Quelques lecteurs nous ont fait part de leur surprise de nous voir affirmer, dans notre article Religion et Initiation, que la perspective universaliste — consistant à admettre la vérité et la validité des différentes formes traditionnelles — n’était pas inhérente à toute organisation initiatique authentique. Nous retrouvons, dans ces observations, le témoignage d’un point de vue dont nous avons déjà eu l’occasion de constater de multiples manifestations. Quelques explications à ce sujet ne seront donc sans doute pas superflues.
Traitant des qualifications initiatiques, René Guénon écrivait « que la qualification essentielle, celle qui domine toutes les autres, est une question d’horizon intellectuel plus ou moins étendu ». Certains ont cru comprendre que le meilleur — sinon le seul — témoignage qu’on pouvait donner d’un horizon intellectuel étendu résidait dans la conviction acquise, préalablement à toute initiation, de « l’unité et de l’identité fondamentales de toutes les traditions », les individus convaincus que leur tradition est la seule vraie ou la meilleure étant supposés faire par-là la preuve d’un esprit irrémédiablement borné. Si un Occidental, étant donné l’état actuel du milieu où il vit, peut s’imaginer pareille chose, il ne peut en avoir été de même pour Guénon qui vivait en Orient à l’époque où il écrivait ces lignes ; il avait maintes occasions de constater que les « foqara » des nombreuses « turuq » existant au Caire n’étaient pas tous persuadés de l’unité et de l’équivalence principielle des traditions, tout en étant très valablement initiés.
Il est évident que, par « horizon intellectuel plus ou moins étendu », il convient d’entendre une aptitude à assimiler une doctrine traditionnelle plus complètement, plus profondément que n’est capable de le faire la majorité des individus adhérant à la tradition considérée. Nous disons bien : aptitude à assimiler une doctrine traditionnelle, et non pas toutes les doctrines traditionnelles ; une doctrine traditionnelle mais non pas n’importe laquelle. Supposer le contraire reviendrait à nier la légitimité de la pluralité des traditions, puisque n’importe quel homme suffisamment doué serait capable d’assimiler n’importe laquelle, où à prétendre que l’aspirant à l’initiation devrait être déjà au-delà de toute distinction de race, de caste et d’époque, ce qui est évidemment absurde.
En fait, dans une civilisation normale, l’aspirant à l’initiation — qui n’est pas un bébé au berceau ni un enfant en période de croissance, mais un homme plus ou moins Jeune — a d’abord reçu l’enseignement dispensé à tous les membres de la collectivité à laquelle il appartient et pratiqué les rites communs à tous et il est nécessairement persuadé — surtout dans les trois traditions à forme monothéiste — que sa tradition représente la Vérité, qu’elle est la seule vraie ou la plus complète, et, en tout cas, la plus efficace pour son salut, ce qui, d’ailleurs, est très généralement exact pour lui, quelle que soit cette tradition.
Que l’aspirant à l’initiation, aujourd’hui en Occident, ne soit pas toujours cet homme-là, cela est vrai, mais ce que nous venons de dire de l’homme d’une civilisation traditionnelle suffit à montrer que l’adhésion à la notion d’unité et d’identité fondamentales des traditions ne peut constituer une qualification indispensable pour l’initiation. On oublie aussi qu’une telle notion n’est pas forcément le signe d’un large horizon intellectuel : s’il faut un acte de foi pour croire en la vérité d’une tradition, acte de foi qu’on rencontre chez les plus humbles, c’est bien aussi un acte de foi de croire à la vérité de toutes les traditions, et qui n’exige pas plus que l’autre des aptitudes intellectuelles suréminentes.
