Considérations sur l’alchimie.

« Faire du corps un esprit et de l’esprit un corps » : cet adage résume toute l’alchimie. L’or même, qui représente extérieurement le fruit de l’œuvre, apparaît comme un corps opaque devenu lumineux, ou comme une lumière devenue solide. Transposé dans l’ordre humain et spirituel, l’or est la conscience corporelle transmuée en esprit, ou l’esprit fixé dans le corps.

Car le métal vil, qui représente la matière proche de l’œuvre, n’est autre chose que la conscience liée au corps et comme plongée en lui. C’est là le « corps métallique », dont il faut tirer l’« âme » et l’« esprit », qui sont le Mercure et le Soufre. Si le « corps » n’était pas une reality intérieure, il ne pourrait pas servir de matière à l’œuvre spirituelle.

Chez l’homme ordinaire, « connaître » et « être » se polarisent en quelque sorte en pensée et conscience corporelle ; la première représente une intelligence séparée de l’être de ses objets, tandis que la seconde est un état d’être passif et comme privé d’intelligence. Cette dichotomie s’observe même dans l’état de rêve, où la forme psychique du corps est plus ou moins détachée de sa forme sensorielle. Le retour au centre, qui est le cœur en tant que « lieu » de l’esprit, comportera une intégration et comme une inversion des deux pôles : la conscience corporelle deviendra à sa manière intelligente, elle se transmuera en un état statique de connaissance, et du même coup la pensée — ou le mental — se cristallisera sous l’action fulgurante de l’esprit.

Cette transmutation de l’esprit en corps et du corps en esprit se retrouve d’une manière plus ou moins directe et évidente en toute méthode de réalisation spirituelle : l’alchimie, cependant, en a fait son thème principal, conformément au symbolisme métallurgique qui se fonde sur la possibilité de changer la qualité et l’« état d’agrégation » d’un corps.

Au début de l’œuvre, la conscience corporelle est chaotique et obscure. Elle est alors comparée au plomb, et le « régime » qui correspond à cet état de la « matière » est attribué à Saturne. Cette planète représente le principe de la condensation, et c’est ce qui explique son assignation — apparemment contradictoire — au plomb parmi les matières corporelles, et à la raison parmi les facultés de l’âme : par rapport à la dimension existentielle des autres facultés, la raison est comme un point sans étendue. La polarité de la pensée et de la conscience corporelle — l’opposition « esprit » / « corps » — se retrouve donc dans la nature de Saturne, et cela corrobore le caractère hostile, entravant et même sinistre que cette planète revêt dans l’astrologie divinatoire.

Sur le plan méthodique, la condensation saturnienne devient concentration : l’intelligence se retire de l’extérieur vers l’intérieur ; devenue un seul point, elle plonge dans la nuit intérieure du corps.

Selon la doctrine alchimique, tout métal est constitué par l’union plus ou moins parfaite des deux principes appelés Soufre et Mercure ; de même, la conscience corporelle, assimilée au métal à transformer, est tissée de ces deux principes ou forces subtiles, à la fois opposées et complémentaires : le Soufre, qui est mâle, et le Mercure, qui est féminin, se combinent dans la conscience corporelle chaotique — ou dans le métal vil — de sorte qu’ils se neutralisent ou s’entravent mutuellement.

Basile Valentin écrit : « Où l’âme, l’esprit et la forme métalliques sont présents, là aussi doivent se trouver l’argent-vif, le soufre et le sel métalliques… ». Il compare donc le Mercure à l’âme et le Soufre à l’esprit, et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre ces deux principes, tout en tenant compte du fait que l’alchimie les considère avant tout comme puissances ou forces coopérantes sur le même plan de la « nature ». S’il arrive que le même auteur, ou d’autres alchimistes, appellent le Mercure « esprit », il faut entendre par là que sa nature « volatile » s’oppose à celle des corps inertes et solides, et dans ce sens le Soufre et le Mercure sont tous deux des « esprits ». D’autre part, le Mercure, en tant que « substance » de la forme intérieure ou psychique du corps, correspond à l’esprit vital, intermédiaire entre l’âme et le corps.

Selon Galien, l’esprit vital est une substance très pure répartie dans l’espace cosmique et que le cœur assimile par un processus analogue à la respiration, en la transformant en vie animale. Il est facile de voir que ceci correspond au rôle du prâna, du « souffle vital », tel que le conçoivent les Hindous et dont l’emploi dans le laya-yoga, le « yoga de la dissolution », paraît directement analogue à l’usage que font les alchimistes de leur « dissolvant universel ».

