La Dacie Hyperboréenne (II).

En utilisant le symbolisme géographique du Delta du Danube, nous avons montré (dans le précédent article) que la Dacie a été, à une époque fort éloignée, le siège du Centre spirituel suprême. Il nous faut encore parler d’une autre analogie très probante sur cette question. Il s’agit du Caucase. On sait qu’il y a eu d’abord un Caucase polaire, puisqu’il est dit que Prométhée fût attaché à l’axe du Pôle. Il y a le Caucase moderne. Cependant, nous offrons au lecteur ces quelques extraits à méditer : 

Julius Florus (III, 5) dit que le proconsul de Thrace, Pison, châtia les barbares en les poursuivant dans les montagnes du Rhodope ; il passa ensuite dans les montagnes du Caucase. Or, Rhodope est en Thrace… 

Le géographe romain Julius Honorius, dans sa Cosmographia parle de deux chaînes de montagnes appelées Caucase, l’une en Europe près des Monts Haemus, et l’autre à l’Est de la Mer Noire, en Asie. 

Et dans la plus ancienne chronique russe, celle de Nestor : « Dans la partie nord du Pont-Euxin il y a le Danube, le Dniester, et les Monts Caucases ou Hongrois ». 

Enfin citons en entier l’épigramme de Martial au soldat Marcellin, partant en expédition en Dacie : « Soldat Marcellin, tu pars maintenant pour prendre sur tes épaules le ciel des Hyperboréens et les astres paresseux du Pôle gétique. Voilà les roches de Prométhée. Voilà ce Mont fameux dans les fables. Bientôt, tu verras tout cela de tes propres yeux. Quand tu contempleras ces rochers où résonnent les douleurs immenses du Vieux, tu diras : Oui, il a été encore plus dur que ces dures pierres, et tu pourras ajouter que celui qui a été capable de souffrir de pareils tourments, a pu vraiment aussi former le genre humain » (Epigr. lib., X, 46). 

Chez les Romains, dans les plus anciennes inscriptions et dans les Chants des Saliens, le Ciel apparaît sous le nom de Caelus Manus, Kerus Manus, ou Duonus Cerus. Or, nous trouvons en Roumanie les noms presque identiques Caliman, Karaïman, Domnul (le Seigneur) Cer, appliqués à des Montagnes sacrées et à des Êtres. Il y a en Roumanie trois Monts Karaiman et quatre Kaliman et tous sont sacrés. Le plus important des Kaliman est appelé aussi « Le Trône de Dieu ». Dans la poésie populaire le Ciel est adoré comme divinité. C’est le « Ciel sacré », le « Seigneur Ciel » (duonus Cerus), le « Haut Ciel », le « Bon Père ». Caraiman (Cerus Manus) nous apparaît comme « le Seigneur de la foudre et de l’éclair », le « Grand et puissant Juge du monde ». Donc dans les traditions roumaines Caliman désigne à la fois un Être et une Montagne. Or, remarquons que le nom d’Orphée a la même racine que Riphée, les Montagnes hyperboréennes et daciques. Tout cela est extrêmement important, parce que cela montre que Orphée et Caliman ont été des désignations du Roi du Monde. Notons aussi que le « Roy du Ciel » qui joue un rôle si important dans la « Geste » de Jeanne d’Arc, et qui, d’après certains désignerait le chef suprême du Centre Spirituel qui « missionna » la Pucelle, que le « Roy du Ciel » est la Traduction littérale de Caliman et de Caraiman, une des désignations du Roi du Monde (ou d’une de ses plus hautes « hypostases »), dans les Traditions roumaines où il y en a plusieurs comme on le verra par la suite. On verra aussi les faits et les arguments qui nous font croire à l’existence d’un très grand centre spirituel dans la Dacie, jusqu’au-delà du Moyen Age. 

Nous avons vu que le « Vieux Noël » de la Tradition roumaine est identique à Saturnus Senex : Saturnum a salu diciturécrit Macrobe, et c’est une étymologie unanimement admise (saturatio, Satya-Yuga). En roumain on dit Craciun salul-ul, « Noël le Repu ». 

