n’exclut pas la possibilité de renouveler sa demande plus tard.
Avant que le nouvel arrivant soit prêt à devenir un disciple régulier du Lama dans la plénitude de ce sens, il doit entreprendre un entraînement préliminaire appelé « le Prélude » et qui consiste principalement en quatre exercices spéciaux nommés les quatre Bum du fait que chaque exercice doit être répété cent mille fois. Cette ligne de conduite de début, en dehors de son but général de préparer le corps et le mental aux choses d’un niveau plus élevé qui viendront ensuite, peut aussi servir en quelque sorte comme un filtre permettant d’écarter ceux dont l’attirance vers la voie, procédant d’une simple imagination passagère, n’est pas durable. Néanmoins, une fois qu’une personne a été rattachée à la voie par la réception du lung (= autorisation) préliminaire, il lui reste toujours la possibilité, malgré le peu d’ardeur qu’elle peut avoir montré au début, de renouveler l’effort en reprenant son travail spirituel là où elle l’avait laissé. L’effet d’une grâce sacramentelle est ineffaçable en elle-même, de quelque façon qu’elle ait été reçue ou utilisée.
Appartenir à une famille initiatique c’est participer, soit activement, comme il convient, soit plus ou moins passivement, à un courant d’influence spirituelle se répandant en descendant à partir de la source originelle de la révélation, à travers la dynastie des Lamas, célestes ou humains, qu’une compassion providentielle a chargés de cette transmission. En un certain sens un tel gyüd (le mot signifie littéralement cordon) correspond, sous une forme spécifique, à ce qu’est la tradition elle-même en un sens plus général et plus global ; une ligne initiatique est en quelque sorte une artère par laquelle l’esprit traditionnel coule avec une particulière intensité. Si la voie des Sutras est essentiellement le véhicule de la sagesse traditionnelle sous toutes ses formes, la voie des Mantras s’occupe des meilleurs moyens de « réaliser » ce sur quoi les Sutras ont déjà attiré l’attention, c’est-à-dire, en d’autres termes, de la Méthode.
Chaque pas nouveau dans la voie initiatique requiert un lung ou un wang approprié (wang = pouvoir ou faculté : on emploie aussi le composé wang-lung), permettant au progressant de renouveler ses forces après l’accomplissement d’un grand effort et avant d’en affronter un autre. Le processus entier doit être regardé comme un voyage, soit long, soit court, ponctué de haltes appropriées qui varieront en importance selon les degrés de connaissance auxquels elles correspondent. Un tel voyage n’est jamais sans périls, et son accomplissement requiert des efforts bien soutenus et bien dirigés ; quoi qu’il puisse se produire sur la voie, le moment doit finalement arriver où il sera demandé au voyageur d’engager tout ce qu’il possède pour la perle très précieuse ; pour le reste, il doit se contenter de se fier à la grâce de son Lama, comme il est dit. En aucun cas, un voyage spirituel n’est entrepris seul, quelles que puissent être les apparences ; il y a toujours une effusion de grâce, sans laquelle un tel voyage ne serait même pas concevable.
Le lung inaugural est souvent en rapport avec l’usage d’un livre, spécial et propre au gyüd, contenant toutes les instructions nécessaires pour les quatre Bum ; ce livre doit être retenu, opération facile pour la plupart des thibétains dont l’éducation comprend toujours une grande part d’étude par cœur, mais difficile pour un étranger — pour être plus aisés à retenir par cœur, la plupart des traités tantriques sont présentés en vers ; jusqu’à ce que le lung ait été dûment conféré, il est interdit de lire le livre ou même d’en tourner les pages. En dépit de cette prohibition salutaire un certain nombre d’informations concernant le contenu de ces livres est venu jusqu’en Occident, ce qui ne peut que signifier que quelques-uns des possesseurs de ce « secret initiatique » ont manqué à leur serment, soit en communiquant les textes à des étrangers soit en divulguant des détails : un texte comme le « Livre des Morts » thibétain, pour donner un exemple, n’aurait jamais dû être publié, car, pris en dehors de son contexte propre, il a servi seulement à alimenter la curiosité des marchands de sensationnel et à fournir des éléments aux interprétations plus que douteuses de la psychologie profane.