Et, chez la plupart — chez presque tous — ce n’est vraiment rien d’autre qu’un acte de foi. Nous nous excusons de rappeler des vérités aussi élémentaires : pour avoir la conviction personnelle de l’unité des traditions, il faudrait les avoir étudiées toutes, et les avoir étudiées assez profondément pour être en mesure de concilier leurs contradictions apparentes. Et Dieu sait s’il y en a ! Qu’on veuille bien seulement penser à deux traditions pourtant voisines, telles que le Christianisme et l’Islam, considérées par hypothèse comme également vraies, l’une et l’autre dans leur ésotérisme et leur exotérisme, et essayer de retrouver unité et identité fondamentales par-delà leurs contradictions formelles sur des questions nullement négligeables, et on se rendra compte de ce que représenterait un tel travail appliqué aux seules traditions encore existantes. Nous craignons fort qu’un individu, même exceptionnellement doué, n’épuise toutes ses forces et toutes ses années avant d’y parvenir. Et ce au détriment de la concentration de ses efforts dans une voie unique qui l’eût pu amener, entre autres résultats, non à une connaissance théorique quasi impossible, mais à une conscience effective de l’universalité traditionnelle, simple conséquence de l’état spirituel qu’il aurait atteint.
Si la notion d’universalité traditionnelle ne constitue nullement une qualification initiatique – et on peut même légitimement éprouver quelque méfiance à l’égard de certains qui en parlent un peu trop — cela tient aussi, nous l’avons déjà dit ailleurs — au fait qu’une organisation initiatique est toujours liée à une forme traditionnelle et se propose de guider ses membres dans une voie spirituelle bien définie, en ce qui concerne la perspective doctrinale aussi bien que les moyens techniques, les adjuvants de la réalisation spirituelle. Des organisations initiatiques chrétiennes ou islamiques, par exemple, ayant pour fonction l’enseignement théorique et « pratique » des ésotérismes de ces traditions n’ont point à se préoccuper si les aspirants reconnaissent la vérité du Vêdânta ou du Taoïsme, mais bien de la ferveur de leur foi dans les enseignements du Christ ou dans ceux du Coran et de leur aptitude à les comprendre et à les réaliser.
Dans ces conditions on pourrait se demander pourquoi R. Guénon a tant insisté sur cette notion de l’unité et de l’identité fondamentales des traditions, notion dont la révélation publique comporte entre autres risques -— l’événement l’a prouvé — celui d’entraîner certains chercheurs à se disperser dans des études sans fin sur les doctrines les plus diverses. Nous avons déjà répondu indirectement à cette question lorsque nous avons montré que l’extériorisation de la doctrine métaphysique, pour tenter d’éveiller les possibilités intellectuelles latentes en Occident à notre époque, ne pouvait être le fait de représentants de l’ésotérisme chrétien. Pour que cette extériorisation sous une forme orientale puisse être de quelque utilité pour les Occidentaux — auxquels elle était primitivement et principalement destinée — il fallait bien poser tout d’abord en principe l’unité et l’identité fondamentale des traditions. Cela était de toute nécessité et de plusieurs façons.
L’occidental demeuré chrétien ne pouvait s’assimiler, sans scrupules de conscience, cette doctrine métaphysique sous ses formes orientales, que si on lui donnait l’assurance, que cette doctrine se retrouvait au fond de sa propre tradition, bien qu’elle n’y fît pas l’objet d’un exposé public aussi clair, complet et coordonné. Assurément, il s’agissait là d’une affirmation plus que d’une démonstration, mais si cette affirmation était acceptée, le lecteur se trouvait alors amené à rechercher dans les textes de sa tradition les traces de cette doctrine qu’il lui aurait été, sans l’œuvre guénonienne, assez difficile de retrouver à partir du seul enseignement théologique courant.
