RENÉ GUÉNON était Français de naissance. Dans le milieu oriental où il a passé les vingt dernières années de sa vie, il est et reste français — du moins aux yeux de ses lecteurs étrangers — par la logique irrésistible de l’expression verbale.
Cette traduction logique d’une pensée traditionnelle n’était cependant à ses propres yeux qu’une seule modalité d’expression entre beaucoup d’autres également verbales qui lui étaient moins familières : artistique, poétique, pragmatique…
René Guénon n’était, en effet, guère « génial » dans le sens qu’on attribue de nos jours à ce terme ; son originalité consistait au contraire en ce que, dans un monde infatué d’un modernisme superficiellement international, il s’est efforcé de rester strictement fidèle à la tradition ancienne d’une universalité d’esprit authentique.
Son attachement inflexible aux principes, dont il avait reconnu une fois pour toutes l’immutabilité, faisait de lui un guide sûr et imperturbable à travers le dédale des mouvements d’idées et de théories contemporaines aux dénominations souvent fallacieuses,
Il faut dire que les jugements précis et intransigeants, que ne troublait pourtant aucune prévention et qui étaient plutôt de nature à éclairer l’entendement de ceux qui en étaient l’objet, ne tenaient pas compte des réactions à prévoir de la part des personnes qui pouvaient se sentir visées.
Si la charité proprement chrétienne semblait lui faire défaut, son intelligence qui ne connaissait que la passion de la vérité ne manquait certes pas de la chaleur lumineuse qui se dégage de toute supériorité véritablement humaine.
Qu’il me soit permis de faire ici état de quelques souvenirs personnels :
Au cours des années déjà lointaines où, à Paris, je le voyais à peu près tous les jours, j’ai assisté maintes fois chez lui à des entretiens prolongés fort avant dans la nuit, pendant lesquels, malgré la fatigue, il répondait avec une patience inlassable et lucide aux questions intelligentes où saugrenues posées par des visiteurs de passage : Hindous, Musulmans, Chrétiens…
Plus tard, au Caire, où j’ai passé deux hivers consécutifs avec lui, cette facilité d’accueil clairvoyant semblait avoir retrouvé son cadre naturel dans l’ambiance favorable de l’hospitalité orientale et traditionnelle.
Quelques mois avant sa mort, je reçus de cette largeur d’esprit une frappante confirmation que je ne savais pas alors devoir rester pour moi le dernier signe de vie de cette intelligence exceptionnellement ouverte :
Ayant écrit « A Brief introduction to Hindu Philosophy », destinée à mes étudiants, je lui en communiquai le texte avant même d’avoir envoyé le manuscrit à l’éditeur.
Quand on se rappelle sa condamnation sans appel de la « philosophie » moderne, on sera peut-être surpris d’apprendre que, après quelques réserves initiales, il avait fini par admettre sans aucune difficulté qu’en anglais ce terme « philosophy » pouvait être accepté pour rendre ce qu’en ses propres ouvrages écrits en français, il avait constamment essayé de suggérer par le terme « métaphysique ».
L’universalité de ses vues dépassait en effet de tous côtés les limites de son tempérament individuel et restera, pour ceux qui ont eu le privilège de l’approcher, un souvenir : précieux et inspirateur, qui complète heureusement l’image donnée par ses livres, image fidèle de son intelligence quoique – partielle de sa personnalité.
Et, c’est bien pour cela que la disparition de René Guénon est, pour ses amis personnels, une perte irréparable.
F. VREEDE.
Études Traditionnelles. Le Voile d’Isis. Juillet-août, septembre, octobre-novembre 1951.