Ce livre concerne principalement deux sortes de gens, d’abord les mourants, au profit desquels il est expressément destiné, et ensuite les Lamas dont la fonction spéciale est d’assister les mourants, et qui, pour remplir cet office, doivent recevoir à la fois un lung et un entraînement dans cet art particulier. Il y a cependant quelques raisons de supposer que ce texte a été aussi destiné à servir de guide à un processus méthodique de « mort initiatique », en tant que prélude à une « régénération spirituelle » ; et dans ce cas sa divulgation profane, en violation des conditions imposées traditionnellement, doit être regardée comme encore plus regrettable que s’il ne s’était agi que d’une simple question de rites funéraires. Le lung lui-même, dans le cas d’un livre, consiste en la lecture à haute voix du texte entier devant le disciple par le Lama qui confère ce lung. Pratiquement, cependant, il existe divers moyens régulièrement admis d’abréger cette tâche ; même dans ce cas, une telle lecture prendra un temps considérable, il est donc courant de l’interrompre en son milieu ; on sert alors le thé et tous les participants sont autorisés à se reposer. Une telle interruption pour le thé est habituelle dans les services des temples et est typique de la manière pratique dont les thibétains envisagent toutes ces choses.
La description ci-dessus, bien que sommaire, pourra, espérons-nous, jeter quelques lueurs sur les travaux intérieurs de la vie initiatique telle qu’elle est comprise au Thibet ; on y trouve beaucoup de choses comparables à ce qu’on voit dans d’autres traditions, mais elle possède, comme nous l’avons vu, certaines caractéristiques qui lui sont propres.
Si l’on revient à des considérations plus générales, les principaux moyens spirituels en valeur dans les écoles tantriques se résument sommairement en deux rubriques : visualisation, et mantra ou formule incantatoire : ces méthodes peuvent ou être employées isolément ou en combinaison selon la tradition de chaque gyüd particulier.
La visualisation consiste, essentiellement, dans l’évocation imaginative de divinités diverses, et les livres tantriques sont largement utilisés pour leurs instructions détaillées relatives à la construction de tel ou tel mandala ou cercle centré sur un aspect divin donné, dont les attributs, les couleurs, les déités qui l’accompagnent, les noms, etc., en même temps que leurs correspondances symboliques, doivent entrer dans la mémoire dans leur ordre propre et être correctement groupés autour de la figure qui préside au centre. La construction d’un mandala requiert la combinaison de la géométrie sacrée et de l’imagination figurative, et il en existe beaucoup d’exemples, magnifiquement dessinés soit sur des rouleaux de coton imprégné de plâtre, soit sur les murs des temples, pour servir d’aide mnémotechnique à ceux qui pratiquent cette sorte de méditation ; l’une des plus splendides séries que j’ai vues de tels mandalas se trouve dans le cloître supérieur du grand temple de Sakya. Je possède moi-même un tel tableau du mandala de la Grande Compassion, souvent utilisé par les gens auxquels il appartient en propre.
On distingue dans la création d’un mandala deux procédés complémentaires appelés respectivement kyepa (= produire) et dzogpa (= rassembler). En évoquant les divinités, pour ainsi dire, hors de soi-même et en les réintégrant en soi dans l’ordre décrit (ce processus sera répété aussi souvent que le Lama instructeur le juge utile) on enseigne au disciple que « le Royaume des Cieux est en lui-même », mais aussi que tout ce qui participe de la forme, celle-ci fût-elle divinement informée, est illusoire en dernière analyse ne laissant place qu’à CELA qui n’a pas de forme, de nom, ni d’attributs exprimables. Ce que nous venons de dire donne une image très inadéquate de ce qui se produit dans la visualisation et n’est pas, dans ce cas, basé sur une expérience directe ; mais cela est suffisamment en accord avec d’autres descriptions dignes de confiance pour donner au moins un aperçu du mode d’opération de cette méthode.
