Qu’est-ce qu’une morale négative ? Toute morale qui dévalorise la vie, le corps, la volonté d’affirmation de soi, c’est-à-dire toute morale d’affaiblissement, de renoncement, de servilité envers l’Autre, toute morale qui, depuis Socrate, poursuit la disparition de l’individuel dans l’universel, dans un Être ou non-Être, immense surmonde suprasensible, Dieu-Au-Delà, Néant, Humanité ou toute autre fiction d’égale vacuité.
« Comme le Bien de Platon, il faut reculer Dieu au-delà de l’étant : causa prima est supra ens » (Gilson, Introduction à la philosophie chrétienne). Voilà qui confirme l’évidente et intime parenté entre Platonisme et Christianisme, et qui exprime les mêmes divisions : entre monde d’en-haut, ou topos noetos, et monde d’en-bas, ou topos oratos, entre esse, ou Bien suprême, et ens, ou mè on. Comme ces divisions tranchées définissent de la même façon différents degrés de réalité et différents degrés de valeur, la moralité chrétienne reproduit approximativement la moralité platonicienne avec un Bien aux traits semblables. Dieu, inengendré, éternel, immuable, est en effet l’origine créatrice et absolue de toutes choses ; rien n’est que par lui. Inconcevable, inimaginable, ineffable comme l’Un plotinien, il est présent partout et en toutes choses, de manière intime. Il est aussi le Bien suprême : « Deus est summum bonum simpliciter » (Thomas d’Aquin, Dieu, Ia 1-11). Tandis qu’à l’extrémité inférieure de la hiérarchie des êtres se trouvent, après les créatures intelligentes mais disjointes en elles-mêmes en chair et en esprit, les choses les plus imparfaites soumises à la génération et à la corruption, puis la matière. Dieu, être et bien absolus, est la fin ultime de toute conduite et de toute existence, qui doit être d’appartenance entière à Lui. « Omnia intendunt assimilari Deo. » Toute créature, déjà à l’image de Dieu, doit poursuivre cette fin suprême et universelle qui est de se rendre toujours plus semblable et plus agréable à Dieu, c’est-à-dire dans une soumission toujours plus grande à sa Loi, de s’extravertir à l’extrême jusqu’à la disparition de soi en Lui. Le mal chrétien, comme les précédents maux, est de se détourner de cet absolu de puissance et de valeur ; il réside dans l’attachement païen au monde d’ici-bas et à soi-même. Mais, abomination et vengeance, « celui qui aime sa vie la perdra et celui qui hait sa vie dans ce monde la conservera pour la vie éternelle » (Évangile selon Jean, 12). Vie céleste contre vie terrestre, ciel contre terre, âme contre corps, esprit contre matière, réalités contre fictions : voilà, très chrétiennement, ce qui est offert à toute créature, avec pour le mauvais choix des conséquences claires : « L’affection de la chair, c’est la mort, tandis que l’affection de l’esprit, c’est la vie et la paix (dans l’autre monde). Car l’affection de la chair est inimitié contre Dieu, parce qu’elle ne se soumet pas à la loi de Dieu… » (Épître de Paul aux Romains, 8). La chair, maléfique et corruptible, c’est le corps en sa totalité et en sa complexité, le monde unique de la réalité différenciée et tout le mouvement qui s’y déploie ; la chair est le contre-Esprit, l’opposé de l’Esprit, le contraire d’une âme immatérielle, éternelle et fictive, et d’un au-delà imaginaire. La sortie en esprit vers l’Esprit, obligation morale des créatures, c’est la condamnation et le rejet du monde organique avec ses différences multiples qui empêchent toute unité profonde de se constituer et la vie unitive avec Dieu et les autres en Dieu de s’instituer. Vivre pleinement, en effet, c’est vivre pour soi en individu, c’est exister d’une manière plus ou moins insulaire, impardonnable péché contre la pure Unité divine, sans particularités ni ruptures, qu’il convient d’effacer par une fusion en tout et en Dieu. Le Bien biblique néo-testamentaire, c’est socialement ne pas tendre vers ce qui est élevé mais se tourner vers ce qui est humble et souffreteux ; physiquement, n’être ni homme ni femme, ni Grec ni Juif ; intellectuellement, ne pas aspirer à l’intelligence mais affectionner la simplicité d’esprit ; en général, c’est se rendre neutre, impersonnel, inexistant, perdu en autrui dans la masse incolore et fielleuse des dénigreurs du monde. Outre des interdictions qui vont de soi, sont posées des exigences négatives : plus d’individu, plus de force, plus d’esprit, plus d’affirmation de soi, plus de fierté, telle est la morale chrétienne en son essence, morale d’avilissement et d’annihilation des personnes.
À pareille morale négative en leur négativité doit s’opposer une morale toute différente, non au bénéfice de Dieu ou de l’Au-delà, de l’Universel ou d’une Totalité quelconque, mais une morale qui ignore ces fictions au profit d’êtres concrets de chair et de sang, qui justifie le respect de soi et tout effort de dépassement, une morale résolument affirmatrice du vivant en ses formes particulières les plus évoluées, une morale qui ne s’efforce pas de réduire l’autre au même par un troisième terme, prééminent et sans réalité, qui s’en assure la domination.
Pierre CHASSARD. Antaios. Vol 1. No 1. Solstice d’été 1993.