De même que la respiration rétablit rythmiquement le lien entre l’organisme physique et l’ambiance cosmique, lien que la solidification progressive des corps tend à rompre, de même l’assimilation parallèle mais plus intime de l’esprit vital maintient la continuité entre la forme psychique du corps et sa substance cosmique. Frère Marcanton écrit à ce sujet : « Ce n’est pas que je ne sache bien que votre Mercure secret n’est autre chose qu’un esprit vivant, universel et inné, lequel en forme de vapeur aérienne descend sans cesse du ciel en terre pour remplir son ventre poreux, qui naît ensuite parmi les soufres impurs, et en croissant passe de la nature volatile à la fixe, se donnant à soi-même la forme d’humide radical… » Le « ventre poreux » de la terre correspond ici au corps humain ; quant aux « soufres impurs », ils ne sont rien d’autre que les corps grossiers enfermant en quelque sorte leur Soufre, qui est leur principe formel. S’alliant à la forme psychique du corps, le Mercure se solidifie pour ainsi dire, tout en constituant son « humide radical », son hylé ou sa substance plastique.

Si l’on considère le mercure ordinaire, on remarquera qu’il est le seul, parmi les métaux connus dans l’Antiquité et au Moyen Âge, qui se présente normalement sous l’aspect liquide et qui s’évapore sous l’action du feu artisanal ; il est donc à la fois un « corps » et un « esprit ». Par lui, on peut liquéfier l’or et l’argent ; aussi sert-il, en métallurgie, à extraire le métal noble d’un mélange de minéraux impurs et insolubles ; l’amalgame sera exposé au feu qui en chassera le mercure et mettra l’or à nu.

De même que le mercure vulgaire forme un amalgame avec l’or, le Mercure subtil contient le germe de l’or spirituel : le souffle vital, tout en étant « humide » de par sa nature, qui est celle de l’énergie cosmique féminine — de la Shakti selon la doctrine hindoue — véhicule le principe igné de la vie. Ramené à son prototype universel, le Mercure correspond à l’océan primordial du mythe hindou, à Prakriti, qui porte Hiranyagarbha, l’œuf d’or du monde.

Conformément à ce prototype universel, le Mercure comporte un aspect maternel ; plus exactement, il est lui-même l’aspect ou la puissance maternelle de la materia du monde animique. De ce fait, les alchimistes lui donnent parfois le nom — quelque peu déconcertant — de « menstrue » ; ils entendent par là le sang matriciel qui nourrit l’embryon tant qu’il ne se déverse pas vers l’extérieur en se corrompant ; le Mercure, en effet, nourrit l’embryon spirituel enfermé dans le vaisseau hermétique.

C’est à travers la conscience corporelle, apparemment fermée sur elle-même, et dans le plus intime de celle-ci, que l’alchimiste retrouve cette substance cosmique qu’est le Mercure. Pour la « capter », il s’appuiera sur une fonction corporelle telle que la respiration, et ceci est significatif pour tous les arts spirituels apparentés à l’alchimie : à partir d’une modalité physique, la conscience, qui est essentiellement intelligence, remontera, à travers ses propres « enveloppes », jusqu’à la réalité universelle dont cette modalité est le reflet ou l’écho. Une telle intégration ne peut toutefois se produire sans une sorte de grâce ; cela présuppose d’ailleurs un cadre sacré, de même qu’une attitude excluant toute aventure prométhéenne ou égoïste.

Le Mercure est donc, en même temps et selon les différents plans de sa manifestation, le « souffle » subtil qui anime le corps, la substance fugitive de l’âme, la puissance lunaire, la materia de tout le monde animique et finalement la materia prima. De même que l’énergie universelle que les Hindous appellent Shakti possède non seulement un aspect maternel mais également un aspect terrible et destructif, le Mercure est à la fois l’« eau-de-vie » et le « poison mortel » : c’est-à-dire que sa nature « humide » est génératrice ou dissolvante, suivant les cas.

