Il y aura bientôt 1630 ans, le 26 juin 363, mourait l’empereur JULIEN, « le plus grand homme qui peut-être ait jamais été » (Voltaire), tué à l’ennemi… mais par un javelot romain ! Nul ne sait qui arma ce bras mais il est plus que probable que les Galiléens, servants fanatiques du Crucifié, furent à l’origine de ce crime, qui priva l’Antiquité de son dernier grand capitaine et Rome de sa plus belle victoire depuis Hannibal : la chute de l’empire perse, son seul concurrent sérieux… A Julien agonisant, ses amis les philosophes néoplatoniciens Priscos et Maxime d’Éphèse transmirent un oracle d’HELIOS :
Quand à ton sceptre tu auras soumis la race des Perses,
Jusqu’à Séleucie les pourchassant à coups d’épée,
Alors vers l’Olympe tu monteras dans un char de feu
Que la région des tempêtes secouera dans ses tourbillons.
Délivré de la douloureuse souffrance de tes membres mortels,
Tu arriveras à la lumière éthérée de la cour royale de ton père,
D’où tu t’égaras jadis, quand tu vins demeurer dans le corps d’un homme.
Ces quelques vers parurent réconforter l’Empereur, qui expira à 32 ans, après un trop court règne de vingt mois. Né en 331 d’une vieille famille d’adorateurs de SOL INVICTUS, Julien assista, à l’âge de six ans, au massacre de son père, de son oncle, de ses cousins, égorgés sous ses yeux sur l’ordre du chrétien Constance II. Seul survivant avec son demi-frère Gallus de ce carnage dynastique ; il fut élevé dans la religion chrétienne, qu’il connut donc de l’intérieur avant de la combattre. Le surnom insultant d’Apostat (« renégat »), donné par les Galiléens ne se justifie que dans une vision déformée de l’Histoire (parle-t-on de Constantin 1’Apostat ?) ; il est donc plus juste de 1’appeler Julien le Philosophe ou même Julien le Grand, comme ses contemporains. Car Julien, « l’immense Julien » ( G. Marzneff ), ne fit que rejeter la religion des assassins de ses parents, qu’un baptême fort opportun avait, aux yeux du clergé, lavés de leurs crimes. Après une enfance cloîtrée et studieuse, passée en Cappadoce dans l’amitié des livres mais dans la crainte constante d’être à son tour liquidé, Julien étudia la philosophie et la littérature grecques, qui achevèrent de le convaincre de l’imposture chrétienne. Dès 351, Julien est redevenu ce qu’il était depuis toujours : un adorateur des anciens Dieux, et tout particulièrement d’HELIOS. En témoigne l’une des plus belles pages de l’Antiquité, celle qui ouvre son Hymne à Hélios-Roi :
« Je suis un suivant du roi Hélios. J’en ai à part moi que je garde pour moi, des preuves trop certaines. Ce que je puis dire sans en courir le blâme, c’est ceci. Dès l’enfance j’ai été pénétré d’un amour passionné pour les rayons du dieu ; dès mon plus jeune âge, la Lumière de l’éther m’a mis si complètement l’esprit en extase que non seulement je désirais de fixer mes regards sur les rayons du soleil, mais que, s’il m’arrivait de sortir, la nuit, par un temps serein, sans nuage et pur, me délivrant de toute autre pensée je m’attachais aux splendeurs du ciel, sans plus rien comprendre de ce qu’on pouvait me dire ni plus faire attention moi-même à quoi que je fisse ».