Avec le mantra le procédé est analogue, dans la mesure où un mantra représente une forme sonore de la divinité correspondant aux formes visuelles déjà mentionnées. Un mantra peut consister en une seule syllabe, un nom, ou encore peut-être composé de plusieurs mots qui, cependant, ne sont pas toujours assemblés en une phrase qui puisse être analysée logiquement, et en fait le cas contraire est le plus habituel. Pour la plupart ces formules sont du genre appelé zung (dharani en sanscrit) et à cause de leur caractère qui semble dû au hasard, des commentateurs étrangers les ont volontiers décrits comme un « jargon » destiné seulement à décevoir les païens. En réalité, leur vertu est dans une certaine mesure liée à leur caractère « non logique » (et non pas illogique), étant donné que l’un des objets de méditation dans une telle formule est de pénétrer son sens sans engager le mental dans une opération de ratiocination au détriment de l’intellection. Découvrir le sens « secret » d’un zung est donc quelque chose de comparable au koan ou « énigme spirituelle » des adeptes du Zen, en Chine et au Japon.
Un mantra peut ou fournir un thème de méditation, ou encore il peut être « invoqué », c’est-à-dire répété soit à haute voix, soit en silence, et cette pratique, le Japa hindou, est très répandue au Thibet ; le terme dont on se sert pour le décrire est deba qui signifie littéralement le ronronnement du chat. Il est universellement reconnu que l’invocation, en tant que « support », est particulièrement adaptée aux besoins de l’Âge Sombre qui est la phase finale d’un cycle humain, pendant laquelle beaucoup de moyens spirituels valables en des temps plus favorables sont devenus impraticables. En mettant à part ces raisons profondes, il est facile de voir que la grande simplicité et la concision de cette méthode, et le fait qu’elle ne requiert aucun appareil extérieur dans son exécution, recommandent son usage dans des circonstances particulièrement difficiles : un homme peut invoquer même en présence de railleurs et de persécuteurs sans que ceux-ci se doutent de ce fait, alors que toute autre méthode attirerait l’attention et des représailles.
Il n’est pas besoin de dire que l’usage de la concentration sur ce mantra n’est pas un expédient facile destiné seulement aux simples d’esprit (bien qu’eux-mêmes puissent aussi l’utiliser à leur manière) mais au contraire demande une préparation intellectuelle qui n’a pas de minces conséquences ; l’élément de répétition est seulement accessoire, valable comme tel pour assurer à la fois la continuité et le rythme. Au Thibet, comme dans les autres endroits où l’invocation est en usage méthodique, un lung ou autorisation initiatique doit précéder l’emploi de toute formule de mantra, faute de quoi l’invocation restera au mieux sans effet et au pire dangereuse, à cause de l’émission irrégulière du pouvoir inhérent au mantra.
Tous les mantras maintenant en usage au Thibet ont été apportés originellement de l’Inde par les initiés Tantriques des premiers siècles qui ont suivi l’introduction du Bouddhisme au Pays des Neiges : ils restent invariablement dans leur forme sanscrite, parce qu’un mantra, étant une forme divine du son, ne peut souffrir une mauvaise prononciation et encore moins une traduction dans une autre langue. La science hindoue des mantras insiste sur ce point. Cependant, en pratique et à cause de leur répétition par des gens inhabitués aux sons du sanscrit, beaucoup des mantras utilisés au Thibet ont maintenant faussé compagnie à leur vraie prononciation si bien qu’un Hindou les entendant serait tout à fait choqué par la manière dont les rendent présentement les thibétains, et qui, à ses oreilles, sonnerait vraiment d’une façon barbare.
À ce sujet on peut raconter une bonne histoire ; mais avant de le faire on doit expliquer que les thibétains, et aussi les hindous, ont une heureuse manière de tourner à l’occasion sens dessus dessous une règle consacrée, uniquement pour vérifier que le mental des gens n’est pas prisonnier de la règle au point de la mettre en contradiction avec elle-même, ce qui peut arriver facilement là où « l’esprit d’alternative », si fort chez les européens, est poussé jusqu’à la pédanterie. Beaucoup d’histoires existent dans lesquelles même des saints hautement vénérés ont vu les rôles se renverser au profit de gens apparemment inférieurs ou même de pêcheurs, histoires dans lesquelles, par un retournement paradoxal, le saint a été amené à défendre « la lettre qui tue » et le pêcheur « l’esprit qui sauve ». Cette possibilité de rire des choses qu’on vénère, sans toutefois perdre cette vénération dans le récit, fournit à la vie spirituelle une sorte d’échappement sain ; mais cela ne cadre pas avec une perspective sentimentale et c’est probablement pourquoi ce genre d’humour a rarement trouvé place en Occident. Maintenant venons-en à notre histoire.