« Laissez donc le mixte — écrit Synésius — prenez son simple, car il en est la quintessence. Considérez que nous avons deux corps de très grande perfection (l’or et l’argent, ou le cœur et le sang), remplis d’argent-vif. Tirez-en donc votre argent-vif, et vous en ferez la médecine, qu’on appelle quintessence, ayant une puissance permanente, et toujours victorieuse. C’est une vive lumière, qui éclaire toute âme qui l’aperçoit une fois. Elle est le nœud et le lien de tous les éléments, qu’elle contient en soi, comme elle est l’esprit qui nourrit et vivifie toutes choses, et par le moyen duquel la nature agit dans l’univers. Elle est la force, le commencement, le milieu et la fin de l’œuvre. Pour vous déclarer le tout en peu de mots, sachez, mon fils, que la quintessence et la chose occulte de notre pierre n’est que notre âme visqueuse, céleste et glorieuse, que nous tirons par notre magistère de la minière qui seule l’engendre, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de faire cette eau par aucun art, la nature pouvant seule l’engendrer. Et cette eau est le vinaigre très aigre qui fait du corps de l’or un pur esprit. Et je vous dis, mon fils, de ne faire aucun compte des autres choses, parce qu’elles sont vaines, mais seulement de cette eau, qui brûle, blanchit, dissout et congèle. C’est elle enfin qui putréfie, et qui fait germer… »

Bien que le Mercure, à l’instar de la substance universelle, contienne en puissance toutes les qualités naturelles — aussi est-il souvent représenté comme androgyne —, il se polarise par rapport au Soufre en se manifestant comme froid et humide, tandis que le Soufre se manifeste comme chaud et sec. Rappelons ici que la chaleur et la sécheresse, qui sont les deux qualités mâles, correspondent à la dilatation et à la solidification, et que les deux qualités féminines de l’humidité et du froid se traduisent par la solution et la contraction. Le Soufre imite en quelque sorte, d’une manière dynamique et indirecte, l’action du principe formel, de l’essence, qui « déploie » les formes et les « fixe » sur un certain plan d’existence. La solution et la contraction par contre, qui proviennent du Mercure, expriment la réceptivité du principe plastique ou féminin, sa faculté d’épouser toutes les formes sans être retenu par elles, et son action délimitante ou séparative, qui est un aspect de la materia. Dans l’ordre artisanal, l’analogie du Soufre avec le principe formel se trahit par l’action colorante du premier : ainsi, l’union du soufre et du mercure vulgaires produit le cinabre ; dans celui-ci, le mercure fluide est à la fois fixé et coloré par le soufre ; or, dans le symbolisme métallurgique, la couleur est analogue à la qualité, donc à la forme, selon la signification traditionnelle de ce terme. — Précisons toutefois que le cinabre n’est qu’un produit imparfait des principes dont il s’agit, de même que le soufre et le mercure vulgaires ne sont pas identiques aux deux principes alchimiques qu’ils symbolisent.

Dans la première phase de l’œuvre, c’est l’action solidifiante ou coagulante du Soufre qui s’oppose à la libération du Mercure, de même que l’action contractante de ce dernier neutralise le Soufre. Le nœud se desserre par l’accroissement du Mercure : dans la mesure où celui-ci dissout la coagulation imparfaite qu’est le « métal vil », la chaleur dilatante du Soufre entre à son tour en jeu. Au début, le Mercure agit à l’encontre du pouvoir solidifiant du Soufre, puis il en réveille la force génératrice qui manifeste la vraie forme de l’or. Ceci est analogue au combat amoureux entre homme et femme : c’est la fascination féminine qui dissout la « solidification » de la nature virile et en réveille la puissance. Et il nous suffira de rappeler ici que cette fascination, spirituellement canalisée, joue un certain rôle dans les méthodes tantriques.

