Observez ce graphique.

En 1976, 92 % des jeunes ont déclaré avoir consommé de l’alcool au cours de leur vie. En 2022, ce chiffre était de 53 %. La consommation de cigarettes est passée de 76 % à 17 % au cours de la même période. La consommation de marijuana a diminué de 26 points. Par ailleurs, les grossesses chez les adolescentes ont diminué de 75 % depuis le début des années 1990.
À première vue, les graphiques sont rassurants. Les sociologues exultent, les parents soupirent de soulagement et les responsables de la santé publique se félicitent d’une victoire historique. Si l’on s’en tient aux données brutes, la jeunesse moderne semble être la génération la plus vertueuse, la plus raisonnable et la plus saine que l’histoire ait jamais portée.
Les signes apparents indiquent une diminution drastique de la consommation d’alcool, de cigarettes et de cannabis. Les taux de grossesses adolescentes s’effondrent. Les accidents de la route liés à l’imprudence juvénile se raréfient. Sur le papier, nous assistons à l’avènement d’un âge d’or de la responsabilité individuelle.
Pourtant, quiconque ose regarder au-delà des statistiques, quiconque ose observer la texture même de la réalité sociale, ressent un malaise profond. Ce silence dans les rues, cette absence de chaos, ce n’est pas de la paix. C’est du vide.
La structure sous-jacente révèle une civilisation qui abandonne l’expérimentation primitive, l’initiation sexuelle et la rébellion physique. Ce qui ressemble à un progrès moral est en réalité un aplatissement de la fougue hormonale en une sédation algorithmique. Nous ne célébrons pas le triomphe de la sagesse, mais la victoire de l’inertie.
L’être humain devient plus inerte. Et cette inertie est vendue comme de la vertu.
Le mirage de la prudence.
Il est impératif de comprendre la différence fondamentale entre la retenue et l’apathie. La retenue est une force active ; c’est la capacité de ressentir une impulsion — le désir de boire, de se battre, de séduire, de fuir — et de la contrôler par la volonté ou la raison. C’est un acte de maîtrise de soi.
Ce que nous observons aujourd’hui n’a rien à voir avec la maîtrise. Les adolescents n’évitent pas les risques parce qu’ils sont plus avisés. Ils ne pèsent pas le pour et le contre d’une ivresse publique ou d’une aventure nocturne pour finalement choisir la sécurité. Ils les évitent parce qu’ils sont plongés dans des boucles stériles de stimulation numérique qui saturent leurs circuits de récompense avant même que l’idée de l’action ne puisse germer.
Pourquoi risquer l’humiliation d’une approche maladroite dans un bar quand Tinder « gamifie » le rejet jusqu’à le rendre indolore et abstrait ? Pourquoi risquer la paranoïa d’un joint fumé à la hâte dans une ruelle quand le défilement infini de TikTok offre une transe tout aussi dissociative, légale et livrée à domicile ?
L’adolescent n’a pas renoncé au vice par élévation morale. Il a simplement trouvé des vices moins coûteux en énergie.
La fin des rites de passage.
Toute civilisation saine repose sur des rituels de transition. Historiquement, l’adolescence était le théâtre de l’épreuve. Il fallait se confronter au monde réel, se heurter à ses limites physiques, tester l’autorité, et souvent, échouer douloureusement.
Aujourd’hui : pas de rituels de puberté. Pas d’épreuves chaotiques. Pas de transgressions sacrées.
Cette notion de « transgression sacrée » est capitale. Pour devenir un individu, il faut, à un moment donné, « tuer le père », enfreindre la règle, sortir du tracé pour voir ce qui se cache dans la marge. C’est dans cette friction avec l’interdit que se forge le caractère. C’est en survivant à sa propre stupidité que l’on acquiert la sagesse.
Mais comment transgresser quand l’environnement est aseptisé ? La dopamine est bon marché, disponible en flux tendu au bout du pouce. La volonté, ce muscle qui ne grandit que dans l’adversité, s’estompe faute d’exercice. Plus grave encore, la honte est omniprésente.
Nous avons bâti un panoptique numérique. À l’époque de l’expérimentation primitive, une erreur de jeunesse, une ivresse ridicule ou une bagarre ne restait que dans la mémoire faillible des témoins présents. Aujourd’hui, le moindre faux pas est filmé, uploadé, commenté et archivé pour l’éternité. La peur de la mort sociale a remplacé la peur de la mort physique.
Cette surveillance latérale permanente par les pairs paralyse toute velléité d’originalité ou de folie. La conformité n’est plus un choix, c’est un mécanisme de survie dans un monde où la réputation numérique est la seule monnaie qui vaille. Le résultat est une génération tétanisée, qui préfère ne rien faire plutôt que de risquer de faire quelque chose de « cringe » qui deviendrait viral.
L’effondrement de l’intimité et du corps.
Analysons les symptômes spécifiques de cette retraite du monde réel.
Les grossesses sont en baisse. Les sociologues y voient l’effet d’une meilleure éducation sexuelle. C’est une lecture naïve. Les grossesses sont en baisse parce que l’intimité s’effondre. Le « sex recession » est une réalité documentée. La rencontre de l’autre, dans sa physicalité, ses odeurs, ses imperfections et ses dangers, est devenue une épreuve trop lourde. La pornographie haute définition et les interactions para-sociales offrent un simulacre de sexualité sans risque émotionnel, sans la menace du rejet, sans la maladresse des corps qui se cherchent. Le corps de l’autre est devenu une image, pas un territoire à explorer.