Un autre aspect de Saturne en Roumanie est le héros populaire, Novac (nouveau). En français « No(v)el ». Ce Novac, ce Noachus est identique au Noak biblique. 

Chose significative, Novac, quoique nouveau, est appelé « le Vieux Novac ». Or ces contrastes sont tout à fait la principale caractéristique de Saturne : Jeune-Vieux, Nouveau- Ancien, Noir-Blanc, Plomb-Or. Ce qui est encore plus remarquable, c’est que Novac est appelé quelquefois Manea, Minea, où Mihnea, noms qui dérivent de Manu. 

« Le Vieux Noël a régné ici sur les Géants, avant la venue des Roumains. » « Il était le Roi des Pasteurs. » « Novac était le Roi des Géants. » « Manea-Novac habitait dans un grand Palais Blanc sur une haute Montagne. » « Manea-Novac a fondé la ville de Seligrad ». « Le Fils aîné de Novac s’appelait Jovea » (Lovis) et ceci est fait pour dissiper les dernières incertitudes. Zovea représente l’aspect bénéfique de Novac ; il a un autre fils, Gruia, qui est appelé Grozav-ul, le Terrible, qui représente le côté de la rigueur. Ici, une variante très curieuse du mythe connu : Novac et Zovea sont rivaux mais seulement en prouesses et en hauts faits. Novac a encore un fils illégitime, appelé aussi Zovea, qui l’assassine par surprise, Le Zovea légitime tue le meurtrier et succède à Novac dans le Palais Blanc de la haute Montagne. 

Le Père de Novac est Tancu ce qui est un curieux renversement de la véritable hiérarchie. lancus est le nom archaïque de Janus comme on le voit dans les Chants saliens : Zancus, Jane, Duonus Ceruses. 

Chez certaines tribus pélasges de la Cappadoce, Saturne était adoré comme Zeus ; Pline l’appelle Dokius filius Cæli ; en d’autres termes, il est le Dieu Dace par excellence et en fait toute la Dacie est mise sous le hiéroglyphe de Saturne. Il y a aussi une divinité collective dacique, appelée la Dacia felix assimilée à Gaia. Cette assimilation de la divinité collective locale avec le grand Principe féminin, était tout à fait courante dans l’antiquité. Dans les légendes roumaines Dacia est appelée Dokia, Deciana, Baba Gaia. 

Ceci nous amène à parler des autels qui lui sont consacrés, sur la montagne sainte, Caraiman, Il est dit que ces pierres représentent Dokia et ses moutons, pétrifiés par le « Bon Dieu », qu’elle avait défié ; ce qui est une variante évidente du Mythe de Niobé et des Niolides. On les appelle aussi les Babele. 

Ces autels se trouvent à 2.145 mètres, sur un immense plateau qui couronne le Mont Caraiman. 

Rien de plus impressionnant que ce paysage abstrait. Les crêtes de montagnes environnantes donnent à ce vaste plateau les rebords d’une coupe. Juste au milieu du plateau qui peut bien avoir trois ou quatre kilomètres de diamètre se trouvent deux groupes de rochers, composé chacun de trois rochers. Leur hauteur varie entre 3 et 4 mètres. Ils ressemblent à des ovaires au centre d’une nature géante, attendant le sperme céleste, Le tout est d’une terrible, d’une admirable nudité. Paysage « métaphysique » par excellence, avec son herbe brûlée par le vent âpre des cimes, sans couleurs, sans pittoresque, nu… 

Il y a une grande pierre noire 

Ler, Doamne, Ler ! 

Près d’elle est la Mère agenouillée, 

— Comme une Pierre sur une pierre — 

Pour accoucher du Fils qui est dans la Pierre… 

Elle accoucha du Fils de la Pierre… 

Le Mystère des Mystères… 

En dehors de ces deux groupes de 3 rochers chacun qui sont au centre du plateau, il y a encore beaucoup d’autres groupes sur la circonférence, mais trop détériorés par le temps pour qu’on puisse se rendre compte de leur forme. Ce plateau avec ces rochers semble avoir été un immense temple stellaire, comme celui de Glastonbury. Les six rochers centraux groupés en deux figures triangulaires, semblent avoir été consacrés aux douze dieux principaux, et aux douze constellations zodiacales, Les groupes de la circonférence du plateau symbolisent aussi des constellations sans qu’on puisse préciser lesquelles. 

