Servir deux maîtres ? 

Au risque de provoquer la stupéfaction de nos lecteurs, nous voulons leur parler aujourd’hui de… la radiodiffusion française, et ce que nous avons à en dire n’est pas sans rapport avec certaines prises de position dont le numéro spécial sur René Guénon a été l’occasion. 

Depuis la fin de 1947, la Grande Loge et le Grand Orient de France ont pris l’initiative de participer aux émissions radiophoniques. La causerie de la Grande Loge de France du 17 juin 1951 s’intitulait « La Franc-Maçonnerie, société initiatique ». Quoi qu’on puisse penser de l’opportunité de ces émissions en général, et réserve faite quant à l’emploi du mot « société », il faut bien dire que cette causerie définissait la Maçonnerie en des termes qui ne seraient nullement déplacés dans notre revue.

Le conférencier a décrit la Maçonnerie comme étant essentiellement une « société initiatique traditionnelle » dépositaire d’un élément non humain s se transmettant sous la forme (?) d’une « influence spirituelle », au moyen de rites, par une « chaine non interrompue dont le premier maillon se perd dans un passé indéfini ». Il a fait très justement la distinction entre organisations initiatiques et sociétés secrètes plus ou moins politiques, a parlé du secret d’une façon tout à fait orthodoxe, et aussi de l’intuition qui permet « d’aller au-delà de la raison discursive pour atteindre à la connaissance pure qui est le but même de toute initiation véritable ». Nous avons même relevé, au sujet de la nécessité de la transmission initiatique ininterrompus comparée à la succession apostolique des Églises chrétiennes une phrase textuellement prise dans les Aperçus sur l’Initiation. 

Nous devons avouer que nous nous attendions à ce que le conférencier nous apprenne à quel Maçon éminent il devait une conception de la Maçonnerie qui contrastait si étrangement avec l’idée qu’un profane pouvait s’en faire d’après les quarante-cinq causeries qui ont précédé celle dont nous parlons. 

Mais cela n’est pas venu… À vrai dire nous ne l’avons pas regretté car nous ne revendiquons certes pas pour l’œuvre de René Guénon et pour sa personne une forme de « publicité » qu’il avait refusée lorsqu’on nous l’avait offerte, mais nous avions pensé que le conférencier estimerait qu’il était juste de rendre à chacun ce qui lui appartient, c’est-à-dire cette quarante-sixième causerie à René Guénon dont l’œuvre en a fourni tout l’essentiel et les quarante-cinq autres aux Maçons modernistes. Aussi avions-nous eu tout d’abord l’idée de demander au conférencier à quelle étrange pudeur ou à quel mot d’ordre il avait cédé en s’abstenant de mentionner René Guénon alors que, dans les émissions précédentes, on ne s’est pas fait faute de nommer bien des « illustres Maçons ». À la réflexion, nous avons pensé que c’était à une pudeur très louable qu’avait obéi le conférencier et nous lui avons su gré de sa délicatesse, mais ne pense-t-il pas, qu’en les galvaudant au milieu des informations sportives et des vulgarités des chansonniers, où peut « déshonorer », profaner les idées aussi bien que les personnes ? 

Nous nous demandons surtout ce qu’on peut attendre d’une semblable émission. Éveiller chez des profanes un intérêt pour des idées traditionnelles ? Certainement pas, puisque l’exposé ne fournit à l’auditeur aucune possibilité d’en apprendre davantage à ce sujet, si tant est qu’on puisse émettre la supposition fantastique qu’un habitué des émissions radiophoniques soit susceptible d’éprouver quelque « tentation » de ce genre ! Pour notre part nous rendons grâce au ciel de ne pas avoir entendu parler pour la première fois de tradition et d’initiation au cours d’une émission radiophonique, car il nous eût alors été impossible de prendre ces choses au sérieux. Si faible et si confuse que soit l’aspiration spirituelle chez un homme, sa seule présence est incompatible avec le caractère dispersant et dégradant de ce qu’on appelle —— ironiquement sans doute — le plus moderne des moyens d’« information » et qui est, en réalité, un des plus puissants moyens de déformation et de subversion. 

