L’esprit du paganisme, ou l’essence de la philosophie païenne.

L’importance du mythe dans l’histoire de la pensée européenne n’est plus à prouver. Il s’agit d’un mode d’accès au réel, et en même temps une tentative permettant de le traverser pour viser un univers de significations, de valeurs, de règles servant de ciment à une communauté. Plus on étudie nos religions antiques, mieux on comprend qu’elles sont, au même titre que les outils et le langage, inscrites dans l’appareil de la pensée symbolique. Si diverses qu’elles soient, elles répondent toujours à cette double et solidaire vocation : par-delà les choses, atteindre un sens qui leur donne une plénitude dont elles apparaissent, en elles-mêmes, privées ; arracher chaque être humain à son isolement en l’enracinant dans une communauté qui le conforte et le dépasse.

Le panthéon païen est un système de classification des puissances, des pouvoirs, des modalités d’action qui sont à l’œuvre dans l’univers. Or ces puissances se combinent — sinon le monde serait un chaos — mais, aussi, elles se combattent — sinon le monde serait immobile. Ce système classificatoire et cette façon de penser le monde impliquent, pour chaque individu, un rapport au divin original et spécifique. En effet, ce n’est pas en tant qu’individu que le païen respecte ou craint un dieu, mais en tant que chef de famille, membre d’un genos, d’une phratrie, d’un dème, d’une cité. ZEUS lui-même n’existe que par GAIA, OURANOS et CHRONOS. Il est lui-même l’élément d’une lignée, tout comme les hommes. Hésiode dit : « Une, commune, est la race des hommes et des dieux. » Les dieux immanents à l’univers sont à l’intérieur du monde et font partie du même système que les hommes. C’est pourquoi il faut bien comprendre que les dieux antiques n’ont rien d’universel : ils sont liés à une cité, à une socialité communautaire précise et localisée : « il n’y a culture que parce qu’il y a demeure » (1). On ne peut donc être « protestant païen », avoir ses dieux et sa foi pour soi. Les dieux sont toujours natifs d’un site, d’un lieu qui leur est générique. Dans le Paganisme, l’homme et les dieux, l’individu et la cité, la subjectivité et le social n’existent respectivement qu’à partir de leur intime connexion. D’où cette impossibilité d’une coupure, d’une fêlure antagoniste entre le Sacré et le Profane. Ceci explique que le Sacré, dans les traditions indo-européennes, soit synonyme d’existence prise dans le fondement de son essence intime. Exprimant la présence intérieure de la vie sous sa forme de plénitude la plus intense, « le Sacré c’est l’existant réel, la structure fondamentale des choses. » (2) La méditation sur nos mythes ne cesse de renvoyer, de manière discrète mais perceptible, à une source secrète d’où ils tirent élan et mouvement. Source dont ils tentent d’exprimer l’inexprimable d’une expérience fondamentale et fondatrice.

L’expérience en question est aussi le devoir d’une pensée authentique, révélant une présence faite indissolublement de vie et de mort, d’éclosion et de déclin, d’avancée et de retrait. À travers génération et destruction, cette pensée centre son attention sur ce qui est au cœur de la vie concrète, qui trouve son repos dans la perpétuité du mouvement qu’il produit : immanence solaire d’un essentiel auquel les Grecs donnèrent le nom d’ÊTRE.

Tout l’Esprit du Paganisme est incarné dans cet impensé qu’est l’Être ; l’Être dont tout dérive, tout découle, l’essence même du sacré dans sa vérité ultime. L’Être qui est l’essence de ce qui est « supérieur à la vie au sein même de la vie ». (3)

L’Être est notre sol originel, la terre natale que l’on n’a jamais fini de découvrir, le fondement à fouiller. L’Être comme tel, l’Être comme question, l’Être comme la simplicité primordiale toujours oubliée, mais qui ne cesse de proposer sa présence et son avènement à la pensée méditante.

Pensée aurorale qui, dans sa clarté matinale, illumine l’histoire du Paganisme sur notre terre d’Europe. Première lumière jetée au sein du monde grec, et qui poursuit encore sa course dans notre sombre présent. Lumière qu’il nous faut préserver, entretenir et développer. Car, « ce n’est qu’à partir de la vérité de l’Être que se laisse penser l’essence du Sacré. Ce n’est qu’à partir de l’essence du Sacré qu’est à penser l’essence de la divinité. » (4)

Cette vérité de l’Être est comme la condition d’un Paganisme réel ; c’est à partir de là seulement qu’il devient possible de décider « si le Dieu ou les Dieux se refusent, si et comment la nuit demeure, si et comment se lève le jour du Sacré, si et comment dans cette aube du Sacré un apparaître des Dieux peut à nouveau commencer. » (5)

Toutefois, il faut savoir que l’accès à cette vérité de l’Être, qui est l’Esprit du Paganisme, est le fruit d’une démarche, d’un engagement. La chouette d’ATHÉNA, avec vigilance et impassibilité, interdit toute approche non véritable. Des deux soleils jaune d’or de ses yeux, elle veille sur l’expérience du Sacré. Ainsi nous comprenons pourquoi les instaurateurs des mystères, comme les philosophes initiés aux degrés les plus avancés de la vérité de l’Être, expriment leurs doctrines à travers un langage symbolique, mythique et hermétique. Par ce moyen, ils protègent le Sacré. Le motif et le secret des mystères comme des systèmes de la philosophie païenne se justifient par le fait que l’Être (la Nature) aime à se cacher, ainsi que le disait HÉRACLITE. La vérité est atteinte au prix d’efforts et de participation à une Quête.

C’est à la recherche de cette Quête que doivent s’attacher ceux qui, dans ce monde, espèrent voir renaître l’espoir d’un nouveau destin pour un Sacré en attente d’un Futur. Cette Quête, en tant qu’expérience, ouvre sur une totalité impressionnante. C’est l’ordre réel, la diversité et la hiérarchie, la force, l’énergie sensible de la vie, les contradictions, les antagonismes et l’harmonie, la présence invisible du Vrai, c’est tout cela qu’on appelle l’Être, en qui réside de manière latente tout l’Esprit du Paganisme, du Sacré et des Dieux.

Si l’espérance est encore vivante en nous, si nous ne perdons pas foi en notre combat, c’est à l’horizon de l’Être que nous le devons, un horizon qui n’est pas clos, et que nous devons nous donner pour tâche de faire réapparaître dans la perspective du ciel d’Europe.

Jean-Marc VIVENZA. Antaios. Vol 1. No 1. Solstice d’été 1993.

Notes :

1) M. HEIDEGGER, Questions IV.

2) J. RIES, Les Chemins du Sacré dans l’Histoire.

3) J. EVOLA, Les Symboles et les mythes de la Tradition occidentale. 

4) M. HEIDEGGER, Lettre sur l’Humanisme.

5) M. HEIDEGGER, op. cit.