À trois heures de là, et formant le même massif que le Kaliman, se trouve la plus sainte des montagnes sacrées de Roumanie, le Mont Om. Relevons d’abord la « coïncidence » entre ce nom et le monosyllabe sacré des Hindous. Chez les Thessaliens, Saturne était adoré sous le nom de l’Oyolotos, ce qui est identique à la forme articulée roumaine Om-ul, surtout si l’on efface le suffixe os, qui est grec. Om signifie en roumain l’Homme, et dans ce cas spécial, l’Homme Universel, Saturne, le Papacos, le Vieux. C’est son simulacre qui a donné son nom à la Montagne. En effet, près de la cime de l’Om, il y a un énorme rocher, d’une trentaine de mètres de hauteur, qui a une saisissante ressemblance avec une tête humaine. Bien entendu, on risque de se voir taxé de manque de sérieux par tous les « spécialistes » si on ose dire que ce rocher à été sculpté. Une simple « coïncidence » clament tous ces messieurs, car ils ne peuvent pas contester la ressemblance frappante. Elle a bon dos la « coïncidence » !.. Constatons qu’elle fait bien les choses, qu’elle pousse le souci de la vérité jusqu’à l’imitation de la tiare pontificale dacique ; relevons aussi que les paysans appellent couramment ce rocher « l’Homme » et qu’il a donné son nom à la Montagne la plus Sainte de Roumanie, 

Au sommet même de 1’ « Om » (à 2.550 m.), il y a un omphalos gigantesque de dix mètres de hauteur et vingt de largeur. C’est le geticus polus, nommé par le peuple l’ « essieu du Monde » et le « Nombril de la Terre ». 

En outre le Mont Om est traversé par une grotte immense qui est une des plus grandes du monde, en ce sens qu’on n’en a pas encore trouvé la fin. On en a exploré une vingtaine de kilomètres et c’est tout. 

On dit que le Dieu suprême des Daces était Zalmoxis, Il faut s’entendre. Le Dieu suprême dacique est sans nom, sans qualification (Strabon). C’est Brahma nirguna, comme d’ailleurs ce doit être dans une Tradition qui fut la primordiale. Il est le Ciel serein ; le trouble dans la nature, vient des démons de la tempête, des nuages, de la grêle. Pour pouvoir Le contempler, le Dace tire des flèches dans les nuages. Simple coutume qui, bien transposée, en dit long sur les modes de réalisation dans la Tradition primordiale… Le Dieu est adoré dans les hautes Montagnes, dans les solitudes où seulement les aigles peuvent monter, Pure tradition ouranienne, rigoureusement « monothéiste » et qu’aucune orgie dyonisienne ne trouble. Comme dit le poète : 

 « Et plus vaste que tous les mondes, Zalmoxis lui-même, disparaît dans sa propre ombre. » 

A ce Dieu illimité, on donne seulement le nom de son représentant Zalmoxis. Or, Zalmoxis est une fonction comme Zoroastre. Quant à la fable qui fait de Zalmoxis  un esclave et un disciple de Pythagore, il faut l’attribuer à l’incroyable outrecuidance des Grecs. Même un historien profane comme Pârvan, la qualifie dans sa Gelica de « naïveté rationaliste grecque » et il ajoute : « l’evhémerisme existait en Grèce longtemps avant la naissance d’Evhémere ». En réalité c’est le contraire qui est vrai, car ici, c’est bien le cas de dire que « la Lumière venait du Nord ». Ce qu’il faut retenir de cette fable, c’est que même les Grecs avaient été frappés par la ressemblance entre les enseignements pythagoriciens et les doctrines daco-thraces. D’ailleurs un Grec, Hermippus Callimachius dit textuellement que Pythagore était « disciple des Sapiences thraces ». 

