La « Voie Métaphysique », que les Éditions Traditionnelles viennent de réimprimer, propose en son chapitre III, intitulé les « Graphiques de Dieu », une représentation visible de la Perfection, telle que la Tradition extrême-orientale l’a transmise à nos âges. La Perfection est, quand nous ne la pensons pas humainement, représentée par l’idéogramme Khien, soit six traits horizontaux pleins. (Quand nous la pensons, c’est Khouen, Six traits brisés.)
Le Yiking — seul témoignage écrit qui subsiste de la préhistoire — donne une explication de ces six traits ; cette explication, à des cerveaux de l’Occident, peut paraître et paraît apocalyptique. Il n’en est pas moins vrai que les philosophes de l’Extrême-Orient révèrent cette explication et la commentent à l’infini. Il semble que tout être humain qui réfléchit en soi-même puisse y trouver une lumière appropriée à ses aspirations. C’est pourquoi je saisis l’occasion de la réimpression de cette « Voie métaphysique » pour publier ici, au sujet du Khien, une petite partie de la traduction du Yiking, que j’ai jadis entreprise sur place, et sous la direction du Tongsang Luat, Homme-Très-Doué, qui m’accueillit dans sa maison, et m’enseigna.
Mais j’insiste sur l’obstacle majeur que tout Occidental rencontre dans la traduction d’idéogrammes en mots et lettres de langues alphabétiques. Il y a là des difficultés presque insurmontables, et que je ne prétends pas du tout avoir surmontées.
KHIEN. — Cause initiale, bien, liberté, perfection.
Premier des six traits : dragon couché dans la rizière.
L’homme n’est pas encore instruit ; n’ayant pas acquis assez de mérites, la volonté céleste est cachée à son œil insuffisant. (Il faut donc) se développer dans l’ombre par l’étude et la contemplation : l’homme doit attendre pour donner sa mesure.
2e trait : on peut voir le dragon dans la rizière.
La volonté céleste apparaît sur l’homme, qui, conscient de sa vertu, ne peut encore la manifester (quitter la terre). Sa position n’est pas définie, mais tend à la grandeur. Avantage de voir et d’imiter un Homme Doué.
3° trait : le dragon agit sur son plan.
L’homme placé sur un terrain inférieur à ses mérites est dans une situation dangereuse : sa conduite doit être surveillée à chaque instant. Il a la vertu du prince, mais est encore homme du peuple. L’homme doué d’activité doit craindre l’injustice : car il s’attire la sympathie de l’univers et la haine des supérieurs.
4° trait : parfois, de la rizière profonde, il bondit.
Le but vrai du mouvement, c’est le repos, qui est au-delà des forces humaines : c’est pourquoi il saute par-dessus les obstacles. II est libre, et doit s’inspirer des circonstances : il peut avancer, mais n’y est pas tenu : liberté d’édifier par une vertu éclatante, ou de redescendre dans une humilité pleine de mérites.
5e trait : le dragon vole au ciel.
Il est doux, quand on est puissant, de regarder au-dessous de soi, pour aider ses semblables, pour trouver un homme vertueux, et pour l’associer à l’empire. Quand on est dans la plénitude de ses moyens, il faut agir. L’univers a bénéfice à contempler l’homme devenu heureux par la vertu.
6e trait supérieur : Dragon inaccessible.
L’extrême perfection engendre le regret : ni avancer ni reculer : la positivité qui, à l’élévation extrême, se meut, ne peut que perdre. Ce qui est complètement achevé ne peut durer longtemps.
Tel est le mouvement visible des Dragons Anciens.
Confucius fait suivre ce texte de son commentaire traditionnel, philosophique et pratique.
I. — Ne pas changer selon le siècle. Ne pas s’attacher au renom. N’avoir pas de chagrin de n’être pas apprécié.
II. — Bonne foi dans les paroles. Circonspection dans les actes : se garder du mensonge : améliorer son siècle par son exemple, et ne pas s’en vanter.
III. — Ne pas s’enorgueillir d’une situation élevée : ne pas se plaindre d’une situation inférieure.
IV. — Perfectionner ses aptitudes. Profiter du moment opportun.
V. — L’homme doué agit et sauve l’univers.
VI. — Trop noble pour agir : trop haut pour avoir un peuple.
Il semble superflu de faire remarquer que le réalisme de Confucius est tout autre que l’enseignement impersonnel et détaché du Yiking, et aussi éloigné de l’idéogramme de Fohi de la tradition de Tsouhi et des autres commentateurs. C’est pourquoi — sauf dans les traductions de M. Philastre, — Confucius ne figure pas parmi les Docteurs de la Voie.
MATGIOI. Études Traditionnelles. Le voile d’Isis. Octobre 1936.