Victor SEGALEN (1878-1919) naît dans une famille bretonne de tradition catholique, poursuit ses études classiques chez les Jésuites et passe son adolescence, sans problème apparent, à l’ombre d’une foi solide. Son départ, en septembre 1898, pour l’École de Santé navale, à Bordeaux, marque la déchirure inaugurale dans ses rapports avec son milieu social, un style de vie étriqué et des habitudes de petit bourgeois provincial.
Malgré les efforts tenaces de sa mère – en correspondance permanente avec le scrupuleux aumônier de l’École –, les premiers troubles, les premiers doutes métaphysiques envahissent le nouvel étudiant. Sa passion pour l’art, la littérature et la musique de son temps, l’oriente de plus en plus vers une vocation en complète discordance avec les souhaits de son entourage. Il découvre l’œuvre de J.-K. Huysmans, d’abord « En Route », puis les textes antérieurs à la conversion de celui qui fut un turbulent protagoniste des soirées de Médan. Et parmi ces livres sulfureux, la Bible de la Décadence ; opus magnum dont un volume à couverture jaune encouragea éminemment la perversion de Dorian Gray : « À Rebours ».
Par l’intermédiaire de dom Thomasson de Gournay, Segalen rencontre l’ermite de Ligugé. Si le futur oblat de l’abbaye Saint-Martin rêve d’un catholicisme mystique régénéré par l’Art, Segalen se prépare à quitter lentement le giron de l’Église, tout en puisant avec allégresse d’intenses sensations dans les témoignages, quiets ou hallucinés, des grands spirituels. Sa religion, volontairement hérétique, le voue au culte de la Beauté, sacrifiant en cela à l’engouement symboliste. Les Écritures n’échappent d’ailleurs nullement à cette entreprise, et, loin de suivre les directives de l’orthodoxie, servent plutôt une imagination assez débridée.
Le brouillon d’une lettre destinée à son directeur de conscience en donne confirmation : « Mon enthousiasme pour l’Ancien Testament est toujours sincère. Mais un beau jour je me suis carrément aperçu (après une lecture du Sar sans doute) que le dit enthousiasme était purement intellectuel et qu’il s’adressait à la Bible en tant que Passé Poétique. Comme Hello, un peu, j’avais vu surtout en l’orient biblique des « Cèdres et des mages, les trésors de Suze et les énigmes de Saba, les songes prophétiques des Pasteurs sous les étoiles de Chaldée… » tout comme l’Égypte était surtout pour moi la séculaire veillée des sphinx autour des traditions endormies ; comme l’Inde, l’Assyrie, ces prodigieuses nécropoles où ne dorment peut-être pas que des corps mais où sommeillent de touffuses traditions. Mais surtout, la transition me manque de cette peuplade polygame, tyrannique, étroite et fermée en son titre de peuple de Dieu, de ce Dieu des Armées même à ses fils impitoyables, se repentant d’avoir créé l’homme (…). (1)
Ensuite, amalgamant – avec une audacieuse candeur – croyances, mythes et légendes, il en arrive à proposer une thèse œcuménique qui dut choquer les certitudes canoniales du bénédictin de Solesmes, s’il reçut jamais cette missive…
« Ne pouvant décidément affilier l’Évangile à la Genèse, je le rapprocherais de bonne foi de la sereine morale hindoue si proche de lui sous une forme désintéressée ». (2)
Le début du siècle apporte au jeune Victor des expériences tumultueuses, le goût de la transgression : échec d’une liaison amoureuse passionnée (et réprouvée par les parents), crises de neurasthénie, dérives à Paris où il fréquente le monde médical et littéraire, initiation aux aventures opiacées, intérêt croissant pour la pathologie nerveuse et pour la musique… Il goûte les sortilèges des cénacles wagnériens où se mélangent – dans un curieux brouillard de volupté – des spiritualités hétérodoxes, quelques aphorismes de Schopenhauer, un orientalisme édulcoré et les classiques intrigues mondaines. Segalen se dégage progressivement de cette atmosphère faisandée, et se lie avec deux poètes qui jettent sur les compromissions littéraires un regard dédaigneux : Rémy de Gourmont et Saint-Pol-Roux.
Le verbe commence à prendre chair, et le corps évite l’enracinement. Il se met à lire Nietzsche, et après s’être enivré des splendeurs baudelairiennes, il se voit happé par le souffle rebelle de Rimbaud. Ses études achevées, le docteur Segalen explore les arcanes de l’esthétisme, mais le hasard l’envoie, dès 1902, vers une terre où survivent les vestiges d’un Paganisme qui fut souverain, où la Croix est un signe d’oppression et d’hypocrite laideur ; et cette rencontre provoque une révolte, une délivrance, une métamorphose…
Sans Dieu ni loi.