D’autre part, il ne faut pas oublier que, depuis la fin du XVIIIe siècle, les doctrines orientales, plus ou moins déformées, avaient peu à peu pénétré, par des voies diverses, dans la culture européenne. Répandues dans un milieu antérieurement déchristianisé dans une large mesure, elles avaient fini, sous la plume de philosophes et d’historiens des religions, par devenir une machine de guerre supplémentaire contre le Christianisme. Affirmer et faire admettre l’unité et l’identité fondamentales des traditions ruinait cette manœuvre car celui qui pensait trouver la vérité dans les doctrines orientales se trouvait alors obligé de convenir qu’elle était aussi dans le Christianisme.
Ainsi l’œuvre de Guénon était pour tout Occidental ayant des préoccupations intellectuelles — qu’il fût antérieurement chrétien ou non —- la chance de retrouver la perspective traditionnelle intégrale et normale. Qu’à côté d’un résultat de cette importance, cette œuvre ait été occasion de trouble où d’erreur pour quelques-uns, c’est à un risque inhérent à toute entreprise humaine, fut-elle hautement inspirée. Il n’y a lieu ni de s’en étonner ni d’en tirer argument contre l’œuvre, mais il n’y a pas lieu non plus de feindre de ne pas s’en apercevoir et de ne pas signaler les écueils quand l’occasion s’en présente. L’un de ceux-ci, nous ne saurions trop y insister, est la dispersion mentale incompatible avec la pénétration profonde d’une tradition.
Certes, Guénon mettant en garde contre le mélange des formes traditionnelles en ce qui concerne les moyens rituels et affirmant la nécessité pour l’initié d’adhérer à une forme déterminée et de s’y tenir strictement, précisait : « Ceci, bien entendu, ne signifie nullement que celui qui est dans ce cas ne doit pas s’efforcer en même temps de comprendre les autres formes aussi complètement et aussi profondément que possible, mais seulement que, pratiquement, il ne doit pas faire usage de moyens rituels ou autres appartenant en propre à plusieurs formes différentes… » (« Aperçus sur l’initiation »).
Ce passage peut paraître remettre en question ce que nous venons de dire. En effet, sa rédaction — ce qui est rare chez Guénon — est ambigüe : faut-il comprendre qu’il n’est pas interdit à l’aspirant ou à l’initié virtuel ou à celui qui se trouve encore à un stade peu avancé de réalisation, d’étudier les formes traditionnelles autres que la sienne, ou bien faut-il comprendre qu’il a le « devoir » de se livrer à cette étude ? La deuxième interprétation ne saurait être retenue car i1 serait contraire à la méthode en usage dans toutes les organisations initiatiques de faire une obligation de l’étude des formes traditionnelles étrangères. Toutefois, si on retient la première interprétation, il faut bien convenir que le texte de Guénon non seulement n’interdit pas cette étude, mais l’encourage.
Pour résoudre cette apparente contradiction, il faut se rappeler que l’œuvre de Guénon ne représente pas uniquement un enseignement spirituel plus ou moins comparable à ceux de Shankara où de Maître Eckhart : elle vise à intervenir dans la marche de l’humanité en un moment cosmique déterminé. Quand Guénon écrit : « Devant l’aggravation d’un désordre qui se généralise de plus en plus, il y a lieu de faire appel à l’union de toutes les forces spirituelles qui exercent encore une action dans le monde extérieur, en Occident aussi bien qu’en Orient », cela suppose, au moins chez certains dignitaires des différentes formes traditionnelles, une certaine compréhension mutuelle, qui nécessite, pour chacun, une certaine connaissance des formes qui lui étaient originellement étrangères. Que cela soit bon, éminemment souhaitable pour l’humanité, ce n’est pas douteux, mais il ne faut pas en conclure que cette connaissance soit nécessaire pour chaque aspirant à la réalisation spirituelle qui, bien souvent, à assez à faire de s’assimiler les données de sa propre tradition. Seulement, Guénon était bien obligé de dire tout ce qui pouvait être utile, à la fois pour chaque aspirant en vue de sa propre réalisation spirituelle, et pour les quelques-uns qui se trouveraient un jour en situation de travailler à l’union qu’il préconisait. Il est bien évident d’ailleurs que tout ce qu’il a écrit n’est pas utilisable — à qualifications intellectuelles égales — par tous ses lecteurs. Par contre — et c’est un des caractères de cette œuvre unique — chacun peut y trouver une lumière pour sa propre situation.
