Qui que tu sois, quoi que tu sois, Zeus, Dieu, je te loue d’être impitoyable, de ne faire grâce à personne, de ne faire exception pour personne, de ne te préoccuper spécialement du salut de personne, de n’envoyer de sauveur à personne.
Tu n’es pas bon. Tu es encore moins miséricordieux. Mais tu donnes à tous les êtres selon ce qu’ils peuvent prendre. Tu n’es pas juste à la manière humaine, faisant la même part pour chacun. Tu es juste comme une balance, où compte le moindre poids. Avançant le long du chemin de ta Loi, mince comme un fil de funambule, tout être essaie de se tenir en équilibre, ou de ne perdre l’équilibre qu’un court instant, dans un mouvement qui permet de le rattraper. Si le funambule a présumé de ses forces, et s’il tombe, tu ne fais aucun miracle pour le sauver et tu le laisses s’écraser sans remède.
Tu es inégalitaire. Mais beaucoup moins qu’il ne paraît, car tu donnes des compensations invisibles. Tu fais aimer leurs chaînes aux esclaves, leurs infirmités aux infirmes, leurs larmes aux affligés, leur humilité aux humbles. Tu effaces dans l’égalité de la mort les échecs et les fautes, parce que tu effaces aussi les triomphes et les vertus. Tu effaces les chagrins et les deuils, parce que tu effaces autant les joies et les extases. Tu renvoies au néant les bourreaux et les victimes, les puissants et les faibles. Ceux qui meurent avant l’âge perdent moins qu’il ne paraît, car tu allonges le temps de l’enfance, qui paraît presqu’une éternité, et tu abrèges le temps de la vieillesse, qui passe comme une ombre.
Tu n’es pas la Raison. Tu n’es pas le Logos. Parce que tu es ce qui fonde la raison et le raisonnement. Tu n’es pas un mathématicien, un géomètre, mais tu donnes aux mathématiciens, aux amateurs de sciences et de jeux, le champ même où ils peuvent s’amuser.
Tu n’es pas Parole, ni même Langage, ou Signification, car tu es au-delà, non seulement des mots, mais des sens. Tu t’exprimes dans tes créatures, mais ta création ne signifie rien, pas même ta gloire. Tu n’es pas intelligible, et tu ne sembles pas apprécier l’intelligence pure. Mais tu donnes à comprendre selon les besoins de chaque être. Tu te montres en toute clarté à ceux qui ont des yeux pour voir, car tu es un dieu inintelligible, mais non un dieu caché.
Tu n’es pas Amour, mais tu es moins encore Haine. Tu rends la haine pénible à ceux qui l’éprouvent et l’amour délicieux à ceux qui peuvent garder un îlot de sécurité et d’intimité. Tu obliges chacun à se défendre, à tuer pour vivre, à avoir des crocs et des griffes, à se cramponner à son domaine. Mais tu ne favorises pas plus la violence que la faiblesse, et tu fais périr les violents aussi bien que ceux qui se laissent violenter. Tu favorises seulement l’ardeur à vivre, à maintenir, à réparer, à continuer, à résister.
Tu permets le mensonge quand il est une arme pour survivre. Tu permets le camouflage, le mimétisme du prédateur et de la proie, la publicité pour attirer ou pour effrayer, ou pour faire confondre. Tu permets les beaux décors destinés à éblouir. Mais tu n’admets pas la moindre tricherie dans les constructions et tu ne sauves pas ceux qui font naufrage dans un bateau de carton, ou ceux qui sont écrasés par des constructions mal équilibrées.
Je te loue d’être indifférent à mes louanges, comme tu le serais à mes imprécations. Je te loue de m’avoir fait vivre et de me laisser vivre encore un moment avant de me laisser mourir – sans jugement dernier, sans rétribution ni punition comme tu laisseras mourir toute l’espèce humaine, et tous les vivants. Du moins sur cette terre qui n’est pas promise à une vie éternelle, mais qui aura été une fenêtre sur l’éternité.
Raymond RUYER. Antaios. Vol 1. No 1. Solstice d’été 1993.