Om ! Ô dévas, puissions-nous, avec nos oreilles, entendre ce qui est bénéfique ; objets de nos actes d’adoration, puissions-nous, avec nos yeux, voir ce qui est bénéfique ; puissions-nous jouir (longtemps) de la vie dispensée par vous, célébrant vos louanges avec des membres et des corps vigoureux ! Om ! shântih, shântih, shântih (paix) !
Première Question
- Om ! Sukesha Bhâradvâja, Shaibya Satyakâma, Sauryâyanî Gârgya, Kausalya Ashvalâyana, Bhârgava Vaidarbhi et Kabandhî Kâtyâyana étaient voués à Brahma, adonnés à Brahma. Désireux de connaître le Suprême Brahma et s’étant munis (comme présent) de bois samit (pour le feu sacrificiel), ils se rendirent auprès du vénérable Pippalâda, avec la pensée : « celui-là nous dira tout ».
Sh. — Le présent brâhmana (traité explicatif du Veda) est commencé en vue d’élucider en détail la signification des mantras ou formules sacrées. Le récit d’un rishi qui répond à des questions (prashna) est une louange (indirecte) de la connaissance. On y loue celle-ci en spécifiant qu’elle ne peut être acquise que par des chercheurs qui ont observé la chasteté ou condition d’étudiant brahmanique (brahmacharya) et la maîtrise des sens en restant pendant un an auprès d’un Sage, et ne peut être transmise que par des maîtres compétents, omniscients, tels que Pippalâda. En résumé, elle ne peut être donnée ou reçue par n’importe qui. L’abstinence et autres moyens de réalisation spirituelle (sâdhana) sont indiqués en vue de leur observance.
Sukesha est le fils de Bharadvâja ; Satyakâma est le fils de Shibi ; Sauryâyanî est le fils de Sûrya, avec allongement de l’i final pour une raison de prosodie. Gârgya appartient à la famille Gârga et s’appelle Kausalya. Ashvalâyana est le fils d’Ashvala. Bhârgava indique la famille de Bhrigu. Vaidarbhi signifie originaire du pays Vidarbha. Kâtyâyana est fils de Katya, le suffixe spécifiant que son grand-père est encore en vie.
Voués à Brahma, attachés à la contemplation du Brahma non-suprême, ils étaient désireux d’accéder au Suprême Brahma. Que faut-il entendre par ces mots ? Ce qui est éternel et doit être connu (pour réaliser le but de l’existence). Dans leur effort pour parvenir selon leur désir à cette fin et tenant en mains du combustible pour le feu sacré, ils se rendirent auprès du vénérable maître Pippalâda en pensant : « celui-là nous dira tout ».
- Le rishi leur dit : « Consacrez encore une année à la maîtrise des sens, à l’abstinence et à la foi. Vous poserez (ensuite) des questions à votre guise. Je vous dirai tout (ce que vous demandez), si je le sais. »
Sh. — À ceux qui s’étaient ainsi approchés, le rishi déclara : Bien que vous soyez des ascètes ayant (déjà) pratiqué la maîtrise des sens, demeurez ici encore un an, pour affermir votre abstinence et votre foi, attentifs envers le guru, sans autre préoccupation que celle de lui obéir parfaitement. Après quoi, selon votre désir, sans rien omettre de ce que vous voulez savoir, formulez vos questions. Si je connais ce que vous demandez, je vous le dirai sans réserve. Le « si » conditionnel indique l’absence d’infatuation et non quelque doute concernant la connaissance, comme en témoigne la solution des questions.
- Alors, Kabandhî Kâtyâyana, s’étant approché, demanda : « Vénérable, d’où naissent ces créatures ? »
Sh. — Alors, au bout d’un an, Kabandhî Kâtyâyana, s’étant approché (du maître), demanda : « Vénérable, d’où viennent ces créatures, les brâhmanes et les autres ? » Cette question revient à demander quel est le résultat qu’on obtient et en quoi consiste la voie que l’on suit par la connaissance inférieure et l’action (c’est-à-dire les rites et les actes méritoires).
- Le Sage lui dit : « Désireux d’engendrer, Prajâpati, le maître des créatures, médita avec ardeur. Méditant avec ardeur, il produisit un couple : rayi et prâna, pensant : ces deux produiront de multiples créatures. »
Sh. — Pour dissiper son incertitude, le rishi répondit à celui qui l’interrogeait : Désireux d’engendrer de lui-même des créatures, Prajâpati, en tant qu’âtman de tout (ce qui vit), pensa : « je produirai l’univers ». Accomplissant selon ce qui a été dit (le résultat de la connaissance et des actes), devenant ce qui a été amené à l’existence (par son germe semé dans un cycle précédent), étant (ainsi) Hiranyagarbha ou « Embryon d’or » à l’origine d’un cycle (nouveau), père de tous les êtres créés mobiles et immobiles, il contempla le Savoir élaboré dans une naissance antérieure (au cycle actuel) et dont l’objet est éclairé par la Parole révélée.