Deux motifs nous ont incité à écrire ce qui précède. Tout d’abord, nous avons l’occasion de constater fréquemment, chez des lecteurs de Guénon, une dispersion à laquelle ils se croient encouragés par l’œuvre même de ce dernier. Aussi avons-nous tenu à rappeler une fois de plus que, s’il est vrai qu’une connaissance théorique fort étendue et inébranlable soit nécessaire avant d’aborder la moindre tentative de réalisation, cette connaissance est avant tout la connaissance de la forme traditionnelle à laquelle chacun appartient, le reste étant, le cas échéant, par surcroît. D’autre part, nous avons voulu mettre en garde contre l’erreur consistant à penser que toute organisation initiatique non dégénérée doit « professer » ou enseigner l’unité et l’identité fondamentales des traditions. Ceux qui pensent ainsi risquent fort, tant en Orient qu’en Occident, de manquer par là l’occasion d’obtenir un rattachement authentique.
Par contre, des affirmations d’universalité ne sont pas nécessairement le témoignage d’une orthodoxie traditionnelle. Nous en avons des exemples particulièrement nets dans une publication inspirée par une organisation d’origine hindoue où on rappelait récemment que Râmakrishna respectait toutes les religions « car il savait que chacune d’elles est l’expression de l’unique religion éternelle », ce qui serait fort bien si d’autres textes ne tendaient pas à détourner de toute tradition définie : « Ne vous attachez pas aux doctrines, ne vous attachez pas aux dogmes, ni aux sectes, ni aux églises, car ces détails vous feraient oublier l’essentiel : la spiritualité qui réside dans le cœur de chaque homme. Prenez d’abord conscience de cette réalité spirituelle, et ne critiquez personne, car il n’est pas de doctrine qui ne renferme quelque vérité. Montrez, par votre vie même, que la religion, avant d’être formulée en crédo, doit se fonder sur une réalisation effective ».
Et il paraît que c’est là « un enseignement qui convient particulièrement aux hommes de notre époque ». Nous croyons certes qu’il est susceptible de plaire à beaucoup d’entre eux parce que cela ne les engage pas à grand-chose. Mais si les doctrines et les églises ne sont que des « détails » dont il n’y a pas lieu de se préoccuper, où l’homme trouvera-t-il la direction intellectuelle et les rites pour atteindre la réalisation effective ? On souhaite, nous dit-on encore, « voir les hommes confronter leurs doutes et leurs certitudes » : sans doctrines, ils n’auront que leurs doutes à confronter.
Enfin, si on se défend de vouloir indianiser les pays occidentaux, et comment pourrait-on y prétendre après ce qu’on vient de lire ? — on ne se prive pas de reprocher aux peuples d’Occident de s’être attachés exclusivement « aux formes extérieures de la religion et au problème du salut », comme s’il y avait une autre attitude légitime possible pour l’immense majorité des hommes. Estime-t-on que le monde s’est amélioré depuis que les Occidentaux, en nombre considérable, ont cessé d’être attachés aux formes extérieures de leur religion et à leur salut ? Pourquoi, en si bon chemin, ne pas souhaiter la disparition de ces formes extérieures dans lesquelles on voit la source de tous les maux, ce qui laisserait la place libre à cette « religion de l’avenir » qu’on nous annonce ?
Assurément les exclusivismes les plus agressifs nous apparaissent, du point de vue spirituel, des maux anodins à côté de cette prétendue universalité, qui est exactement la caricature de celle dont René Guénon fut l’interprète.
Jean REYOR. Études Traditionnelles. Le Voile d’Isis. Mars-avril 1960.