La consommation d’alcool est en baisse parce que les liens sociaux sont virtualisés. L’alcool a toujours été le lubrifiant social par excellence, une substance rituelle partagée pour abaisser les barrières entre les individus, pour créer une communion temporaire, fut-elle désordonnée. Si l’on ne se réunit plus physiquement, si l’on ne cherche plus à briser la glace parce que l’on communique par écrans interposés via des avatars et des textes, l’alcool perd sa fonction utilitaire. On ne boit pas seul devant son écran de la même manière qu’on boit en bande pour refaire le monde. L’ivresse solitaire est triste ; l’ivresse collective était une aventure. Cette aventure a disparu.
La consommation de cannabis est en baisse, ou du moins change de nature. Pourquoi s’embêter avec une substance illicite qui peut provoquer de l’anxiété quand les antidépresseurs sont prescrits à tour de bras pour lisser les aspérités de l’âme ? Et surtout, pourquoi chercher à « planer » quand le défilement infini engourdit plus efficacement ? L’algorithme est une drogue psychotrope parfaitement calibrée. Il nous plonge dans un état de stase, une hypnose éveillée où le temps disparaît, où la conscience de soi s’évapore, remplaçant le besoin chimique d’évasion. Le téléphone est la seringue hypodermique du XXIe siècle.
Le tabagisme est en baisse parce que le vapotage est invisible. La cigarette était un signal, une posture, une occupation des mains, une manière de brûler du temps et de la santé avec panache. C’était sale, ça sentait mauvais, c’était réel. Le vapotage est le tabagisme de l’ère numérique : propre, électronique, discret, sans odeur persistante, optimisé pour une consommation continue sans interruption de l’activité. C’est la nicotine sans le rituel du feu. Le corps a perdu son rôle de champ de bataille de l’identité. Il n’est plus le lieu où l’on marque sa différence, où l’on inscrit sa rébellion. Il est devenu un simple support pour la tête, qui elle-même est un support pour les yeux rivés sur l’écran.
La sécurité comme tombeau.
Ce que nous observons n’est pas la santé. C’est l’effondrement des signaux.
En médecine, un patient qui ne réagit plus aux stimuli, dont le rythme cardiaque est parfaitement plat et constant, n’est pas considéré comme « calme ». Il est comateux. Notre société adolescente est dans un coma artificiel induit par la technologie.
L’absence de symptômes pathologiques (drogue, violence, grossesse précoce) ne signifie pas la présence de vitalité. C’est une erreur de diagnostic fondamentale. La santé, c’est la capacité à surmonter la maladie, pas l’isolement dans une bulle stérile. La force, c’est la capacité à se relever, pas le fait de ne jamais tomber parce qu’on ne s’est jamais levé.
Aucun contact avec la nature sauvage. La nature est sale, imprévisible, indifférente à nos désirs. Elle ne possède pas d’interface utilisateur, pas de bouton « retour », pas de filtre pour embellir la réalité. Elle exige une présence physique que nous avons perdue.
Aucune défiance qui vaille la peine d’en subir les conséquences. La rébellion moderne se limite souvent à changer sa photo de profil ou à poster un hashtag. C’est une rébellion permise, encouragée même par les plateformes, car elle génère de l’engagement. La vraie défiance, celle qui met en jeu la peau, la liberté ou le statut social, a disparu. Nous avons troqué la liberté contre le confort, et l’aventure contre la prévisibilité.
Aucune faim suffisamment profonde pour forcer la collision avec la réalité. Tout est livré. La nourriture, le divertissement, la validation sociale, le sexe (ou son image). Le circuit « désir-effort-récompense » a été court-circuité pour devenir « désir-livraison ». Sans cet effort, sans cette friction contre le monde, le moi ne se construit pas. Il reste à l’état larvaire, mou, dépendant.
L’adolescent moderne est domestiqué par conception. Il est le produit d’un élevage industriel en batterie où les barreaux ne sont pas en fer, mais en fibre optique. Nous avons créé un environnement où il est impossible de se blesser, mais où il est également impossible de se sentir vivant.
Le diagnostic final.
Les graphiques continueront de monter ou de descendre dans le sens qui plaît aux autorités. On nous dira que la criminalité juvénile baisse (car elle se déplace en ligne, dans le harcèlement et l’arnaque). On nous dira que les poumons de nos enfants sont en meilleur état. On nous vendra ce monde comme une utopie hygiéniste.
Les mesures indiquent la sécurité. Tout est sous contrôle. Les risques sont gérés. L’imprévu est banni.
Mais l’âme indique l’extinction. Car l’âme humaine ne se nourrit pas de sécurité. Elle se nourrit de défis, de mystères, de dangers surmontés et de connexions charnelles profondes. En supprimant le risque, nous avons supprimé le moteur même de l’existence. Nous sommes en train de créer une génération de spectateurs de leur propre vie, des fantômes dans une machine bien huilée, qui s’éteindront doucement, sans bruit, sans fureur, et sans avoir jamais vraiment brûlé.