Symbolisme et Alchimie des sentiments.

Parmi les modes strictement individuels de l’intelligence — raison, mémoire, imagination, sentiment — ce dernier est le plus essentiellement subjectif, en ce sens que l’élément « sujet », l’individualité comme telle, s’y manifeste de la manière la plus directe et quasiment la plus exclusive. L’intelligence est en elle-même objective par définition, car sa raison d’être est l’adéquation de la conscience à une réalité se situant empiriquement « à l’extérieur » ; mais dans son essence — dans l’intellectus increatus et increabilis — l’intelligence s’identifie à son objet transcendant, la Réalité universelle qui est la source de tous les phénomènes possibles ; cette Réalité est en quelque sorte la substance même de l’Intellect pur, s’il est permis de s’exprimer d’une façon quelque peu elliptique.

Nous voulons dire que l’Intellect, qui est supra-individuel, porte dans sa substance même tout ce qui est connaissable, un peu comme chaque rayon du soleil emporte avec soi le soleil entier, puisque celui-ci se mire sur toute surface capable de le refléter ; Dieu, dans sa Réalité soit ontologique soit surontologique, est pure Connaissance de Lui-même — ou de Soi-même — et l’Intellect n’est autre qu’un rayon de cette immuable Connaissance. En deçà de l’Intellect pur, l’intelligence subit dans l’homme la quadruple polarisation que nous avons mentionnée, et elle la subit en vertu de l’individuation.

La raison est au sommet : elle est encore objective, mais déjà indirecte et discursive, ce qui marque précisément son état d’individuation par rapport à l’intelligence comme telle ; vient ensuite la mémoire, qui est objective également, mais d’une manière plus subjective — ce qui n’est pas une contradiction — en ce sens que ses contenus ne peuvent être que des expériences de l’individu ; quant à l’imagination, elle n’est pas comme la mémoire de l’« objectivité subjective », mais bien plutôt de la « subjectivité encore objective », tandis que le sentiment, lui, est de la subjectivité pure et simple, pour autant que de telles délimitations sont valables sur un plan où tout est plus ou moins lié ; car il ne faut pas oublier qu’un sentiment peut, lui aussi, être à sa façon une sorte d’adéquation, puisqu’il peut être conforme à son objet, sans parler de la possibilité de l’intervention d’un élément surnaturel, donc d’un facteur de vérité et partant d’objectivité.

Le domaine du sentiment est celui des oppositions ; son contenu positif est toutefois l’amour, dont l’objet spirituel est Dieu en tant que Beauté et Bonté ; l’amour de la divine Beauté évoque l’amour de l’épouse pour l’Époux, tandis que l’amour de la Bonté est analogue à celui de l’enfant pour la Mère.

Conjointement à l’amour — et non pas autrement — la haine peut elle aussi assumer une fonction spirituelle, secondaire et négative sans doute, mais néanmoins réelle : on parle en effet couramment de la haine du péché et du mépris du monde, en fonction de l’amour de Dieu. « Haïs ton âme », dit Maître Eckhart, et saint Bernard définit l’humilité comme une vertu par laquelle l’homme « devient méprisable à ses propres yeux ».

L’amour comporte la joie et la tristesse : l’une comme l’autre peut avoir un caractère actif ou passif, suivant qu’elles se réfèrent symboliquement au futur ou au passé : dans le premier cas, la joie sera fervente, ce sera la confiance et l’espérance ; dans le second cas, elle sera calme et contemplative, et ce sera le bonheur de la grâce, de la saturation, de la possession. Et de même pour la tristesse : elle peut se référer au passé, et alors elle sera la douce mélancolie qui contemple la fragilité des reflets terrestres de la divine Beauté ; mais elle peut se rapporter également à l’avenir, et alors elle sera ardente : ce sera la conscience de notre misère, de notre séparation d’avec la divine Bonté, de notre imperméabilité à la Miséricorde, c’est la tristesse spirituelle se révoltant contre le durcissement de notre cœur.

La crainte et la colère sont en rapport avec la haine spirituellement : on craint la Rigueur divine et, dans le monde, les séductions qui nous y conduisent ; on craint le péché parce qu’on craint Dieu. Quant à la sainte colère, c’est la fausseté et la corruption du monde qui la provoque ; mais cette colère vise, avant tout, le monde en nous-mêmes, l’attachement de l’âme aux objets des sens et à sa propre gloire, donc aux vanités qui éloignent de notre fin dernière.

Comme l’a fait remarquer Ghazzâlî, tous ceux qui aiment en Dieu, c’est-à-dire qui aiment le prochain pour son amour de Dieu et parce qu’il est aimé de Dieu, doivent aussi haïr en Dieu : ils haïssent le prochain pour sa haine de Dieu et parce qu’il est haï de Dieu ; mais cette « haine » n’a rien de passionnel, elle ne se manifeste que par des attitudes parfaitement logiques et salutaires ; il en est d’ailleurs nécessairement ainsi, puisque le Prophète a dit : « Le croyant ne connaît pas la haine », et aussi : « La haine mange les bonnes œuvres comme le feu dévore les bois. » C’est donc avec une intention de charité pour la personnalité immortelle de tout homme que Ghazzâlî a pu dire : « De même qu’on peut haïr un fidèle (muslim) parce qu’il désobéit à Dieu, de même on peut aimer cet homme parce que c’est un fidèle » ; et il conclut que nul homme n’est aimable ou haïssable sous tout rapport, ce qui est la condamnation même de la haine passionnelle appliquée à des individus.