Zalmoxis était une fonction saturnienne. Il est 1’ « Homme » dont le simulacre se trouve sur le Mont Om. L’historien Mnaseas de Patrae nous dit que les Gètes adorent Saturne qu’ils nomment Zalmoxis (Fragm. hist. gr., III, 153). Et Diogène Laërce (1. VIII) : « Les Gètes nomment Saturne Zalmoxis ». Si on élimine dans Zalmoxis le suffixe grec is, il reste Zal-mox — Zeul-mos, c’est-à-dire, en français, le « Dieux-Vieux », qui n’est autre que Saturnus senex. Les Daces appelaient Zalmoxis « notre Dieu et notre Roi » (Platon, Charmides, 5). 

Le Grand-Prêtre dace habitait dans la montagne sacrée dans une grotte : il était Dieu (Strabon). Personne n’avait le droit de le visiter sinon le Roi. Il ne descendait que dans de très rares occasions, quand il avait des ordres à donner. Une de ses occasions fut très significative : sous le roi Burebista (contemporain d’Auguste), on interdit absolument la culture des vignes. Le Grand-Prètre, Deceneus, descendit lui-même de sa montagne pour signifier cet ordre. Or, pour que le Grand-Prêtre-Dieu se dérangeât lui-même pour cela, il fallait qu’il s’agisse d’autre chose qu’un puritanisme « prohibitionniste », À notre sens, il s’agissait de sauvegarder la pureté de la doctrine ouranienne et apollinienne dacique des influences dyonisiennes de la Thrace, qui les avait elle-même reçues de l’Orient. 

Une fois tous les quatre ans, la nation faisait au Dieu suprême, le sacrifice le plus haut : un homme qui avait la grande mission de porter là-haut les vœux de la nation. Et ce sacrifice était si saint que, si celui qui était jeté à la pointe des piques ne mourait pas, cela signifiait, non que le Dieu l’épargnât mais qu’il le considérait indigne de se présenter devant lui. L’ascèse la plus rigoureuse menait à Lui. Celui qui s’engageait sur la Voie devait renoncer aux femmes, au vin, à la viande, et concentrer sa pensée sur l’Éternel. 

Il y a encore un autre fait extrêmement remarquable, à propos de la caste suprême dacique. Voilà ce que dit Jornandès, l’historien des Daces : « Les premiers d’entre eux étaient les Sarabos lereos : parmi lesquels, on ordonnait des rois et des prêtres. » Donc, il y avait une seule caste pour les fonctions sacerdotale et royale : les sarabos cumulaient les deux fonctions. Et en effet, il y eut des Grands-Prêtres qui furent en même temps Rois : Dion Chrysostome parle de Comosicus qui succéda simultanément à Burebista, le Roi et à Deceneus, le Grand-Prêtre, cumulant ces deux fonctions, comme ce roi Anius dont parle Virgile dans l’Eneïde : Rex hominum, Phoebisque sacerdos. 

Le frère du dernier roi des Daces, Decebale, était Grand- Prêtre. 

Qu’est-ce que cela signifie ? Que les serabos étaient au- dessus des castes, qu’ils étaient des hamsa. Or, qu’une sur-caste hamsa, héréditaire, visible et accessible, existât encore en plein Kali-Yuga, cela constitue un cas extraordinaire de survivance qui démontre en même temps la sublimité et l’importance de la Tradition dacique. Encore une preuve, parmi tant d’autres, qu’elle était la Tradition primordiale elle-même, car seulement des hamisa peuvent garder une Tradition primordiale ; nous soulignons aussi qu’on ne peut pas parler d’ « ésotérisme dacique », exotérisme et ésotérisme étant en « indistinction » dans cette Tradition. 

Le représentant du Dieu suprême ne peut être que le Roi du Monde ou un de ses aspects ; celui-ci fut le chef suprême du grand Centre spirituel qui subsista en Dacie après le déplacement du Centre Suprême vers l’Orient. Zalmoxis, fonction saturnienne désigne donc le Roi du Monde. Ce qui nous fait penser ainsi, ce sont les noms nombreux et variés sous lesquels est désignée cette fonction dans la Tradition roumaine populaire et vivante. Il est le « Vieux Noël qui fut le « roi des Roumains », le « roi des Pasteurs ». Il est aussi le « Vieux Novac », qui régnait « dans un Grand Palais Blanc sur une haute Montagne ». Il est le « roi de la Roumanie », Janus (Jean-Saint-Jean, Ion-Sant-Ion). Dans les Kolinde, il a la place d’honneur près du « Bon Dieu » (Apollon). I1 juge avec le Bon Dieu Adam » (fonction de justice). « Il intercède près de Dieu pour le pardon des hommes » (fonction de médiateur) ; « il est de grande aide à Dieu » ; « il est grand Archer » ; « il apaise les flots et les vents » (fonction de Paix). Il est Ordonnateur et Justicier. 