A l’âge de vingt ans, sa conversion au Paganisme consommée, Julien fréquente les cénacles païens, qui observent d’un œil plein de sympathie ce jeune prince impérial dévoué à leur cause. Pour cette franc-maçonnerie païenne, qui rêve au retour des Dieux, Julien représente 1’espoir de restaurer l’Hellénisme, de sauver l’Empire de la décadence qui le mine. Supérieurement intelligent et lucide, rempli d’un amour aristocratique du passé et d’un mépris infini pour le présent chrétien, Julien, qui est aussi le dernier descendant de la famille de Constantin, mène alors la vie rangée du jeune philosophe, simple et accessible, d’où sa popularité, qui ne laisse d’inquiéter Constance II. Vers 350, le Christianisme est encore largement minoritaire : les classes dominantes, 1’intelligentsia, la haute administration, le corps professoral, l’armée et l’aristocratie demeurent fidèles aux Dieux de 1’Empire. Sous Constantin (306-337) les Chrétiens ne représentent que dix pourcents de la population mais ils sont remarquablement organisés en une Église, qui est déjà un modèle de parasitisme et d’opportunisme. Les conversions sont souvent dictées par l’intérêt, comme celle de l’évêque Pégase, adorateur en secret d’Hélios…. Dans ce contexte, parler de « Crépuscule des Dieux », de « Fin du Paganisme » ne correspond nullement à la réalité : à l’instar de la civilisation romaine, on peut dire, en paraphrasant Piganiol, que le Paganisme a été assassiné, par une multitude de lois scélérates. Julien ne se convertit donc pas à un Paganisme moribond, archéologique mais bien à une forme de Néo-Paganisme, caractérisé par le goût pour l’occultisme, le syncrétisme, l’importance accordée à la théologie solaire et au rituel, tous éléments qui se trouvent déjà chez Jamblique, le maître à penser du Prince. L’un des multiples intérêts de l’œuvre de Julien réside dans le fait qu’elle constitue le seul témoignage personnel de conversion religieuse, avec celle d’Augustin. Cette conversion a été expliquée de diverses manières depuis l’Antiquité, au gré des préjugés.
« Naturaliter paganus », le jeune prince a, comme tant d’autres, très tôt ressenti une répulsion instinctive pour la foi chrétienne, totalement incompatible avec son mysticisme panthéiste et solaire, son amour de la culture grecque, méprisée par les Galiléens. Primordial est le rôle joué par son pédagogue, Mardonios, qui fut pendant les années de jeunesse de 1’orphelin, le seul adulte à lui témoigner de l’affection. Il semble qu’il y ait eu conversion à Mardonios, qui se mua en conversion à la Paideia hellénique, ce qui explique sa haine pour le Christianisme, en tant que contre-culture. Après quelques trop courts moments passés à Athènes, où il se fait initier aux Mystères d’Éleusis, Julien se voit confier la défense des Gaules ravagées par les Barbares. Il y fait ses premières armes et montre des qualités militaires et administratives inattendues chez un rat de bibliothèque. Sa popularité ne cesse de croître, attisée par ses amis crypto-païens, à la tête desquels se trouve le médecin Oribase. Enhardi par ses premiers faits d’armes, Julien écrase les Germains près de Stasbourg : il est alors le maître d’une Gaule pacifiée pour 50 ans. Il n’hésite pas à franchir le Rhin à plusieurs reprises, dernier César à porter les aigles impériales au-delà du fleuve. C’est dans sa chère Lutèce, dans l’Ile de la Cité, qu’il est proclamé Auguste à la mode germanique en 360 par les troupes celtiques révoltées.
