Le culte du cheval fait partie des plus vieilles traditions des peuples de l’Europe ancienne. Cet animal, considéré comme la plus noble conquête de l’homme, occupe une place d’honneur dans notre bestiaire sacré, notre mythologie et notre littérature.
Très tôt dans l’Antiquité s’est développée, parallèlement à l’équitation utilitaire des paysans et des soldats, une équitation sacrale et aristocratique, s’adressant à un petit nombre de chevaux sélectionnés et de cavaliers « initiés ».
Dans cette tradition, le symbolisme du cheval prend toute sa richesse. Car le cheval est pour le Chevalier l’instrument de sa Quête. Le cheval instruit l’homme, l’oblige à dompter en lui le côté obscur. D’origine chtonienne, le cheval a un destin solaire. Il symbolise par excellence le passage de la mort à la vie, donc le début du printemps, mais aussi la conquête de l’immortalité pour le héros.
Pour celui qui la pratique avec art et conscience, l’équitation est une expérience d’une grande intensité. C’est en effet l’alliance sacrée de l’homme démiurge avec l’enfant du Vent et du Soleil. C’est l’entente toujours recréée entre deux êtres vivants dont l’alliance remonte à des millénaires. Chacun a sa valeur, sa volonté et sa personnalité propre, avec le risque de réaction violente et imprévue de la part de la monture en cas de désaccord. Le cheval révèle les faiblesses du cavalier, et, par ce fait même l’éduque. Tout bon cavalier doit donc créer l’harmonie en lui-même avant d’espérer l’obtenir dans le couple homme-cheval. Mais sa récompense sera la possession complète des forces de la monture dans le respect de sa beauté et de sa fougue naturelle.
Pour cette raison, le cheval a été vénéré comme l’élément principal de la « panoplie » du Chevalier, ce que rappelle, au cours de la cérémonie d’intronisation du nouveau Chevalier, l’octroi des éperons avant même la remise de l’épée.
Pour le Chevalier d’ailleurs, la principale école, hormis la guerre, de vaillance et de loyauté, sera le tournoi, au cours duquel la bonne entente avec sa monture est le préalable nécessaire à toute réussite.
Toutefois l’alliance de l’homme européen et du cheval ne peut se résumer aux grands siècles de la Chevalerie. Dès le Néolithique, l’équitation est née de l’emploi du cheval par l’homme pour ses transports rapides et ses conquêtes. Instinctive d’abord, elle se codifie pour devenir un art chez les peuples amateurs de beauté. Le premier traité d’équitation et de dressage est l’œuvre du Grec Xénophon. Mais dans toute l’Europe, le cheval prend dès l’Antiquité une grande valeur symbolique et matérielle : il est la marque des puissants et des riches, mais surtout, il est l’instrument de la guerre et de la conquête. Il le restera jusqu’à une époque très récente. La dernière charge de cavalerie en Europe, celle des Kalarachis et des Cosaques — sous uniforme soviétique ou allemand —, a eu lieu lors du dernier conflit mondial. L’histoire tragique des Kalarachis est à cet égard légendaire : vaincus en 1945, ils acceptèrent de se rendre aux Anglais à condition de ne pas être livrés aux Soviétiques et de ne pas être séparés de leurs chevaux. Sur l’ordre de Churchill, les hommes furent remis à Staline, qui les fit déporter, et les chevaux furent embarqués par les Anglais. Presque tous se révélèrent alors inutilisables sans leur maître légitime et aucun ne survécut bien longtemps à cette félonie.
Cet épisode peu glorieux de l’histoire d’Albion la perfide pourrait s’inscrire dans la longue tradition du rapport entre le cheval et la mort de l’homme. En Europe, le cheval a eu longtemps sa place dans la tombe de son maître, comme en témoignent de nombreuses découvertes d’ossements dans les sépultures. Mais son rôle funéraire n’est pas uniquement passif. Le cheval est aussi messager de la Mort et animal psychopompe. En Scandinavie, le cheval introduit le défunt dans le Valhöll ; en Gaule, Epona emmène les âmes vers l’au-delà. Les Walkyries, cavalières émérites, ont pour mission de choisir les guerriers qui seront tués avec honneur au combat et qui, de ce fait, accèderont au royaume des Héros et des Dieux. C’est par sa jument Grani, enfin, que Krimhilde apprend la mort de son époux Siegfried…
Messager de la mort et compagnon dans la vie, le cheval est capable de franchir la porte entre le monde des vivants et le monde des morts. D’où sa qualité d’instrument de la Quête initiatique mais aussi la dualité de son symbolisme : il est à la fois animal chtonien et solaire : Sleipnir, le cheval d’Odin, le dieu souverain, est né de Loki, le dieu incontrôlable, et de l’étalon géant constructeur d’Asgard. Il vient d’un monde de forces non dominées mais aide, avec Odin, à l’ordonnancement du monde. De même Pégase porte la foudre de Zeus mais est né du sang de Méduse, vaincue par le héros Persée : son origine est le Chaos (ou l’Océan d’après certains mythes) mais son destin est le triomphe de la lumière et de la vie après l’intervention de l’homme ou du héros.
Au cheval est donc liée l’idée de régénération du monde ordonné après la destruction ou le chaos. C’est la raison pour laquelle, dans les Védas, le sacrifice du cheval est célébré comme re-présentation de l’origine du monde.
« Quand tu hennis pour la première fois
Venant de naître,
Surgissant de l’océan ou de l’empyrée,
Avec tes ailes de faucon
Et tes bras d’antilope,
Telle fut ta grande, ta mémorable naissance,
Ô, Cheval… »
RIG VEDA
Claude DENYS. Antaios. Vol 1. No 2. Équinoxe d’automne 1993.