Sur les traces de Mâyâ (II).

Relire Sur les traces de Mâyâ (première partie).

Le soleil, n’étant pas Dieu, doit se prosterner tous les soirs devant le trône d’Allah ; c’est ce qu’on dit en Islam. De même : Māyā n’étant pas Ātmā, elle ne peut s’affirmer que par intermittences ; les mondes jaillissent de la Parole divine et rentrent en elle. L’instabilité est la rançon de la contingence ; poser la question de savoir pourquoi il y aura une fin du monde et une résurrection revient à demander pourquoi une phase respiratoire s’arrête à un moment précis pour être suivie de la phase inverse, ou pourquoi une vague se retire de la rive après l’avoir submergée, ou encore, pourquoi les gouttes d’un jet d’eau retombent à terre. Nous sommes des possibilités divines projetées dans la nuit de l’existence, et diversifiées à cause de cette projection même, comme l’eau s’éparpille en gouttes quand elle est lancée dans le vide, et aussi, comme elle se cristallise quand elle est saisie par le froid.

Qui dit « manifestation », dit « réintégration » ; l’erreur des matérialistes — leur manque d’imagination, si l’on veut — c’est de partir de la matière comme d’une donnée invariable, alors qu’elle n’est qu’un mouvement que notre expérience d’éphémère ne saurait embrasser — une sorte de contraction transitoire d’une substance en soi inaccessible à nos sens ; c’est comme si nous constations la dureté de la glace sans savoir que la glace n’a jamais été que de l’eau et que cette eau a jamais été un nuage. Notre matière empirique, avec tout ce qu’elle comporte, dérive d’une proto-matière suprasensible et éminemment plastique sous l’action du « Souffle créateur » ; c’est en elle que s’est reflété et « incarné » l’être terrestre, ce qu’exprime à sa manière le mythe du sacrifice de Purusha.

Sous l’effet de la vertu segmentante de cette proto-matière, l’image divine s’est diversifiée ; mais les créatures étaient encore des « états de conscience », des états contemplatifs tournés vers l’intérieur et illuminés en eux-mêmes, et c’est en ce sens qu’on a pu dire qu’au Paradis loups et agneaux vivaient côte à côte. C’est dans cette hylé protomatérielle qu’eut lieu la création des espèces ; après la bipolarisation de l’androgyne primordial, eut lieu son « extériorisation », à savoir la « chute d’Adam », laquelle entraîna à sa suite — puisque dans la protomatière subtile et lumineuse tout était encore lié en quelque sorte — la « matérialisation » de toutes les créatures terrestres, donc leur « cristallisation » et les oppositions qui en résultaient nécessairement. Les conflits et les calamités ne peuvent pas ne pas être dans un monde matériel, et vouloir les abolir — au lieu de choisir le moindre mal — est la plus pernicieuse des illusions.

Tout le processus cosmogonique se retrouve, d’une façon statique, dans l’homme : nous sommes faits de matière, c’est-à-dire de densité, mais au centre de notre être se trouve le suprasensible et le transcendant, le « royaume des Cieux », l’« œil du cœur », le passage à l’Infini. Croire que la matière — qui en réalité n’est qu’un instant — c’est l’« alpha » par lequel tout a commencé, revient à affirmer que notre corps est le début de l’ego, comme si la chair pouvait produire l’intelligence, et comme si la pierre avait pu produire préalablement la chair. Si Dieu est l’« oméga », il est nécessairement aussi l’« alpha », sous peine d’absurdité ; Dieu est « le Premier et le Dernier », et non le Dernier seulement, comme le voudrait un évolutionnisme pseudo-religieux dont la nullité métaphysique saute aux yeux.

Il y a une sorte d’« émanation », mais celle-ci est strictement discontinue à cause de la transcendance et de l’immutabilité de la Substance divine ; l’émanationnisme vulgaire postule au contraire une continuité qui affecterait le Principe en fonction de la manifestation. On a soutenu — mais « Dieu est plus savant » — que tout l’Univers visible est une immense explosion et par conséquent une dispersion à partir d’un noyau mystérieux ; or l’Univers total, dont l’Univers visible n’est qu’une cellule infime, peut être décrit de la même manière, bien qu’il ne faille pas prendre l’image à la lettre : nous voulons dire que la Māyā manifestée, qui dans son ensemble échappe de toute évidence à nos facultés sensorielles et à notre imagination, décrit un mouvement analogue, donc un mouvement centrifuge, jusqu’à épuisement des possibilités que l’Être lui a prêtées ; toute expansion atteint tôt ou tard son point mort, sa « fin du monde » ou son « Jugement dernier ».

D’aucuns sont arrivés à la conclusion que l’espace est sphérique, mais leurs principes et méthodes leur interdisent l’accès à une vérité pourtant fondamentale sans laquelle toute spéculation sur le devenir du monde et des choses reste vaine, à savoir que le temps est circulaire également, comme d’ailleurs tout ce qui relève de Māyā. Un Indien, en parlant du « Grand-Esprit », a fait remarquer très justement que « tout ce que fait le Pouvoir du Monde est fait en cercle. Le Ciel est rond… Même les saisons forment un grand cercle dans leur ronde, et elles reviennent toujours à leur point de départ ». C’est ainsi que tout ce qui existe procède par mouvements giratoires, tout jaillit de l’Absolu et retourne à l’Absolu ; c’est parce que le relatif ne se conçoit que comme une « sortie circulaire » — donc passagère puisque ramenée à sa source — hors de l’Absolu, que l’espace est rond et que les créatures rencontrent à la fin de leur vie le néant dont elles sont sorties, puis l’Absolu qui leur a prêté l’existence.

Dire que l’homme est relatif — ce qui est un pléonasme, puisqu’il existe — revient à dire qu’il rencontrera inéluctablement l’Absolu ; la relativité est un cercle, et le premier de tous les cercles ; Māyā peut être décrite symboliquement comme un grand mouvement circulaire et aussi comme un état sphérique. La mort ne peut détruire l’ego, sans quoi il serait possible d’anéantir matériellement l’esprit, donc aussi de le créer matériellement ; hypothèse insensée, le « moins » n’ayant pas — au-delà du domaine quantitatif — de pouvoir absolu sur le « plus ». Suivant son degré de conformité à son Origine, la créature sera retenue ou rejetée par le Créateur : et l’Existence totale retournera finalement, avec l’Être lui-même, dans l’infinité du Soi. Māyā retourne à Ātmā, bien qu’à rigoureusement parler, rien ne puisse sortir d’Ātmā ni par conséquent y retourner.

La mission de l’homme, c’est d’introduire l’Absolu dans le relatif, si l’on peut user d’une expression aussi elliptique ; c’est également, par voie de conséquence — puisque l’homme a trop souvent failli à sa mission — le rôle de la Révélation et de l’Avatāra, et aussi du miracle. Dans le miracle, comme dans les autres théophanies, le voile de Māyā se déchire symboliquement ; le miracle, le Prophète, la sagesse sont métaphysiquement nécessaires, il est inconcevable qu’ils n’apparaissent pas dans le monde humain ; et l’homme lui-même comporte tous ces aspects à l’égard du monde terrestre, dont il est le centre et l’ouverture vers le Ciel, ou le pontifex. Le sens de la vie humaine, c’est — pour paraphraser une formule chrétienne énonçant la réciprocité entre l’homme et Dieu — de réaliser qu’Ātmā est devenu Māyā afin que Māyā devienne Ātmā.

FRITHJOF SCHUON