Dans « Les Noces Chymiques de Christian Rosencreutz », Jean-Valentin Andreae raconte la parabole suivante : « … une belle licorne, blanche comme la neige, portant un collier en or signé de quelques caractères, s’approcha de la fontaine, et, ployant ses jambes de devant, s’agenouilla comme si elle voulait honorer le lion qui se tenait debout sur la fontaine. Ce lion, qui en raison de son immobilité complète m’avait semblé en pierre ou en airain, saisit aussitôt une épée nue qu’il tenait sous ses griffes et la brisa au milieu ; je crois que les deux fragments tombèrent dans la fontaine. Puis il ne cessa de rugir jusqu’à ce qu’une colombe blanche, tenant un rameau d’olivier dans son bec, volât vers lui à tire-d’aile ; elle donna ce rameau au lion qui l’avala, ce qui lui rendit de nouveau le calme. Alors, en quelques bonds joyeux, la licorne revint à sa place. » — La blanche licorne, animal lunaire, est le Mercure dans son état pur. Le lion est le Soufre qui, s’identifiant au corps dont il est le principe formel, paraît d’abord immobile comme une statue. Par l’hommage du Mercure, il se réveille et commence à rugir. Son rugissement n’est autre que sa puissance créatrice : selon le Physiologus, le Lion vivifie par sa voix les lionceaux nés-morts. Le lion brise l’épée de la raison, dont les morceaux tombent dans la fontaine, où ils se dissoudront. Il ne cesse de rugir jusqu’à ce que la colombe de l’Esprit Saint lui donne à manger le rameau d’olivier de la connaissance. — Tel nous semble être le sens de cette parabole que Jean-Valentin Andreae ne tient certainement pas de lui-même.

Sous un certain rapport, le Soufre entravé est donc la raison ; c’est elle qui contient l’or de l’esprit à l’état stérile. Cet or doit d’abord être dissous dans la fontaine de Mercure pour devenir le « ferment » vivant qui transformera d’autres métaux en or.

La première action du Mercure, c’est de « blanchir » le corps. Artéphius écrit : « Tout le secret… c’est que nous sachions extraire du corps de la Magnésie l’argent-vif non brûlant, qui est l’Antimoine et le Sublimé Mercuriel ; c’est-à-dire, il faut extraire une eau vive, incombustible, puis la congeler avec le parfait corps du Soleil qui se dissout en elle en une substance blanche congelée comme si elle était de la crème, jusqu’à ce que tout cela devienne blanc : toutefois d’abord le Soleil, par la putréfaction et résolution qu’il subit en cette eau, perdra sa lumière, s’obscurcira, noircira, puis s’élèvera sur l’eau, et peu à peu une couleur blanche et une substance blanche y surnagera ; c’est ce qu’on appelle blanchir le laiton rouge, le sublimer philosophiquement et le réduire en sa première matière, c’est-à-dire en soufre blanc incombustible et en argent vif fixe : ainsi l’humide terminé, c’est-à-dire l’or, notre corps, ayant subi la liquéfaction réitérée dans notre eau dissolvante, il se convertira et se réduira en soufre et en argent vif fixe ; et de cette façon le parfait corps du soleil prendra vie dans cette eau, et se vivifiera, s’inspirera, croîtra et se multipliera en son espèce, comme les autres choses… »

Le soleil dont parle Artéphius, et qui doit mourir et se dissoudre dans l’eau mercurielle avant de renaître, n’est autre que la conscience individuelle liée au corps, l’ego corporel en quelque sorte, qui n’est or ou soleil qu’à l’état latent. Les alchimistes appellent souvent « or » ou « soleil » ce qui est virtuellement de l’or.

Le « blanchissement » du « corps », qui suit le « noircissement », est tantôt décrit comme une dissolution du corps dans l’eau mercurielle, tantôt comme une séparation de l’âme du corps. C’est que la réduction de la conscience corporelle à sa substance psychique fait que l’âme se retire des organes sensoriels et se répand pour ainsi dire dans un « espace » à la fois intérieur et illimité. « Il monte de la Terre au Ciel — dit la Table d’Émeraude — et redescend du Ciel en Terre, recevant ainsi la puissance des choses supérieures et inférieures. » Dans le même sens, on parle d’une sublimation qui doit être suivie d’une nouvelle coagulation.

Lorsque la conscience intérieure est ainsi réduite à sa matière première, pareille à la lune et à l’argent, le Soufre se révélera dans sa vraie nature, qui est une puissance émanant du centre mystérieux de l’être, de son essence divine.

C’est le rugissement du lion solaire, qui est comme une lumière sonore ou comme un son lumineux. Le Soufre « fixera » la substance fluide et insaisissable du Mercure en lui donnant une nouvelle forme qui est à la fois corps et esprit.