A 1’origine de ce pronunciamiento, l’activité souterraine et inlassable d’une sorte de fraternité païenne groupée autour d’Oribase. La mort providentielle de Constance II le laisse seul maître de l’Empire en 361. Julien est libre d’adorer les Dieux en public et d’inaugurer une ambitieuse politique de restauration païenne. Lors de son arrivée triomphale à Constantinople, il est promu aux plus hauts grades du culte de MITHRA. Le Dieu perse né d’une vierge le 25 décembre, identifié au IVème siècle avec le Soleil Invincible, principale manifestation de l’Être. Toute sa vie, Julien respectera scrupuleusement la morale mithriaque, exigeante et chevaleresque : loyauté, maîtrise de soi, bonté et piété. Une des premières mesures de l’autocrate est de proclamer la liberté religieuse, pour les Païens, dont les temples en Orient étaient pillés par le clergé, pour les « hérétiques » – ceux qui n’adoraient pas le Crucifié de la bonne manière… Ces derniers sont libres de rentrer d’exil, de sortir de la clandestinité, à la grande fureur des « orthodoxes ». Nulle persécution des Chrétiens donc, comme l’a prétendu l’hagiographie catholique : tout simplement ceux-ci redeviennent des citoyens comme les autres. Pour le clergé, le temps des privilèges, du parasitisme des finances publiques, de la spoliation systématique des biens païens est bien terminé. Quelques émeutes antichrétiennes éclatent en Orient, à Alexandrie par exemple, où les disciples du Nazaréen paient cher leur intolérance et leur rapacité. Julien entreprend de réformer la Cour orientalisante de ses prédécesseurs : il supprime les postes inutiles ainsi que le cérémonial calqué sur celui des Sassanides pour revenir à une certaine austérité, une simplicité plus romaine. Car, fidèle à ses modèles Trajan et Marc Aurèle, le jeune empereur aspire à un retour au principat libéral des Antonins avec un Sénat respecté, des cités autonomes. Tout le contraire de l’Empire centralisé et totalitaire des souverains chrétiens, leur police politique (les agentes in rebus) toute-puissante, leur administration tentaculaire, sans oublier le fisc…. Tout comme Marc Aurèle, Julien pratique une politique de déflation, réduit les charges, répartit mieux les impôts, qui diminuent de 20%. Dans l’armée, il rétablit la discipline et veille au paiement régulier de la solde. L’avènement de Julien marque le début d’une authentique réforme intellectuelle et morale, d’un effort de re-civilisation. En effet, le Prince éprouve, depuis toujours, une vive répulsion pour la violence physique, pour la répression aveugle, fait unique au IVème siècle, « époque où l’on a haï le plus » (Cioran). Dans ce siècle de fer, Julien le Philosophe sera le seul souverain réellement tolérant, le seul à refuser les conversions forcées : « Pour persuader les bommes et les instruire, il faut recourir à la raison, et non aux coups, aux outrages, aux supplices corporels. Je ne puis trop le répéter : que ceux qui ont du zèle pour la vraie religion ne molestent, n’attaquent ni n’insultent les foules des Galiléens ». Son légalisme fait de lui l’Anti-Néron, son soucis de régénérescence morale le Luther païen. Inspiré au début de son règne par le Roi-Philosophe de Platon, Julien évolue toutefois vers une forme de théocratie païenne avec son clergé hiérarchisé, ses dogmes (immortalité de l’âme parente des Dieux, éternité du monde), sa charité. En fait, il copie l’organisation de l’Église pour rivaliser avec elle. Il se fait ainsi le continuateur des réformes entreprises un siècle plus tôt par 1’empereur Daia et apparaît comme un curieux mélange de despote éclairé et de théocrate néopaïen. Julien réunit en lui les trois fonctions idéales de l’Antiquité tardive : empereur, théologien et théurge.