Le voyageur en Océanie réalise d’une façon radicale et définitive la rupture d’avec le Christianisme. Les îles du Pacifique offriront à Segalen une illumination, une véritable révélation. À travers ce vaste espace géographique, un médecin de marine, âgé de vingt-cinq ans, s’extasie devant une nature luxuriante, devant un peuple dont la morale ne réprime pas la sensualité, devant une culture d’une incroyable richesse que l’opposition aux valeurs de la vieille Europe rend encore plus attrayante. Mais ce territoire bien tangible où la pensée semble pouvoir s’épanouir dans un corps enfin libre et vigoureux, ce territoire est dévasté par les missions et l’administration coloniale. Et le désastre de l' »œuvre civilisatrice » paraît sans recours.
Dans « Les Immémoriaux », Segalen analyse la lente dégradation de la culture maorie face aux évangélisateurs. Il décrit de manière poignante le combat inégal entre les prophètes du Livre et le conteur dont la mémoire reste seule garante de l’existence des dieux et de la généalogie des hommes. La défaite des Polynésiens est spirituelle autant que matérielle, l’avantage des Européens étant d’unir leur supériorité technique et militaire à une religion rigide dans ses dogmes et ses rites.
Les connivences entre missionnaires, marchands et force armée montrent clairement la faillite d’un message qui, sous prétexte d’apporter la bonne nouvelle, anéantit le dynamisme originel de civilisations entières. La prétention universaliste des Églises chrétiennes masque une réalité moins glorieuse : incompréhension des autres religions, mépris de la différence, médiocrité d’esprit et de comportement, pillage systématique des nations colonisées, mesquinerie d’une institution plus proche de la trivialité que de la grâce. Ne se réclamant d’aucune foi spécifique, Segalen s’ouvre à tout phénomène religieux qu’il apprécie principalement d’un point de vue esthétique et sociologique. Son jugement est positif lorsque les coutumes n’imposent pas une morale étroite, lorsqu’elles ne nient pas l’énergie et la liberté individuelle, la sexualité et l’intelligence créatrice.
C’est dans cette négation que se situe le péché mortel du Christianisme. Or où pourrait-on trouver meilleur terrain d’expérience, sinon en ces lieux qui voient s’affronter les divinités ancestrales d’un peuple dépourvu de pudeur maladive et de ressentiment, et une Trinité d’inspiration helléno-sémitique exportée par les bons offices de la IIIe République ?
Dans les « Pensers païens », composés en 1906, un Maori de pure fiction, un « sauvage » qui « n’existera jamais » (3), disserte à propos de la religion étrangère :
« Lorsque la Société des Missions proclame sa raison d’être qui est « d’expédier l’Évangile aux païens et autres nations non éclairées », nous n’avons pas de preuves immédiates qu’elle ait défiguré, par la suite, son rôle ; du moins dans les grandes lignes. De même encore, ces gens honnêtes furent sincères, quand ils se flattaient – parlant de nous – « d’améliorer leur condition actuelle », « to improve their condition ».
Mais j’avoue qu’ils ont si merveilleusement échoué qu’on ne peut que les plaindre d’une si maladroite et si inopportune sincérité. D’autres, même, que vous appelez toujours catholiques, bien que ce genre de culte ne soit point du tout universel, comme son nom voudrait le dire – d’autres, plus tard venus dans ces îles –, ont aggravé leur intempestive influence d’un manque de logique qui surprend. Je disais, l’autre jour, à l’un de ces excellents Pères – on les nomme Pères bien qu’ils aient renié la paternité du corps –, je disais : « Mon Père, vous imaginez donc être venu ici pour nous tirer, en grand nombre, des flammes éternelles ? Vous croyez nous lancer aux cieux, et comme vous dites « sauver nos âmes » ? Hélas non ! Vous nous damnez plutôt. Écoutez bien. Tout adulte qui observe la Loi Naturelle est digne du Ciel. Il est supposé mériter le baptême du Désir » ». (4)
Ce texte aurait pu, selon une note de l’auteur lui-même, servir de préface au « Maître du Jouir », livre qu’il n’écrivit jamais. Or c’est à l’époque où il rédige ces « Pensers païens » que Segalen entre en contact avec Jules de Gaultier dont l’œuvre donne à son athéisme des assises philosophiques plus fermes. À cette influence, il convient d’ajouter celle, plus polémique, de Rémy de Gourmont qui écrivait : « Tous les efforts des Européens pour adapter à leur organisme les dogmes chrétiens ont été inutiles. Même sous la forme romaine, la moins dangereuse, ils restent un obstacle à la force, c’est-à-dire à la beauté de la vie. Le christianisme est une machine à donner des remords, parce que c’est une machine à diminuer la souplesse et à refréner la spontanéité des réactions vitales ». (5) Et il conclut : « Je comprends qu’on dise nettement comme Nietzsche : le christianisme, voilà l’ennemi. Toute autre formule est un acte de foi religieuse ». (6)
Pour Segalen, la croyance en Dieu est un acte qui relève de l’ordre de l’imagination, et c’est ainsi qu’il s’attaque moins à la fiction elle-même qu’à ses conséquences concrètes. L’échec de la doctrine chrétienne réside dans son incapacité à inscrire, au cœur du réel, quelque chose de sublime et de rare, le sens du dépassement, le reflet du divin.