Se propose-t-on d’amener de nouveaux adhérents à la Maçonnerie ? c’est probablement, en effet, l’un des principaux buts de toute la série des émissions maçonniques, mais dans le cas particulier de la causerie qui nous occupe, il faut une certaine dose de naïveté pour la croire susceptible de contribuer à ce résultat. Les précédentes émissions traitant de questions morales et sociales, voire de science et de philosophie n’avaient rien d’incompatible avec la mentalité moderne et, par suite, pouvaient toucher un petit nombre d’individualités au sein de la masse du public qui suit les émissions radiophoniques, mais la causerie du 17 juin ne peut que déconcerter l’auditeur. Depuis quatre ans, On s’est fait gloire de compter au nombre des Maçons les Voltaire, les Helvétius, les Condorcet, les Proudhon, les Jules Ferry ainsi que bien d’autres politiciens et « penseurs » rationalistes. Comment l’auditeur pourrait-il comprendre que ces personnages dont le rôle antitraditionnel est bien connu soient en même temps des types représentatifs d’une société traditionnelle dépositaire d’un élément non humain ? Comment le même auditeur pourrait-il comprendre que Voltaire, Helvétius et Proudhon aient eu pour but « d’aller au-delà de la raison discursive »? Comment pourrait-il comprendre ce qu’est l’initiation alors que la 45° causerie nous dit, en invoquant — bien à tort d’ailleurs — l’autorité d’Edouard Schuré que les « grands initiés » sont ceux qui a ont compris tout en se tenant hors des temples » ? 

Comment peut-on présenter des points de vue aussi contradictoires et aussi incompatibles, à moins de professer un mépris total pour l’intelligence et les facultés logiques des gens à qui l’on s’adresse ? et si l’on à ce mépris, en somme excusable ici, pourquoi s’adresse-t-on à ces gens et cherche-t-on à les attirer à soi si ce n’est par un souci vraiment exclusif de la quantité ? II est vraisemblable que ce souci est devenu, en effet, prédominant, mais quand on en est là, a-t-on encore le droit de parler d’initiation ? 

La contradiction que nous signalons, le conférencier du 17 Juin a essayé de l’escamoter en disant que les activités de la Maçonnerie sur les plans moral, social, politique, voire économique n’étaient que « des aspects extérieurs, des applications d’ordre pratique de quelque chose de plus profond et de plus caractéristique ». Ceci pourrait être vrai s’il y avait parfaite cohérence entre les aspects extérieurs et l’aspect le plus profond et s’il y avait subordination totale des premiers au second. Mais c’est d’une évidence éclatante qu’il n’en est rien et qu’il y à, au contraire, opposition totale, irréductible entre les aspects extérieurs qui se dégagent des quarante-cinq premières causeries et l’aspect authentique et profond qui nous est décrit dans la 46ème. II faut choisir : une organisation initiatique ne peut subsister indéfiniment en étant traditionnelle dans son centre et dans son essence st anti-traditionnelle dans ses manifestations. Le vrai Maçon ne peut pas être Voltaire, Helvétius, Proudhon, Jules Ferry et, en même temps, Martines de Pasqually et René Guénon. Il est écrit : « Toute maison divisée contre elle-même périra ». 

Nous savons bien qu’il y a la fameuse « tolérance s dont notre conférencier a voulu tenir compte. Sur ce point nous ne lui répondrons pas nous-même et nous laisserons la parole à l’un de ses confrères qui nous est aussi inconnu que le conférencier lui-même et qui, à peu près à la même époque, a pris position d’une façon autrement énergique : « Que penserait-on d’une Loge où devraient être reçues, simultanément ou successivement, l’erreur et la vérité, à condition d’être exprimées toutes deux dans les formes requises ? Où l’orateur qui en appelle au Grand Architecte de l’Univers et celui qui le nie, l’orateur qui professe le caractère initiatique de la Maçonnerie et celui qui répudie les formes de l’initiation seraient également remerciés pour la leçon maçonnique qu’ils nous donnent, le premier par son élévation d’esprit, le second par son absence de préjugés ? La tolérance ne peut pas être l’exclusion de la certitude, il faut se rendre compte qu’il y a des inconciliables, que les compromis ne sont pas toujours possibles et qu’on ne peut servir plusieurs maitres à la fois. Il est des circonstances de nôtre vie spirituelle où il faut avoir le courage de choisir et celui de se prononcer ».

Se prononcer est un acte double. Tout « oui » authentique exige un « non ». Le Christ n’a pas apporté la paix mais le glaive. Les Maîtres Maçons ont une épée. 

JEAN REYOR. Études Traditionnelles. Le Voile d’Isis. Janvier-février 1952.