Du plus lointain passé de l’Europe au présent non encore totalement submergé, l’idéal de la pensée s’incarne dans le Vrai. À l’origine de cet idéal, nous trouvons le paganisme des peuples indo-européens. Le paganisme est la religion de la vérité, liée à l’année : au temps cyclique. L’année forme un cycle et le retour régulier de la belle saison atteste que l’on a réussi à traverser la « ténèbre hivernale ». Les « heures » sont les divinités gardiennes des portes de l’année, dont le franchissement assure le retour de la belle saison. Or, les heures sont véridiques. Le retour des saisons est donc l’image de la vérité. Ainsi, la tradition indienne représente l’année comme la roue de la vérité. Celle-ci est le pilier de l’ordre du monde. Elle fonde l’ordre social et implique le respect des serments, des contrats, de l’hospitalité, etc. (1) Nos origines culturelles païennes fondent une parole ; une parole interminable, destinée à entretenir un questionnement éternel. La parole est vivante, jamais exactement la même, elle fonde les traditions. Les druides, par exemple, se méfiaient de l’écriture, qu’ils n’utilisaient que pour la fixation d’un moment religieux. « La pensée réelle, active, dynamique, évoluant comme la vie dont elle est la part la plus subtile et la plus précieuse, ne peut, ne doit pas se plier à de telles contingences » (2). L’immense savant Georges Dumézil a consacré à la parole un article essentiel dans lequel il présente la liste des risques de l’écriture : risques de mauvaise application et de non-discernement. Un écrit risque d’être mal compris, mal expliqué, détourné sciemment de son sens. Il peut être falsifié, trahi. Et, à la longue, il vieillit (3). Il n’est pas nécessaire d’insister, en sus, sur le rôle de la parole, des arguments, dans la réflexion positive des Grecs à propos de la cité, cette expérience sociale harmonieuse. L’enseignement par la parole renvoie à la place centrale de la vérité chez les peuples indo-européens. Dans le monde indien, les bardes sont réticents à louer un roi qui n’a pas encore fait ses preuves. À Rome, tous les bénéficiaires d’une appréciation qualifiante l’ont correctement méritée. La situation est identique en Irlande, etc. (4) Dans tout le domaine indo-européen, la parole qui loue ou blâme recherche la conformité au Vrai. Cette parole vraie fonde les institutions, qu’elle s’oriente vers le serment (« aussi vrai que… »), vers l’ordalie (« s’il est vrai que… »), vers la preuve prélogique (« puisqu’il est vrai que… »), ou vers l’action (« puisque je possède telle vérité… »). Hier encore, Montherlant ne mettait-il pas dans la bouche du prince Don Pedro, fils de Ferrante, roi du Portugal, héros de La Reine Morte : « Don Christoval, on a beau vous mettre le nez sur la réalité, vous vous entêtez dans les lieux communs optimistes : ils vous enivrent. Vous étiez pédagogue. Vous croyiez que c’est cette nourriture-là qu’il faut donner aux pauvres jeunes gens qui n’ont déjà que trop tendance à aimer les lieux communs. Et vous continuez. On gagne parfois à être courageux. Et parfois on perd. Voilà ce qu’il faudrait dire. Mais cela est trop simple. Cela est trop vrai. » Ainsi, il existe une longue durée du symbolique. L’histoire des mentalités, des idéologies, des langues, possède un autre rythme que l’histoire immédiate. Le symbolique dure… des millénaires. Or, nous avons tendance à oublier cette présence sous-jacente du symbolique. Un univers mental plus récent encombre notre esprit : l’obsession des ruptures, des révolutions, du progrès.
Pourtant, nombre de nos pensées, paroles, actes, sont fondés sur des principes implicites ; des schémas symboliques d’autant plus profonds qu’ils échappent au conscient. Ils n’en constituent pas moins le fond valorisant de nos conduites. Une activité d’enseignant du supérieur est « informée » par une attitude d’esprit séculaire, qui sous-tend un optimisme formidable : nous ne sommes pas égarés dans une forêt de symboles inintelligibles, abandonnés aux théories à la mode, à courte vue, dont la partialité ou la sottise désolent. Il existe un patrimoine commun, un héritage.
S’il est universel de ressentir des besoins et de vouloir les satisfaire, une autre chose est de les amener au clair de la conscience. Réfléchir sur eux, en faire une structure intellectuelle, est une histoire qu’il nous appartient de dire, après l’avoir pensée. Cela est difficile car l’information doit être sûre, la connaissance avertie des réalités, la perspective ouverte.
Au cœur de notre univers mental européen vit cette constante : la certitude de l’existence d’une évolution, la confiance en une dynamique de l’esprit humain, qui ne fait pas de nous des automates aveugles mais des artisans conscients, s’ils le veulent, d’un destin. Rien n’est figé ou donné une fois pour toutes : pas d’utopie passéiste et ossifiée, pas de matérialisme béat, de frénésie utilitariste, de messianisme forcené, hystérique et paranoïaque en faveur d’un paradis terrestre. Au-delà de ces frénésies, l’esprit européen assume la temporalité, la domine, lui assure un sens. Le paganisme proclame l’harmonie du cosmos et l’excellence de la vie humaine, glorifiée par la sagesse et l’héroïsme. L’idéal de la Grèce est le sage qui s’élève à la contemplation de la vérité par l’exercice de la droite raison. C’est le magistère de la parfaite maîtrise de la pensée et de la forme ; la divinisation de la nature en raison de sa beauté. L’idéal de Rome est le héros, le soldat ou le magistrat qui a sauvé, servi, agrandi sa patrie ; l’art de gouverner, l’administration, l’ordre public, le droit qui fixe à chaque personne et à chaque condition un statut spécial, voilà son héritage. Le monothéisme, par contraste, a répandu dans le monde une forme d’intolérance, la pire de toutes, l’intolérance religieuse. La société païenne, du fait qu’elle reconnaît l’existence de plusieurs dieux, admet la légitimité de tous les cultes dans les limites de la police des bonnes mœurs. Le paganisme est sans dogmes, sans castes sacerdotales détentrices d’une orthodoxie et intéressées à la faire respecter. Le paganisme ignore le délit d’opinion, ce qui représente une lacune pour les monothéistes d’hier et d’aujourd’hui, ce qui prouve aussi combien il a peu le souci des âmes. Depuis la montée en puissance du monothéisme, la pensée qui n’est pas rigoureusement orthodoxe est tenue pour un péché. En cette fin de siècle, l’intolérance recouvre l’Europe et s’accomplit sous nos yeux l’asservissement spirituel des hommes.
Jean DESSALLE. Antaios. Vol 1. No 1. Solstice d’été 1993.
Références :
(l) Jean HAUDRY, La Religion cosmique des Indo-Européens, Archè/Belles Lettres 1987.
(2) La somme à ce sujet est actuellement l’ouvrage de Françoise LE ROUX et Christian GUYONVARC’H, Les Druides, Ouest-France 1986.
(3) Georges DUMEZIL, La tradition druidique et l’écriture : le vivant et le mort, Cahiers pour un temps, Centre Pompidou/Pandora 1981.
(4) Ce thème est étudié par G. DUMEZIL dans Servius et la fortune, Gallimard 1943.