Il était une fois un vieil homme vivant à Lhassa, humble et profondément pieux, dont le seul plaisir, chaque jour, était de se rendre en un certain endroit sous la colline du Potala où se dresse le palais du Dalaï Lama, pour s’y livrer à l’invocation d’une formule qu’il avait reçue de son Maître : c’était la seule instruction que ce dernier eût donnée au vieil homme, qui ne demandait rien de mieux. Le Dalaï Lama, regardant de sa fenêtre, avait souvent remarqué cet homme, assis bien tranquillement et remuant seulement les lèvres ; et une autre chose qu’il avait remarquée était la fréquente apparition, au-dessus de la tête du vieillard, de diverses formes sacrées, telles que Parasols, Bannières de Victoire, Roues de la Doctrine à huit rayons et de fleurs de nuances diaprées. Très intrigué, il envoya un jour chercher le vieil homme et lui demanda : « Que faites-vous donc chaque jour assis au-dessous de ma fenêtre ? Je vois que vous répétez des paroles et serais heureux de savoir lesquelles ». Le vieil homme répondit : « C’est une formule que m’a donnée mon Maître en me disant de la répéter aussi souvent que possible. À toute autre personne il me serait interdit de la dire, mais votre Sainteté a le droit de la connaître », sur quoi il répéta les mots. « Cela est très bien », dit le Prêtre-Roi, « car j’ai vu des signes propices, mais je dois vous dire une chose, puisqu’il se trouve que je connais le sanscrit : vous prononcez votre mantra incorrectement ce qui est une erreur, car c’est une règle cardinale du mantra que la prononciation n’en soit pas déformée. Je vais vous montrer maintenant comment il doit être prononcé. » Le vieil homme répondit : « Je n’ai aucune connaissance des signes ; mais qu’il vous plaise de m’aider à dire le mantra comme il faut », après quoi il se mit à répéter les mots plusieurs fois guidé par le Lama jusqu’à ce qu’il eût enfin réussi à le faire correctement, après quoi il prit congé. Le jour suivant il était à son poste en bas de la colline, invoquant comme on le lui avait montré. Le Dalaï Lama le regarda, ainsi que les jours suivants : mais où étaient les parasols et les fleurs ? Il n’y en avait plus à voir et ils ne reparurent plus jamais.
Il nous reste maintenant à examiner un dernier exemple de méthode spirituelle, qui est apparentée à l’Invocation en raison de son caractère de répétition mais dans laquelle ni paroles, ni pensées ne jouent aucun rôle, son instrument essentiel étant le corps seul, à tel point qu’elle justifie presque notre invention du terme « Invocation Somatique » pour la décrire. Elle consiste à faire le tour d’un lieu sacré ou même exécuter un pèlerinage étendu par prosternations successives, en ce sens que l’exécutant mesure sa longueur tout au long de la route choisie, faisant une marque là où sa tête touche le sol chaque fois qu’il se prosterne et prenant position sur cette marque avant de recommencer son geste. Cette pratique, par son caractère évidemment exceptionnel appartient à la catégorie des méthodes appelées « extraordinaires » ; elle représente une manifestation spéciale de la tendance héroïque dans la spiritualité thibétaine, mais par ailleurs elle n’a pas une importance particulière.
De nos jours les disciples du Gyalwa Karmapa, tête d’une branche importante de l’ordre Kagyüdpa (ce Lama vient récemment de trouver asile aux Indes), ont montré un certain penchant pour cette méthode, la poussant à un point où elle paraît à la plupart des gens approcher la limite de l’endurance nerveuse et corporelle. Par exemple, un de ses disciples, avec l’autorisation du Lama, décida de joindre le nouveau sempa érigé par le Maharaja du Sikkim sur un ravissant contrefort boisé au pied de sa résidence à la Cathédrale de Lhassa, le Jo-Khang (de Jowo = Seigneur), en se prosternant tout le long du chemin ; ce passage comprend, en plus des montées et des descentes, la traversée du principal déversoir de la chaîne du Grand Himalaya ! Encore plus remarquable était le pèlerinage entrepris par un autre disciple du même Lama à la montagne sacrée du Kailas, connue des thibétains sous le nom de « Précieuse Neige ». Si, au circuit, dextrorsum autour de la montagne, on ajoute les voyages de départ et de retour à la maison, cet homme aura couvert plus de trois mille kilomètres au cours de son pèlerinage. On estime que faire trois à quatre kilomètres par jour représente une bonne performance, ce qui totalise pour le voyage environ trois années de prosternations consécutives.