Il accomplit un des plus grands mystères qui soit, le mystère de la Pierre.

Notons que chez les Grecs Janus est identique à Ion. L’invocation « Io ! » qui se trouve en tête des Kolinde, s’adresse à lui : la Saint-Jean de Janvier est demeurée encore la plus grande des fêtes de Roumanie. Toute la population y participe. Encore aujourd’hui, le roi, le gouvernement, le corps diplomatique, se rendent en grande pompe au bord de la Dambovitsa (rivière de Bucarest). Là, le Patriarche jette une croix d’or dans l’Eau. S’y jette qui veut et on récompense celui qui retrouve la croix. Notons aussi l’intéressante remarque de Rôscher, que le Temple de Janus est situé dans la partie N.-E. du Forum. 

Il est parlé dans les légendes roumaines d’un mystérieux Ler-Imparat. L’Empereur Ler.. « Ler-Empereur est le plus grand Empereur du Monde. Il les dirige tous… Seul Dieu est plus grand que lui… Il habite dans un grand Palais dans une grotte… Il habite sur une grande Montagne. Personne ne peut trouver cette Montagne sauf celui qui plaît à Ler-Empereur… Plusieurs Roumains ont trouvé le Palais de Ler-Empereur, mais n’en sont pas revenus. Tous les courtisans de Ler-Empereur sont des moines… » Est-il besoin encore de dire qui est ce Roi des Rois ? Mais voilà ce qui est décisif : 

Il est parlé dans les légendes roumaines d’une mystérieuse population, « les Doux », les Rohmanes, les Rahmanes, les Roucmanes… « Ce sont des Doux, des Saints. Ils habitent au bout du Monde, près de l’Eau de Samedi ; ils sont tous hermites ; ils sont tous prêtres ; leur pays s’appelle Makarele (Makarôn ver, les Iles des Bienheureux). Les Portes du Paradis sont près de là… Chez les Rohmanes on trouve de l’Eau de Vie et de l’Eau de Mort… Les meilleurs parmi les ascètes vont là et ne retournent plus. Chez les Rohmanes le Soleil ne se couche jamais (L’Arctique). » Le peuple fête encore aujourd’hui les « Pâques des Rohmanes », qui arrivent une semaine après les Pâques chrétiennes. Les bonnes femmes jettent à la rivière les coques d’œufs dont elles ont préparé des gâteaux aux Pâques, pour qu’elles aillent jusque chez les Rohmanes, dans l’Autre Rive. Car les Rohmanes n’ont pas besoin de l’œuf entier, comme nous pécheurs ; la poche d’air leur suffit. 

« Un Moldave s’en alla avec une barque sur la Mer Noire. Après quelques jours de navigation, il vit une haute montagne, qui attirait sa barque comme le « fer empoisonné » (l’aimant). Dans cette île habitaient les Rohmanes saints. Il commença à visiter les lieux. Ce qui émerveilla le plus notre homme, ce fut l’Eau des Rohmanes, qui brulait toute seule quand on y mettait une mèche. Un Rohmane le rencontre : — Veux-tu être mon serviteur ? — Oui, mais à condition que tu m’apprennes à faire de cette Eau de Feu… — Entendu. Le Moldave servit 7 ans et apprit à préparer l’Eau de Flamme… ». Sans commentaire. 

« Les Rohmanes habitent sous la Terre… Jadis ils ont habité sur la Terre… A la fin du Monde Dieu les ramènera sur la Terre…» 

Et encore ceci : 

« Le Roi des Rohmanes est Ion-Sant-Ion. » 

et ceci : 

« Le Chef des Rohmanes est Ler-Empereur. » 

Ler, Aleroï, Leru, Leor est le Nom, le Mantra du Roi du Monde. C’est Lui que les petits enfants invoquent quand ils vont avec leurs Kolinde, annoncer à Noël, de maison en maison, la Bonne Nouvelle. 

