Les origines de l’art.

La question des origines de l’art peut être abordée par deux côtés, inséparables et complémentaires, le côté historique et le côté logique. On peut d’abord essayer de situer dans le temps le moment où apparaissent pour la première fois des œuvres façonnées par la technique manuelle : c’est la méthode de l’archéologie préhistorique, On peut, d’autre part, étudier la genèse de l’art dans l’esprit de l’homme en dehors de toute considération d’époque : c’est la méthode de l’esthétique. 

Ces deux ordres d’étude sont liés, de telle sorte qu’une solution historique quelconque amène avec elle son double logique et réciproquement. Ainsi les croyances anciennes sur la préhistoire humaine étaient déduites de l’esthétique traditionnelle, tandis qu’aujourd’hui l’esthétique n’est plus qu’une annexe de l’archéologie officielle, qui assimile le primitif avec le « sauvage » et avec l’enfant. Nous aborderons aujourd’hui le problème sous l’angle historique, réservant pour une prochaine étude la critique de l’esthétique moderne. 

Pour situer l’apparition de l’art dans la suite des siècles, il faut d’abord se mettre d’accord sur un ensemble de considérations relatives aux différentes époques de la préhistoire et à l’état primitif de l’homme, considérations que le point de vue choisi, c’est-à-dire l’origine de l’art, est particulièrement apte à légitimer. En effet s’il est une erreur capitale qui vicie les idées modernes, dans tous les domaines, c’est bien celle de progrès. Or en art ce mot n’a aucun sens. Entre un bison dessiné en ocre sur les parois de la grotte d’Altamira par un artiste magdalénien et un lévrier de Pisanello ou même un lion de Barye, on ne peut dire qu’il y ait « progrès ». L’art place les œuvres de l’homme sur un plan de continuité, d’égalité et de constance, qui libère la raison moderne du plus grave obstacle qu’elle rencontre dans la compréhension des cycles tels que la tradition en enseigne la succession. L’art ne progresse pas. Son origine est toujours actuelle puisqu’elle se place au-delà même du psychique. Il n’est pas besoin d’être enfant pour débuter, un véritable artiste débute tous les jours. On n’est artiste qu’à ce prix. C’est presque là une définition. 

Débarrassés de ce préjugé nous sommes plus aptes à comprendre certains faits qui arrêtent encore les préhistoriens, comme la supériorité relative des races paléolithiques plus anciennes en fait de sculpture, ou bien la décadence brutale, la quasi-disparition de l’art des Magdaléniens à l’aurore du néolithique, tandis qu’apparaît une race nouvelle, moins douée pour les arts mais jouissant d’un degré de « civilisation plus élevée ». Problème en effet insoluble pour la science archéologique, mais qui peut recevoir des doctrines traditionnelles une claire explication. 

Tout le secret réside dans l’idée que l’on se fait du « primitif ». Pour un esprit contemporain, il est difficile, il est presque impossible de séparer dans l’homme ce qu’il est et ce qu’il a, son être et son avoir, de comprendre que l’avoir, c’est-à-dire le matériel entier de la civilisation, ne peut prospérer qu’aux dépens de l’être, donc que la « civilisation » moderne est une excroissance monstrueuse qui a vidé l’homme de son intime substance, en la matérialisant au-dessus de lui comme un fardeau, autour de lui comme une prison, en lui comme un virus, et dont la ruine inévitable et nécessaire le laissera délivré sans doute, mais démuni et moribond. 

L’autonomie, l’autarchie du primitif est pour nous inconcevable. L’indépendance absolue d’un homme qui satisfait lui-même à tous ses besoins, qui retient en lui toutes ses puissances parce qu’il reste consciemment lié à sa nourricière et féconde origine, l’inattaquable et invisible empire d’une personnalité n’est pas compris du « civilisé » qui se met à la place de cet être et s’imagine ravalé à l’animalité, seul, faible, pauvre et nu, tel qu’il pourra peut-être se trouver demain, mais tel qu’il n’a sûrement jamais vécu dans le passé. 

Pour comprendre la vie de ces hommes, vêtus de peaux de bêtes et qui se nourrissaient sans fatigue des fruits de la terre, il faut admettre chez eux, par compensation et par équilibre, une spiritualité d’autant plus haute qu’elle n’était gênée autour d’eux par aucun artifice. Cet état correspond encore à celui de tous les peuples pasteurs, à celui des patriarches qui récitaient la Bible ou le Coran, dont le contenu dogmatique et la perfection formelle sont inconciliables avec la théorie moderne du « primitif ». 

Sans doute l’art plastique, que nous avons ici en vue, ne se développera que plus tard avec les néolithiques agriculteurs et sédentaires, avec les créateurs de ces villes, qui, comme on l’a dit justement, constituent toute la « civilisation ». 