La tristesse est mise en rapport, traditionnellement, avec le repentir et avec le « don des larmes » ; étant tournée vers le passé, elle s’oppose aux désirs qui, eux, se projettent évidemment dans l’avenir et entraînent l’âme dans un mirage encore non réalisé. Toute autre est la tristesse naturelle et passionnelle : loin de s’opposer aux désirs, elle risque de devenir une fin en soi ; d’après les Musulmans, la mélancolie vient du démon, ce qui est plausible puisqu’elle usurpe pratiquement la place de la vérité et de l’amour de Dieu.

Mais revenons à la tristesse spirituelle : « Heureux ceux qui sont affligés, car ils seront consolés », dit l’Évangile ; et aussi : « Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez » ; et les Psaumes : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans les jubilations. » Pour bien comprendre ces passages, il faut prendre en considération la douceur et l’humilité de la tristesse : celle-ci s’oppose à l’orgueil et à la haine, elle est proche de l’amour ; il faut savoir aussi que les sentiments nobles symbolisent des attitudes se situant au-delà du plan émotionnel : ainsi conçue, la « tristesse », loin de s’opposer à l’impassibilité des sages, est une attitude de « gravité » spirituelle, une propriété « alchimique » qui rend notre substance conforme à la contemplation de l’Immuable ; car cette gravité a la même vertu que les larmes — et c’est cela qui importe — c’est-à-dire qu’elle exclut comme celles-ci la dureté, la légèreté, la dissipation. Si la tristesse est une infirmité, on n’en trouve pas trace dans la Divinité ; mais si elle a un côté positif — et elle l’a — elle se trouve préfigurée en Dieu ; car il n’y a en Dieu aucune souffrance ; mais il y a en Lui une sorte de douceur grave et miséricordieuse, et la fluidité chaude et libératrice que les larmes provoquent chez l’homme.

Quant à la joie, elle est espérance, confiance, paix ou béatitude ; ici encore, il y a des modes et des degrés, dont les plus élevés sont indépendants du sentiment, sans toutefois exclure des concomitances sentimentales, suivant les cas : il ne faut jamais confondre le sentiment, qui est un fait naturel, avec les excès de la sentimentalité, c’est-à-dire sa substitution à l’intelligence et à la vérité ; celle-ci peut déterminer le sentiment et non inversement. La joie, elle, est comme une trace terrestre de la béatitude ; mais tandis que celle-ci est une félicité intrinsèque qui se suffit à elle-même, le sentiment de joie a, comme tous les sentiments naturels, une cause externe et un caractère d’opposé. Dans les Écritures, les sentiments sont comme des axes qui vont de l’humain au Divin, et qui ainsi n’excluent aucun niveau. « Je me réjouirai et j’exulterai en Toi, je chanterai ton Nom, ô Très-Haut », dit le Psalmiste, et aussi : « Réjouissez-vous en Yahvé et poussez des cris de joie, vous tous qui avez le cœur droit ! » — « En Lui est la joie de notre cœur, en son saint Nom nous mettons notre confiance ».

La connaissance est au-delà des sentiments ; mais ceux-ci peuvent être des modes de connaissance indirecte, suivant la réalité de leurs contenus ; il en est nécessairement ainsi puisque l’élément « connaissance » pénètre tout, comme l’éther est partout présent dans l’ordre des éléments sensibles.

Haine du monde, amour de Dieu ; mais il est un degré qui les dépasse, et c’est la certitude du Réel. La certitude, étant un aspect de la connaissance, se situe au-delà du domaine sentimental, mais elle n’en possède pas moins, dans son aspect proprement individuel, un parfum qui la rapproche des facteurs émotionnels. On peut parler également d’un sentiment de doute ; le doute, lui, n’est autre que le vide laissé par la certitude absente, ce vide qui s’ouvre volontiers à la fausse plénitude de l’erreur.

Dans la certitude, il convient de distinguer deux modes ou degrés : la certitude de vérité et la certitude d’être ; la première se réfère à une connaissance sans doute directe par rapport à la raison, mais encore indirecte par rapport à l’union ; c’est à celle-ci que se réfère la seconde certitude. Il est illogique de vouloir opposer à cette certitude — et même à la précédente, qui elle aussi est infaillible — des éléments de certitude phénoménale et sentimentale, donc relevant a priori du domaine des faits et des sentiments ; c’est comme si les « accidents » voulaient discuter avec la « substance », comme si les gouttes voulaient enseigner à l’eau en quoi consiste leur être.