Nous avons donc trouvé dix noms, désignant dans la Tradition géto-roumaine la fonction de Roi du Monde : 1) Le Vieux Noël. 2) Ion-Sant-Ion. 3) Le Vieux Novac, 4) Tovea, son fils et successeur. 5) Manea. 6) Orphée. 7) Zalmoxis. 8) Ler-Empereur. 9) Cali-man. 10) Karaï-man. 

À propos des Rohmanes, nous devons dire que la plus forte et la plus guerrière des populations pélasges du Nord du Danube fut celle des Arimnes. C’est Homère qui en fait la plus ancienne des mentions : le terrible géant Typhée qui combattit les Dieux était du pays des az. Il les appelle dans l’Odyssée, Erembi, Arambes. Denys le Périégète les appelle oesuot (montagnards). Il dit qu’ils sont de la race des Titans. Ils sont nommés aussi Arimphées, Arimanes, Ramnes. Ptolémée appelle une des villes de la Dacie Rami-dava, 

Il ne faut pas croire que le nom de Roumain soit nouveau, Dans le peuple, roumain est équivalent de paysan autochtone. Quand il réorganisa l’Empire, Dioclétien appela Romanie toutes les contrées sujettes habitées par les Geto- Thraces ; si ce nom venait de Rome, il aurait mieux convenu à l’Italie, La vérité est que Rome, Romanie, Roumanie sont de vieux noms pélasges, Les restes des vieilles tribus thraces de la péninsule balkanique s’appellent Aroumains et parlent le Roumain. 

Nous croyons que tous ces noms dérivent des Arimoi homériques, et ceux-ci ont un rapport avec Ram. Dans la Mythologie roumaine il est parlé d’un Ram-Empereur. En outre il y a une foule de localités en rapport évident avec le sixième Avalävé : Rama (deux localités), Ramna, Ram-nic (2 départements), Ramesti, Rima, Rigmani, Roma, Rombia, Rams, Rum, Armeneasca, Armenis, Ormeni, Ramsca, Rams- cani, etc. 

Il y a en Roumanie un curieux monument archéologique. C’est le « sillon de Novac ». Il est d’une longueur énorme, ruiné en grande partie, mais pas assez pour qu’on ne puisse pas se rendre compte de sa continuité certaine, Il commence vers Budapest, il descend entre la Theiss et le Danube, traverse le Banat roumain, pénètre en Valachie par les « portes de fer » du Danube, sillonne cette contrée dans toute sa longueur, parallèlement aux Carpathes, il traverse la Moldavie méridionale, passe le Dniester et continue jusqu’au Don. Sa hauteur varie entre 1 et 3 m. ; le prince Cantemir, voyvode de Moldavie, qui le décrivit au XVIIesiècle, indique le même tracé, mais le dit plus haut ce qui est naturel. Il l’appelle, on ne sait pourquoi fossa Trajani imperatoris. 

Il existe un peu plus au Nord que ce sillon et parallèlement à lui « une série de pierres et de dalles traversant la Bessarabie et passant en Russie ». Et Cantemir décrit aussi cette series maximorum lapidorum.

Quinte-Curce dans sa vie d’Alexandre (VIII, 7) nous raconte que le héros macédonien, après avoir conquis les Perses et les Bactriens, fit une expédition contre les Scythes d’Europe. Il arriva au fleuve Tanaïs (Don) qui sépare les Bactriens des Scythes (détail important, car il précise bien la situation de la Scythie). Il passe le Tanaïs, défait les Scythes et les poursuit tout le jour jusqu’au-delà des bornes de Liber Pater. Ces bornes de Liber Pater consistaient en de grandes dalles et pierres, posées à de petits intervalles les unes des autres. 

Remarquons que Ler peut être une contraction de Liber, ce qui ne signifie pas qu’il soit d’origine latine, mais que les deux noms procèdent de la source primordiale proto-pélasge. 