Méditant ainsi avec ardeur, réalisant en pensée la sainte connaissance, il produisit un couple : d’une part, rayi, soma, la nourriture, et, d’autre part, prâna, agni, le mangeur. Il pensa : agni (le feu) et soma (la boisson divine), le mangeur et la nourriture, produiront pour moi des créatures multiples et variées. Pensant ainsi, il conçut, à partir de l’œuf primordial, Sûrya et Chandra, le Soleil et la Lune.
- Le Soleil, en vérité, est prâna. La Lune (chandramas) est rayi. Tout ceci, (l’univers constitué par) le corporel et l’incorporel, est rayi. Par conséquent, tout corps est rayi.
Sh. — Le Soleil, en vérité, est prâna, mangeur, agni. La Lune, en vérité, est rayi, nourriture, soma. L’un et l’autre ne font qu’un, mangeur et nourriture, car Prajâpati est un et couple. La distinction dépend d’une prédominance de qualité (secondaire). Comment ? Rayi ou nourriture est cet univers tout entier, car la forme grossière ou corporelle et la forme subtile ou incorporelle, nourriture et mangeur, sont (l’un et l’autre) rayi. C’est en tant que différente de l’incorporel que la forme corporelle est (exclusivement) rayi, étant mangée par l’incorporel. De même, bien qu’étant incorporel, le prâna, le mangeur, est véritablement tout ce qui est mangé. Comment ? Voici pourquoi :
- Le Soleil se levant envahit l’orient et ainsi il plonge dans ses rayons les prânas de l’orient. Quand il éclaire le sud, l’ouest, le nord, le nadir, le zénith, les régions intermédiaires, il plonge dans ses rayons tous les prânas.
Sh. — Le Soleil, à son lever, devenant visible pour les êtres en vie (prâninam), s’empare avec sa lumière de l’orient. En embrassant ainsi tous les êtres vivants de l’orient, en les intégrant dans les rayons qui réverbèrent sa nature, en les reliant à lui, il les absorbe et les rend identiques à lui-même. Semblablement, quand il s’étend au sud, à l’ouest, au nord, en haut, en bas, dans les régions intermédiaires, aux points cardinaux et dans leurs subdivisions, il plonge dans ses rayons tous les êtres qui s’y trouvent et avec sa lumière il s’empare de tout.
- Totalité des êtres vivants, forme universelle, prâna (de tout ce qui vit), agni (de tout ce qui respire), tel il se lève (chaque matin). C’est ce que dit le Veda :
Sh. — Il est cela, mangeur, prâna, totalité des êtres (vaishvânara), âtman de tout, forme universelle, âtman de l’univers. Souffle (du monde), feu (omniprésent), ce mangeur se lève chaque matin, faisant sien tout l’espace. C’est ce que dit aussi le Veda :
- « Forme universelle, omniscient, station suprême, lumière unique et ardente, avec mille rayons, avec cent formes, vie des créatures, tel se lève Sûrya, le Soleil. »
Sh. — Possédant toutes formes, brillant, omniscient, station suprême, réceptacle de tout ce qui vit, lumière unique, comme s’il était l’œil de toutes les créatures, sans pareil, dispensant sa chaleur (partout), les Sages (sûraya), ceux qui sont versés en Brahma, reconnaissent en Sûrya leur propre âtman. Comment est-il celui qu’ils connaissent ? Il a d’innombrables rayons, d’innombrables formes, il existe réparti dans tout ce qui vit, il est la vie de toutes les créatures, tel se lève Sûrya.
Ce qui, d’une part, est Lune, corps, nourriture, et, d’autre part, sans corps, prâna, mangeur, Soleil, comment cette unité, ce couple, cette totalité produiront des créatures ? Écoutez.
- L’année est Prajâpati. De ceci, il y a deux voies, celle du sud et celle du nord. Ceux qui s’en tiennent à l’action méritoire et au sacrifice, à ce qui se fait, obtiennent (uniquement) le monde de la Lune. De là ils reviennent. C’est pourquoi les rishis désireux d’une progéniture s’acheminent par la voie du sud. En vérité, la voie des ancêtres est (uniquement) nourriture.
Sh. — Cette unité, ce couple est le temps, l’année, Prajâpati, car l’année s’accomplit par couple, Soleil et Lune, quinzaines, jour et nuit, ce qui n’est autre que le couple formé par rayi et prâna. Comment ? De l’année, de Prajâpati, il y a deux voies, celle du sud et celle du nord. Ce sont les deux voies bien connues, chacune de six mois, celle du sud et celle du nord, par lesquelles s’avance le Soleil, au nord et au sud, octroyant les mondes (loka) à ceux qui limitent leurs efforts à l’action (rituelle) et à ceux qui combinent la connaissance avec les rites.