La certitude de l’Intellect provient du fait qu’il « est » ce qu’il connaît ; nul ne pourrait ajouter quoi que ce soit à son essence, ou en retrancher la moindre parcelle ; à l’égard de l’intellect, la Révélation enlève les ténèbres accidentelles de l’oubli ; elle réveille le souvenir, elle ne le donne pas ; elle ne crée pas la Vérité. L’Intellect, c’est la Révélation éternelle : la Révélation, cristallisation externe, objective, historique de l’Intellect, est rendue nécessaire, non par une déficience de ce dernier, mais par les ténèbres qui le recouvrent à divers degrés ; ces ténèbres sont devenues une seconde nature pour la majorité des hommes, si bien que la Révélation ne les enlève que partiellement, dans sa littéralité tout au moins. Si la croyance se présente comme un élément nouveau, c’est qu’elle est bien une sorte de savoir, mais non un ressouvenir.

Il est parfois malaisé d’établir une séparation nette entre les sentiments et les vertus ou les vices d’une part, et entre les sentiments et les émotions d’autre part : ainsi, l’humilité et la patience s’approchent de l’amour, de la charité, de la pitié, tandis que l’orgueil est voisin de la haine, du mépris, de la colère ; et cette dernière est émotionnelle plutôt que sentimentale. On peut distinguer entre le statique et le dynamique, le substantiel et l’accidentel, le constant et le passager, mais les mouvements accidentels de l’âme peuvent devenir des obsessions, donc des qualités ou défauts permanents, et les vertus ou les vices — ou les sentiments ordinairement constants — peuvent apparaître incidemment comme des sursauts, des émotions ; quoi qu’il en soit, il suffit de savoir que les qualités bonnes ou mauvaises, les vertus ou les vices, sont des façons d’être et d’agir, tandis que les sentiments sont des affectations relativement stables de l’âme, les émotions, elles, n’étant que des excitations momentanées. L’émotion colérique, sans être de la haine à proprement parler, est néanmoins une sorte de haine subite accidentelle et partielle ; même quand elle se prolonge, elle ne devient pas nécessairement de la haine véritable, car elle peut toujours se rapporter à un fait plus ou moins fragmentaire ; elle peut ne pas engager le fond de l’âme.

La haine est froide et patiente, la colère est chaude et explosive : c’est là, malgré l’analogie, une différence foncière. Et de même : la joie n’est pas tout à fait du même ordre que l’amour car tout homme normal peut se réjouir, quels que soient ses sentiments ; on ne peut nier cependant que la joie est une sorte de sentiment à son tour, qu’elle est — comme tout sentiment susceptible d’application spirituelle — un mouvement qui en se dépassant va de l’individuel à l’Universel ; car Dieu est Béatitude.

Mais pour pouvoir ainsi se dépasser, il faut que le mouvement ait un contenu divin qui le transforme. L’amour est la mer, la joie est l’écume ; ce n’est que dans l’ordre surnaturel — au-delà de toute psychologie — qu’amour et joie se confondent dans une même pérennité, et que la joie apparaît comme plus profonde encore, à certains égards, que l’amour ; mais il ne s’agit alors plus que d’analogie, dans la mesure même où le plan des sentiments est dépassé. Nous pourrions dire aussi que Dieu est Créateur par « joie » et Sauveur par « amour » ; et c’est peut-être parce que la joie divine est une réalité plus profonde que l’Amour, que le rapport est inverse chez l’homme et que la joie humaine est chose si précaire et si brève. Enfin, comme il importe de n’attribuer ni à Dieu des sentiments humains, ni à l’homme des réalités divines, nous ajouterons qu’il y a discontinuité entre les ordres naturel et surnaturel au point de vue de l’expérience humaine, bien qu’il y ait continuité au point de vue de l’homogénéité métaphysique de l’Univers : le premier rapport va de l’homme à Dieu et le second de Dieu à l’homme.

La gnose dépasse le mental et à plus forte raison les sentiments ; ce dépassement résulte de la fonction « surnaturellement naturelle » de l’Intellect, à savoir la contemplation de l’Immuable, du « Soi » qui est Réalité, Conscience et Béatitude (sanskrit : Sat, Chit, Ananda) ; les gouttes perdues de cette félicité, tombées dans notre monde des cristallisations séparées et passagères, deviennent l’amour et le bonheur des créatures terrestres.

Vouloir dépasser les sentiments par ambition est tout ce qu’il y a de plus contraire à la vérité et à la contemplation ; outre que le mépris des sentiments est chose sentimentale — la sentimentalité rigide n’étant pas plus intellectuelle que la chaude — il est contradictoire de vouloir échapper à l’individualité dans un contexte individualiste. En métaphysique, il n’y a ni partis pris ni ambitions : chaque chose est mise à sa place, suivant l’ordonnance du « Grand Architecte de l’Univers » ; et il s’agit moins de savoir ce que nous sommes que ce qu’est Dieu ; la première investigation n’a de sens qu’en fonction de la seconde. Si « se connaître soi-même est connaître son Seigneur », c’est parce que le pur « être » des phénomènes réduit ceux-ci à leurs racines universelles : ad majorem Dei gloriam.

Frithjof SCHUON. Études Traditionnelles. Septembre-octobre 1960.