Non, les Dieux ne sont pas morts !

Il ne se passe guère de semaine où je ne lise, dans les gazettes les plus diverses, d’énormes manchettes du style « Dieu est mort », comme si l’on redécouvrait tout à coup le constat nietzschéen, formulé voici un siècle.

Et, ce constat redécouvert, ce ne sont que lamentations, gesticulations, pleurs et grincements de dents pour « porter remède » à une situation créée, rappelons-le tout de même, par les Monothéistes de tout poil.

Dieu est-il vraiment mort, au fait, et quel Dieu ? Il serait trop long de gloser sur le sujet. À lire ou à relire certains textes aujourd’hui, textes des siècles passés ou prose journalistique fraîche d’encre, on a le sentiment d’entrer doucement dans une sorte de catalepsie fortement teintée de schizophrénie : le malade se porte bien mais délire dès que lancé sur les rails de la pensée totalitaire, qu’elle soit monothéiste ou… mono-athéiste.

J’en faisais récemment la remarque à un chantre de l’Apocalypse plongé en état d’hébétude face au fameux « Dieu est mort » et à la chute du Mur de Berlin : « religion » et « athéisme » s’effondrant ensemble, que restait-il ? Certes cela peut paraître fâcheux pour quelques-uns. Mais cela ne modifiera en rien l’existence des Dogons du Mali, des Tibétains du Népal et des Animistes de tous les pays, qui, en somme, représentent au moins 80 à 90 % de la population du globe. Le brave homme en question finit par m’objecter que, peut-être, les Animistes représentaient moins de 80 % du globe… Quoique, même en comptant les catholicisés, les mosaïsés ou les islamisés de force ou d’habitude sociale, je ne sois pas réellement convaincu…

En vérité, je vous le dis : que Dieu « soit mort » ou qu’il ne le soit pas, c’est après tout son affaire. Ce qui importe, c’est que les Dieux sont vivants.

Là est l’authentique Paganisme, transmis d’âge en âge dans toutes les civilisations, sous toutes les latitudes. Comme ces Grecs antiques, j’emporte mes Dieux avec moi, là où je pars, contrairement à ce conventionnel un peu borné qui n’emportait pas la terre de son pays à la semelle de ses souliers.

En réalité, non seulement les Dieux sont vivants, mais, de surcroît, ils sont partout pour qui sait les voir, pour qui les laisse parler en soi-même. En réalité, ils sont bien vivants, bien immanents et éternels, aussi longtemps que nous les porterons en nous et bien au-delà encore.

Toute l’Histoire démontre l’immanence et l’éternité de nos Dieux. Rhabillés de tous les oripeaux sulpiciens, revêtus de carcans trop étroits, ils ont su, avec obstination, se réinstaller dans leurs lieux, leurs espaces, dans nos comportements.

C’est ici qu’intervient, et non pas en d’autres polémiques stériles et manichéennes entre Paganisme et Monothéisme, le sentiment identitaire, qui est d’ailleurs un sentiment fidélitaire. Certes les Dieux peuvent mourir sous d’anciennes appellations, mais nous savons que c’est pour revivre immédiatement sous d’autres, comme le serpent fait sa mue.

Odin, Zeus, Jupiter, Sol Invictus : qu’importe leur nom d’époque si l’un ou l’autre nous donne pour mission de transmettre sa mémoire. Toutes les mythologies sont du reste encombrées de disputes olympiennes à n’en plus finir, étrangement calquées sur celles des hommes, les uns payant parfois pour les autres et inversement. La tragédie antique n’a pas d’autre ressort.

L’essentiel est d’abord la Tradition, transmise d’âge en âge, celle qui se transmet oralement et contre laquelle les tenants du Livre ne peuvent rien. Laissons à leurs lamentations les « orphelins de Dieu », nous qui savons que nos Dieux se gaussent de ce spectacle, du reste prévisible depuis belle lurette.

Laissons délirer les Babéliens en tous genres et autres utopistes, sectaristes, illuminés : Zeus frappe de folie ceux qu’il veut perdre. À la Quête dionysiaque et prométhéenne succède toujours l’ineffable rayonnement apollinien. Hélios frappe de folie mais, comme Zeus, il guérit tout.

Divine révélation de l’écologie post-matérialiste : ce sont les forêts et les sources qui nous enseignent le mieux la place des hommes…

Marc HUGIN. Antaios. Vol 1. No 2. Équinoxe d’automne 1993.