Ceux qui s’attachent à ce qui se fait, à l’action méritoire et au sacrifice, et non à ce qui ne se fait pas, à ce qui est éternel, ceux-là obtiennent le monde de la Lune, rayi, la nourriture, fragment du couple qui constitue Prajâpati. Ce monde de la Lune étant de la nature de ce qui se fait, après l’épuisement de cette formation, ils reviennent dans ce monde-ci ou dans un autre encore plus bas, selon ce qui est dit. Parce qu’ils édifient, comme effet de leurs actions méritoires et de leurs sacrifices, le monde de la Lune, Prajâpati en tant que nourriture, les rishis qui envisagent (comme but) le paradis, les maîtres de maison accèdent à ce qu’ils ont fait (svakritam), à la voie du sud, la voie des ancêtres, le monde de la Lune. C’est rayi, la nourriture (et rien d’autre), le monde de la Lune, qui est désigné (dans ce verset) par « voie des ancêtres ».
- Par la voie du nord, en cherchant l’Âtman par l’abstinence, la foi et la connaissance, on parvient au Soleil. Celui-ci est le réceptacle (ultime) des créatures, l’immortalité (définitive), le lieu où il n’y a de peur aucune, la voie supérieure. De là on ne revient pas. Ce monde-là est un obstacle. La stance suivante le décrit en ces termes :
Sh. — Par la voie du nord on atteint le Soleil, fragment (supérieur) de Prajâpati, le prâna, le mangeur. Comment ? Par la maîtrise des sens, précisément par l’abstinence, par la foi et par la connaissance ayant pour objet l’âtman en tant que Prajâpati. En cherchant l’âtman du monde, lequel est prâna, lequel est Sûrya sur qui le monde repose, en le réalisant avec la pensée : « je suis (le prâna de toute chose) », on parvient au monde d’Âditya. Celui-ci est le réceptacle commun, le refuge (suprême) de toutes les créatures, impérissable, exempt de la peur, celle de la croissance et de la décroissance qui sont propres au monde de la Lune. C’est le but ultime de ceux qui combinent la connaissance avec les rites. Ils n’en reviennent pas (jusqu’à la consommation du cycle ou Jour de Brahma) comme reviennent (de la Lune) les pratiquants des (seuls) rites. Ce monde (du Brahma-loka) est un obstacle pour les ignorants car, arrêtés par Âditya, ils n’accomplissent pas l’année dont le Soleil est l’âtman, ils n’atteignent pas le prâna. L’année dont l’âtman est le temps est un obstacle que ne franchissent pas les ignorants. De ce monde est dit ce qui suit :
- Certains disent que le Père, ayant cinq pieds, avec douze formes, se tient dans la partie supérieure du ciel, d’où il répand les eaux. D’autres disent que le monde est en lui, qu’il contemple (toutes choses) (en se mouvant) avec sept roues et six rayons.
Sh. — Les cinq saisons sont comparables à cinq pieds, avec lesquels se meut le soleil en tant qu’année. Cette comparaison réunit les saisons hémanta et shishira. Il est appelé Père parce que créateur de toutes choses, et les douze formes sont les douze mois. Il est au-delà de l’atmosphère, dans le troisième ciel. Ceux qui connaissent le Temps disent qu’il détient les eaux (fertilisantes). D’autres connaisseurs du Temps disent qu’il voit tout. Ses sept roues sont alors les chevaux attelés à la roue du Temps et les six rayons les six saisons. Le monde est fixé en lui comme les rayons à l’axe d’une roue. L’année, dont l’âtman est le Temps, qui est Prajâpati constitué par le Soleil et la Lune, est la cause de cet univers.
- Le mois, en vérité, est Prajâpati. Sa quinzaine obscure est rayi et sa quinzaine claire est prâna. C’est pourquoi les rishis font le sacrifice dans la quinzaine claire, les autres dans l’autre.
Sh. — Celui en qui cet univers est établi, Prajâpati, en tant qu’année, s’accomplit en entier dans sa partie qu’est le mois. Le mois, en vérité, Prajâpati tel qu’il vient d’être décrit, a (lui aussi) pour âtman ou essence un couple. De Prajâpati en tant que mois, une partie, la quinzaine obscure, est rayi, nourriture, la Lune. L’autre partie, la quinzaine claire, est prâna, le Soleil primordial (Âditya), le mangeur, agni. Parce qu’ils perçoivent toute chose comme prâna, qui est l’essence de la quinzaine claire, les rishis qui voient prâna (en toute chose), même en faisant le sacrifice dans la quinzaine obscure, le font, en réalité, dans la quinzaine claire, dès lors qu’ils ne voient pas la quinzaine obscure comme indépendante de prâna. En revanche, les autres, ceux qui ne voient pas le prâna (en toute chose), ceux-là ne voient que la partie essentiellement obscure et ils la voient comme telle, comme absence de vision. Même quand ils sacrifient dans la quinzaine claire (par suite de leur aveuglement), c’est « dans l’autre » quinzaine, l’obscure, que « les autres » sacrifient.