Dans son ensemble, le message évangélique ne transfigure pas l’humanité qui y adhère, mais il la soumet à de fades principes emplis de résignation, de laideur et de honte.
Quand un Chrétien dispose de quelque noblesse, il l’assume MALGRÉ sa foi…
Le séjour en Chine confirme cette assertion. Les missionnaires rencontrés y sont décrits comme « de petits paysans brusquement transplantés ici, avec de la terre (qu’il leur plaît tant d’acheter, de posséder) collée à leurs pieds. Avec leurs vices très gros souvent. Et des têtes bestiales. Aucune spiritualité. L’âme possible, l’âme catholique, peu visible dans le vicaire, aurait pu, après tout, se réfugier dans ces confins du monde ? Non. Pas même ici ». (7)
Il lui arrive, certes, d’être moins sévère ; par exemple, lorsqu’il fait la connaissance de l’évêque de Pékin, homme accueillant et… lecteur assidu de Huysmans. Ce qui ne l’empêche nullement de préciser :
« Je dois avouer d’ailleurs que j’ai perdu ici l’âpreté un peu partiale peut-être que je mettais à juger le catholicisme en Chine. Je crois le considérer actuellement avec l’exacte sympathie sociale que j’accorde à tout moyen d’équilibre et de force, – mais sans lui accorder un doigt de moi-même. Comment peut-on être catholique ! Encore une fois… » (8)
Le seizième chapitre d' »Equipée » (9) consacre la victoire cruelle et irrévocable du réel sur l’imaginaire chrétien :
« … un allégement, dans les mots, dans les couleurs et les formes, dans l’esprit et dans le cœur, tout se distille en ce léger et enivrant parfum de sainteté… Voilà ce qu’il est décent d’imaginer au seul prononcé de ces mots : Martyrologue, Martyrisé, Martyr et Sainte Relique… Un corps élu ; une chair glorieuse… Mais voici ce que j’ai vu : une charogne. Glorieuse, oui, et je le sais ; mais avant tout, et pour toujours : une charogne ». (10)
Pendant la guerre, Segalen compose un splendide « Hommage à Gauguin », éloge funèbre plein de sève et d’ardeur, apologie du Hors-la-loi qui se rebella contre l’Église et l’État. Il défend jusqu’au bout la valeur des sens, la beauté des apparences, la suprême immanence. Malgré la maladie, l’angoisse difficilement surmontable et la tenace nostalgie de l’absolu, Segalen ne céda jamais aux appels pressants de Claudel. Plus graves, sans doute, sont les tentatives de conversion post mortem. Ce genre littéraire, assez fréquent – il faut bien l’avouer –, fut illustré par Gabriel Germain dans son essai « Victor Segalen, le voyageur des deux routes ». Citant des fragments de lettres et se hasardant dans des interprétations pour le moins forcées, il rattache Segalen d’abord au Christianisme, puis au Bouddhisme. Pourtant, ni l’estime pour Huysmans et Claudel, ni l’attirance pour l’étude des manifestations religieuses ne devaient ramener l’Exote à une foi quelconque.
Serait-il coupable « de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel » (11), comme André Breton le reprochait à Rimbaud ? C’est peu probable, mais nous savons que l’imagination des herméneutes est sans borne – Breton lui-même en fit les frais.
Cependant il nous est possible de résumer ainsi l’évolution de Victor Segalen à l’égard du Christianisme : à l’âge adulte, il quitta l’Église ; il ne se convertit à aucune autre religion ; il avoua en permanence son athéisme – ou mieux, son Paganisme lyrique – autant que sa passion pour les chercheurs d’absolu.
(1) Texte daté du 5 janvier 1900. Cité par G. Germain, « Victor Segalen, le voyageur des deux routes », Mortemart, Rougerie 1982, pp. 87-88.
(2) Ibid., p. 88.
(3) « Gauguin dans son dernier décor et autres textes de Tahiti », Fontfroide, Fata Morgana 1986, p. 35.
(4) Ibid., p. 45.
(5) R. de Gourmont, « Le Chemin de Velours », Paris, Mercure de France s.d., p. 22.
(6) Ibid., p. 56.
(7) « Voyage au Pays du Réel », Paris, Le Nouveau Commerce, 1980, p. 36. Texte daté du 16 juillet 1914.
(8) Lettre à Y. Segalen, 30 juin 1909, in « Lettres de Chine », Paris, Plon 1967, p. 81.
(9) Le chap. 22, « Ces apôtres (à la Chine) pourraient être… », de la ré-éd. Gallimard, avait été supprimé dans la première éd. (posth.), Plon 1929.
(10) « Equipée », Paris, Gallimard 1984, p. 72. (11) A. Breton, « Manifestes du surréalisme », Paris, Gallimard 1977, p. 80.
Marc KLUGKIST. Antaios. Vol 1. No 2. Equinoxe d’automne 1993.