Si certains se trouvaient disposés à se poser la question de l’utilité de ce tour de force, la réponse serait que, en dehors de toute question « d’acquisitions de mérites » dont nous n’avons pas à parler ici, il est tout à fait certain que celui qui a passé par une telle expérience ne sera plus jamais le même homme qu’avant, quant à ses attitudes à l’égard des choses de ce monde ; le détachement sera devenu presque une seconde nature pour lui. Il va sans dire que ce cas exceptionnel a été mentionné, non pas à cause de l’attraction qu’il pourrait exercer sur certaines mentalités — les thibétains eux-mêmes ne dramatisent jamais de telles choses — , mais parce qu’il marque une sorte d’extrême dans le domaine de la consécration méthodique de soi-même qui est seulement concevable dans un entourage traditionnel où la norme de l’effort spirituel est naturellement élevée. Il n’est pas douteux que les thibétains, à l’heure actuelle, peuvent à bon droit réclamer d’être considérés comme le peuple le plus religieux du monde : c’est ce fait, plus que toute autre chose, qui a conféré à leur destin présent une signification quasiment cosmique.
Il n’est pas douteux que dans un sens « cyclique » la disparition de la dernière civilisation traditionnelle intégrale qui existait dans le monde est un événement dont les implications vont très loin, un « signe des temps » qui ne peut être lu que par ceux qui ont des yeux pour voir ; dans l’ensemble du monde, si quelques-uns ont protesté contre l’abominable traitement infligé aux thibétains, la plupart se sont contentés de prendre une attitude de cynisme complaisant en face de l’outrage, en soutenant leur propre mauvaise conscience au moyen de subterfuges légalistes concernant le statut international du Thibet avant l’invasion ; et pendant ce temps, le travail de subversion continue sans empêchement, au refrain incessant de l’emphase progressiste accompagné de cette cruauté méticuleuse où les communistes maîtres de la Chine ont si largement surpassé leurs mentors RUSSES.
En présence de ces faits connus publiquement, certains seront amenés à se poser cette question : ne pouvons-nous rien faire pour aider les thibétains dans cette extrémité, puisque les protestations ne paraissent pas suffisantes et que le désir d’agir pour la défense des victimes d’une telle oppression est naturel à tout cœur généreux ? À cette question la réponse doit être, qu’à part les secours de toutes sortes qui peuvent être offerts à ceux qui se sont échappés aux Indes et au Népal (et il en vient de plus en plus, presque chaque jour), il y a peu de choses à faire dans ce sens : avec quelle joie on aurait voulu aider ces robustes guerriers les Khambas, Kshattriyas du monde thibétain, dans le combat inégal qu’ils mènent dans les montagnes des provinces de l’Est (1) ; mais les circonstances tant géographiques que politiques ne se prêtent guère à une telle intention.
La grande question demeure donc sans réponse : que peut faire chacun de nous à ce titre, sinon dans le monde, sinon au Thibet, au moins en soi-même, car toute chose doit nécessairement partir de là ? Ici le Thibet, même s’il n’en reste que le souvenir, a quelque chose à nous apprendre : car si la mortelle civilisation humaniste, qui en définitive a placé les instruments de coercition dans les mains des oppresseurs du Thibet, doit sa première impulsion et sa vaste prolifération par la suite au fait qu’elle a enlevé Dieu du centre du microcosme humain, lui-même — et donc, puisque l’homme reste forcément le centre de notre monde, pareillement de toutes les branches de l’existence — par conséquent le réentrônement effectif de Dieu dans ce même cœur qui l’a rejeté si témérairement doit être le premier pas dans toute voie de rétablissement, arrive ce qui peut entre temps. Pour un tel départ maintenant est toujours le moment favorable quelles que soient les circonstances.
Le message du Thibet martyr à toute âme humaine est que la voie de la vraie Théocratie est en soi-même : même maintenant, même dans ce monde moderne en désintégration, la récompense attend l’homme qui cherche de tout son cœur, adoptant les yeux de la Sagesse et marchant avec les jambes de la Méthode habilement appliquée.
Marco PALLIS.