Enfin Hérodote nous parle de « Voies sacrées », des Scythes. Que signifient ce gigantesque sillon et ces voies sacrées ? Il faut exclure naturellement tout caractère utilitaire ou commémoratif. C’est du côté de la géographie sacrée qu’il faut trouver une explication. Voyons les légendes qui donnent toujours les lumières dernières. On a vu que Novac est identique à Saturne. 

« Ce sillon a été tracé par Novac, de l’Occident à l’Orient » pour apprendre aux Roumains l’agriculture. Il a tiré lui- même la charrue. La charrue de Novac a été tirée par 12 bœufs. Novac a labouré en longueur et en hauteur ! Deux bœufs, l’un noir et l’autre blanc ont tiré la charrue de Novac. Ce sillon est la ceinture de la terre (on ne saurait si bien dire, car il coïncide avec le 45° parallèle, la moïtié de la distance entre le Pôle et l’Equateur !). Novac a voulu tracer un sillon sur le Nombril de la Terre. Pendant qu’il labourait, Novac se fit faire de la musique par des colzars (cytarrhèdes). Et enfin cette phrase qui est une des plus pures voix du Passé, un véritable diamant traditionnel qui éclaire un des points les plus importants de l’histoire sacrée : 

« Le sillon a élé tracé par Ler-Empereur, avant qu’il ne partît pour l’orient ». 

On a vu qui était Ler-Empereur. Ce sillon qu’il a tracé « de l’Occident à l’Orient » indique entre autres, l’itinéraire de la migration hyperboréenne et du Centre Suprême. Cette migration venant du Nord a rencontré le Danube, là où il fait un angle de 90°. Elle a suivi son cours inférieur et est entrée en Dacie par les « Portes de Fer ». Après une étape d’une durée qui nous est inconnue dans cette contrée, elle a poursuivi son chemin vers l’Orient, conduite par Ler-Empereur. Il est à noter que ce sillon a en Russie un léger fléchissement vers le Sud. Si on prolonge la ligne du sillon vers l’Asie, elle rencontre le Caucase… (se rappeler les trois Caucase, polaire, dacique et asiatique). Donc, la migration hyperboréenne fut verticale jusqu’au point où elle rencontra le 45° parallèle, la moitié de la distance entre le Pôle et l’Équateur. Là, elle se divisa en branches horizontales. Une partie de la migration poursuivit la verticale jusqu’en Grèce. Quant à la branche occidentale, celtique, de l’Hyperborée, son itinéraire nous est indiqué par le symbolisme géographique, par le bon sens aussi : le cours supérieur du Danube. Et la Croix fut ainsi parachevée. Les Celtes se mêlèrent avec des éléments étrangers, notamment atlantéens. La tradition celtique est donc beaucoup moins pure que la Tradition dacique. 

Il y a encore un mythe admirable qui se rapporte visiblement à ce même sillon : Il y avait jadis un serpent gigantesque qui gardait les « portes de fer » du Danube ; il tuait tous ceux qui voulaient passer… Il désolait toute la contrée… Mais le vieux Novac l’attaqua dans sa caverne, le blessa, et le contraignit à en sortir… Le serpent s’enfuit, poursuivi par Novac… A Craïova, il lui coupa, d’une flèche, un morceau de la queue, à l’Olt un autre, à Pitesti, à Ploesti, à Braïla, de même. Il allait lui écraser la tête, quand celle-ci se jeta dans la Mer là où est l’ile des Serpents (Blanche) et l’empoisonna toute. C’est depuis lors qu’elle s’appelle Mer Noire. Sept localités en tout. Du point de vue microcosmique, l’opération paraît comme un aspect plutôt maléfique du réveil de la Kundalini. Mais le fait se passe bien dans le Monde Majeur. On peut voir ce qu’était la géographie sacrée « opérative ». C’est seulement sur nos cartes qu’un kilomètre carré est pareil à un autre kilomètre carré. La Terre est un organisme spirituel, subtil et corporel. Elle a des lignes de force, des nœuds de puissance qu’il fallait délier, canaliser, sublimer, résorber (et non pas détruire naturellement), opérations suprêmes entre toutes réservées aux Dieux où à leurs représentants, les Nova, les Ler. 

Géticus. Études Traditionnelles. Le voile d’Isis. Juin 1936.