Artéphius écrit : « … les natures se changent les unes les autres, parce que le corps incorpore l’esprit, et l’esprit change le corps en esprit teint et blanc… cuis-le dans notre eau blanche, c’est-à-dire dans du Mercure, jusqu’à ce qu’il soit dissous en noirceur ; ensuite, par une continuelle décoction, la noirceur se perdra, et à la fin le corps ainsi dissous montera avec l’âme blanche {la conscience corporelle se résorbant dans l’âme}, et l’un se mêlera avec l’autre, et ils s’embrasseront de telle façon qu’ils ne pourront jamais plus être séparés ; c’est alors que l’esprit s’unit au corps (par un processus inverse du premier) avec réelle concordance, et ils deviennent une seule chose permanente {le corps « fixant » l’esprit, et l’esprit rendant la conscience du corps pur état spirituel} ; et ceci est la solution du corps et la coagulation de l’esprit, qui ont une même et semblable opération. »

La plupart des alchimistes ne parlent que du Soufre et du Mercure comme natures constitutives de l’or ; d’autres, comme Basile Valentin, y ajoutent le Sel. Dans l’ordre artisanal, le Soufre est la cause de la combustion et le Mercure celle de l’évaporation, tandis que le Sel est représenté par les cendres. Si le Soufre et le Mercure sont des « esprits », le Sel sera le corps et plus exactement le principe de la corporéité. En un certain sens, le Soufre, le Mercure et le Sel correspondent respectivement à l’esprit (c’est-à-dire à l’essence spirituelle), à l’âme et au corps de l’homme, ou encore à l’âme immortelle, à l’esprit vital et au corps.

Si la distinction de ces trois natures n’apparaît pas toujours nettement dans les descriptions de l’œuvre alchimique, cela tient à ce qu’elles n’y sont pas considérées comme telles mais seulement à travers leur action sur le plan cosmique, et plus exactement sur le plan subtil ou animique, où leurs forces s’entrelacent de mille manières. En raison de cette complexité du domaine dont il s’agit, les descriptions les plus « archaïques » de l’œuvre sont les plus justes, parce qu’elles englobent tout dans leur symbolisme ; que l’on se souvienne ici des paroles de la Table d’Émeraude : le Soufre, puissance solaire, et le Mercure, puissance lunaire, sont le « père et la mère » de l’embryon alchimique ; le « vent », qui n’est autre que le souffle vital, nature seconde du Mercure, l’« a porté dans son ventre » ; la « terre », c’est-à-dire le corps, en est « la nourrice ».

Lorsque le corps ou plus exactement la conscience corporelle est purifiée de toute « humidité » passionnelle — et sous ce rapport elle correspond aux « cendres » —, elle sert à retenir l’esprit « fugitif » ; autrement dit, elle devient le « fixatif » d’états spirituels que le mental ne saurait maintenir. Il en est ainsi parce que le corps est « inférieur » qui correspond au « supérieur », selon la formule de la Table d’Émeraude.

L’état spirituel qui s’« appuie » sur le corps n’a cependant pas de commune mesure avec lui ; c’est comme si une pyramide renversée, et illimitée dans son extension, s’appuyait avec sa pointe sur terre ; il va sans dire que cette image, qui suggère un état d’instabilité, n’est valable que sous le rapport de l’étendue.

Dans l’ordre de l’art sacré, l’image humaine qui exprime le plus directement la « spiritualisation du corps et l’incorporation de l’esprit » est celle du Bouddha : l’analogie avec le symbolisme alchimique est d’autant plus frappante que cette image comporte des attributs solaires — auréole ou rayons — et qu’elle est souvent dorée. Nous pensons surtout aux statues mahayaniques du Bouddha, dont les meilleures expriment jusque dans la qualité plastique de leur surface cette plénitude à la fois immuable et intense que le corps contient mais qu’il ne circonscrit pas.

Basile Valentin compare le résultat de la conjonction de l’esprit et du corps au « corps glorieux » des ressuscités. Morienus dit : « … Quiconque aura bien su nettoyer et blanchir l’âme, et la faire monter en haut ; et aura bien gardé son corps, et ôté de lui toute obscurité et noirceur, avec la mauvaise odeur ; elle pourra alors se remettre en son corps ; et à l’heure de leur reconjonction apparaîtront de grandes merveilles… »

Et Rhazes écrit : « … Ainsi chaque âme se rejoint avec son premier corps ; et en aucune manière elle ne pourrait se réunir avec un autre : et dorénavant ils ne se sépareront jamais plus ; car alors le corps sera glorifié et réduit à incorruption et à une subtilité et lueur indicibles, de sorte qu’il pénétrera toutes choses pour solides qu’elles puissent être, parce que sa nature sera telle que celle d’un esprit… »

Titus BURCKHARDT.