Cette idée de « papauté païenne » est d’ailleurs étrangère à 1’Hellénisme, elle annonce Byzance, où les empereurs se mêlent de théologie. Son rejet du Christianisme, qu’il justifie dans le « Contre les Galiléens », un traité de polémique philosophique, peut s’expliquer par la haine qu’il porte à Constance, l’assassin de sa famille, que l’Église avait lavé de ses crimes par le truchement du baptême. Par le fait aussi que cette religion, avec ses innombrables querelles théologiques, son intolérance foncière, son fanatisme imbécile était un facteur de division pour l’Empire. Au IVème siècle, il n’est pas rare qu’une discussion sur la nature du Fils dégénère en émeute… du moins en Orient. Mais ce qui scandalise surtout Julien, c’est le caractère absurde et simpliste du Nouveau Testament, ouvrage insipide pour tout vrai connaisseur de la culture grecque. Pour lui, l’Hellénisme est l’humanisme par excellence : le renier est le pire des crimes aux yeux de ce philhellène conservateur. Mille générations d’hommes, et non des moindres, Homère, Hésiode, les Tragiques, le divin Platon seraient perdus pour n’avoir pas adoré un jeune exalté, exécuté pour trahison ? Idée impensable pour tout vrai lettré. Le « Tu n’adoreras pas d’autres Dieux », le « Je suis un Dieu jaloux » lui semblent de purs blasphèmes et, à ses yeux, le Dieu d’Israël n’est qu’un Dieu national, celui des Hébreux : il y a chez Julien un refus net de l’universalisme religieux. Déjà, le polémiste païen CELSE ironisait sur les Juifs « blottis dans un coin de Palestine », sur la révélation envoyée « dans un seul coin de la terre ». L’arrivée pour le moins tardive du « novum deum galilaeum » faisait depuis longtemps les gorges chaudes des Païens : Celse l’appelle « Celui qui vient d’apparaître »… Pour Julien, les Galiléens sont des apatrides, qui n’ont pas leur place dans sa vision hiérarchisée du Cosmos où chaque peuple a ses Dieux nationaux. Au mois de mars 363, l’empereur, aveuglé par le mirage oriental, lance contre la Perse de Sapor la grande expédition dont il ne reviendra pas. Après sa mort, providentielle pour les Galiléens, son successeur Jovien, un Chrétien, signe une paix honteuse, réduisant à néant les acquis de la campagne. Le clergé pavoise et les Païens se terrent. C’est le début de la légende noire de Julien, qui durera mille ans. Pourtant, nombreux sont les Chrétiens qui reconnaissent l’envergure exceptionnelle et le charisme de l’autocrate. Ses idées forment la base de la propagande païenne au Vème siècle et son prestige en fait le héros de la résistance au Christianisme. Ses ouvrages continuent à être lus à Byzance, au sein des cénacles non chrétiens qui perpétuent sa mémoire et recopient inlassablement ses manuscrits (son discours à Hélios-Roi est le plus commenté). En 1489, Laurent de Médicis fait jouer une pièce où Julien apparaît comme le défenseur de la grandeur romaine et de l‘Hellénisme. Son œuvre est alors publiée, devenant accessible à tous ceux que révulse l’ombre lugubre de la Croix. Il a souvent été reproché à cette figure héroïque d’avoir péché (!) par excès de passéisme, par manque de réalisme. Vision romantique d’une sorte de Don Quichotte peu au fait des réalités de son temps. Ce reproche est vide de sens pour qui n’est pas victime du mirage du « sens de l’histoire », préjugé judéo- chrétien par excellence. Le triomphe « inévitable » du Christianisme est une vision a posteriori des faits. Julien n’a jamais eu l’intention d’éradiquer totalement cette religion mais il voulait l’évincer des classes dirigeantes et la réduire à une foi de gens simples, juste retour des choses. S’il avait régné 30 ans, il aurait vraisemblablement récupéré les élites encore peu gangrenées. Leur énergie aurait alors pu être mise au service de l’Empire plutôt qu’à celui de l’Église.
En marginalisant cette dernière, en la privant de tous les avantages politiques (et financiers ! ) dont elle jouissait depuis Constantin, Julien aurait pu éviter le triomphe du Christianisme d’État ainsi que l’effondrement du Paganisme et obtenir une forme de syncrétisme apte à soutenir l’Empire. Seul le temps lui a manqué…
Pour nous autres Païens du XXème siècle, l’immense Julien reste un modèle de droiture, de pureté ainsi que le héros clandestin de notre culture. Nous partageons l’opinion que Montesquieu avait du dernier défenseur de l’Occident : « Il n’y a point eu après lui de prince plus digne de gouverner les hommes ». A Julien, fils du Soleil Invincible, nous jurons fidélité !
Christopher GERARD. Antaios. Vol 1. No 1. Solstice d’été 1993.