- Le jour et la nuit est, en vérité, Prajâpati. De ceci le jour est prâna et la nuit est rayi. Ceux qui s’unissent pendant le jour dissipent le prâna. Chastes sont, en fait, ceux qui s’unissent pendant la nuit.
Sh. — Le maître des créatures s’accomplit (en entier) dans sa partie qu’est le jour et la nuit. De ceci (de cette unité), semblablement, le jour est prâna, le mangeur, le feu, et la nuit est rayi, nourriture. Ils dissipent, rejettent, épuisent le prâna, l’essence du jour, ils l’éloignent en le séparant d’eux-mêmes. Qui ? Les sots qui, pendant le jour, s’unissent pour le plaisir à leur épouse. Ceci, par conséquent, est à interpréter comme une prohibition, et ce qui est dit ensuite à propos du moment favorable, exprimé sous forme de louange, est à interpréter comme une prescription formulée incidemment. Mais l’essentiel (comme sens du verset et comme réponse à la question initiale) est que Prajâpati, que constituent le jour et la nuit, se trouve comme essence de la nourriture dans la graine de blé, de riz, etc.
- La nourriture, en vérité, est Prajâpati. De cela provient le sperme, de celui-ci naissent les créatures.
Sh. — Se modifiant ainsi graduellement, la nourriture est le maître des êtres produits. Comment ? D’elle provient, en vérité, le sperme, la semence virile, la cause des créatures : de cette semence, déposée dans la femme, naissent les êtres qui viennent au monde, les hommes et les autres. Ceci résout la question posée au début. La réponse est donc : ces créatures naissent d’un couple qui, à l’origine, est la Lune et le Soleil, pour aboutir à celui du jour et de la nuit, et au moyen de la nourriture, du sang et du sperme.
- Ainsi, ceux qui suivent le vœu de Prajâpati produisent un couple. Le monde de Brahma appartient à ceux qui pratiquent l’ascèse, qui observent le brahmacharya ou conduite brahmanique et en qui réside la vérité.
Sh. — Les choses étant ainsi, les maîtres de maison — les particules ha vai soulignent un fait bien connu —, les maîtres de maison, disons-nous, qui obéissent au vœu de Prajâpati, qui approchent leur femme au moment propice, obtiennent dans ce monde-ci, comme fruit de leur (pieux) comportement, la procréation d’un couple, garçon et fille. Le fruit invisible obtenu par ceux qui font des actes méritoires, tels que des dons et des sacrifices, est le Brahma-loka, exactement le monde de la Lune, propre à la voie des ancêtres, résultat de la conduite brahmanique consistant en ascèse, ablutions et autres rites. Ils sont chastes en dehors des moments favorables et la vérité, c’est-à-dire l’absence de mensonge, est en eux sans défaillance.
- À ceux-là appartient le pur Brahma-loka et non à ceux en qui résident la duplicité, le mensonge et la dissimulation.
Telle est la première question dans la Prashna Upanishad de l’Atharva-Veda.
Sh. — Quels sont ceux qui accèdent au pur (et véritable) monde de Brahma, indiqué par le Soleil, la voie du nord, l’essence de prâna, et non au Brahma-loka impur, le monde de la Lune, sujet à la croissance et à la corruption ? Ceux en qui ne résident pas de duplicité, comme c’est le cas des maîtres de maison que le commerce du monde, avec ses obligations, ses plaisirs et conflits incessants, oblige nécessairement à mentir, à se montrer autrement qu’ils ne sont. À ceux qui (ainsi) sont (dûment) qualifiés, les étudiants en Brahma, les anachorètes et mendiants, en qui, par manque de motif, il n’y a pas de tromperie, appartient le pur (et véritable) Brahma-loka selon les moyens (appropriés) de sa réalisation. C’est la voie de ceux qui combinent la connaissance avec les rites. Le monde de Brahma tel qu’il est décrit plus haut et indiqué par la Lune est le lot de ceux qui se limitent aux (seuls) rites.
Telle est la première question dans le commentaire de la Prashna Upanishad du vénérable Shankarâchârya, disciple du vénéré Govinda, instructeur des ascètes errants Paramahansa.
Traduit du sanscrit et annoté par RENÉ ALLAR.