Mais même au temps d’errance et de nomadisme originel — plus « naturel » que l’ultérieure sédentarité — alors que la tradition se maintenait à ces hauteurs sublimes de connaissance et de poésie dont la Bible et les Védas nous conservent des reflets diminués et incompris, l’art plastique jouait son rôle puisque dans toutes ses manifestations, il était et il reste encore la fixation symbolique d’une pensée. 

D’ailleurs, au point de vue historique qui est ici le nôtre, on peut dire que (abstraction faite des théories qui sont absurdes) les découvertes de la science préhistorique ne s’opposent nullement aux doctrines traditionnelles et que bien au contraire ces découvertes reçoivent des doctrines une complète et seule valable explication. 

Si nous essayions de le montrer, la première tâche qui nous incomberait serait de dresser une table d’exacte concordance entre les chronologies ancienne et moderne, entre celle qu’enseigne, par exemple, la tradition hindoue et celle qu’adoptent, provisoirement, les archéologues contemporains, Tilak, l’auteur d’un livre souvent cité, The Arctic Home in the Veda, s’est essayé jadis à cette confrontation. Mais comme la science moderne est aussi variable que l’erreur, que les dates aujourd’hui admises s’enfoncent dans le passé considérablement plus loin qu’elles ne le faisaient au moment où l’auteur hindou écrivait, il est plus sage de nous abstenir de recommencer son essai et de nous contenter de quelques larges repères. 

Il est relativement facile de concilier en gros la succession des divers manvantaras avec les révolutions cosmiques suivies de périodes glaciaires, dont la géologie reconnaît aujourd’hui l’existence. Il est probable en effet que le début de l’actuel manvantara correspond à la dernière époque glaciaire, contemporaine de cet âge que les archéologues nomment le paléolithique inférieur. 

L’origine de l’art ne peut donc pas être cherché plus haut, au sens matériel où nous prenons ici le mot origine. Rien d’humain, sinon le germe biologique mystérieux qui a présidé à une nouvelle renaissance, n’a pu en effet franchir le gouffre de la dernière catastrophe cosmique. 

L’art proprement dit apparaît dans les fouilles beaucoup plus tard, au niveau du paléolithique supérieur, aux âges aurignacien, solutréen et magdalénien, ce qui le ferait remonter ainsi au milieu de l’actuel manvantara. La période azilienne, plus récente, empiéterait sur le Kali-Yuga et avec l’apparition des néolithiques — qui seraient nos pères — nous pénétrerions dans la zone historique très large qui va de l’Égypte prédynastique jusqu’aux Celtes de l’âge du bronze. 

A cette très générale distribution dans le temps devrait succéder une fixation dans l’espace. Il nous faudrait dresser la topographie planétaire, si l’on peut dire, de ces civilisations disparues, qui n’ont laissé comme signatures que des graffiti sur des parois de rocher. 

Or l’Europe seule, moins encore, les seuls pays occidentaux ont été fouillés depuis longtemps avec méthode et continuité. Comment donc la science préhistorique ose-t-elle conclure sans posséder en mains toutes les pièces du procès ? Comment imaginer la civilisation de ces peuples notoirement nomades comme s’ils étaient sédentaires, de ces peuples venus d’une patrie inconnue comme s’ils étaient autochtones ; comment les juger par les seules traces de leurs passages dans trois ou quatre petits pays européens ? Comment, même au cas hypothétique où toutes les terres du globe eussent été fouillées, ne pas admettre la possibilité de l’engloutissement de contrées entières sous la montée des océans post-glaciaires, en un temps où le tracé des continents et la courbe des climats n’obéissaient peut-être point aux mêmes lois qu’aujourd’hui ? Quand on adopte l’origine arctique de la tradition primordiale et par conséquent l’origine nordique des peuples dont cette tradition est le support, comment ne pas trouver illusoires les conclusions d’une science qui devrait prendre comme fondement et base de ses spéculations des fouilles faites au-delà du cercle arctique au centre du home primordial, c’est-à-dire là où elles sont devenues quasi impossibles ?  

Mais ce n’est pas tout. Le tableau des faiblesses de la science préhistorique est bien plus étonnant encore. Non seulement ses éléments d’information sont restreints par la difficulté des fouilles et le défaut des chercheurs, mais elle l’est bien davantage par l’usure des choses. On assiste ainsi à ce paradoxe vraiment effarant qui consiste à appeler paléo- et néolithique, c’est-à-dire à qualifier d’âges de la pierre, des temps et des civilisations qui étaient presque entièrement fondées sur l’emploi du bois, matériau aujourd’hui évidemment disparu. À supposer donc que nous possédions tous les ustensiles de pierre de ces époques, nous ne pourrions nous prévaloir que d’un matériel d’exception, d’un pourcentage infime de probabilités qui ne nous permettrait de rien conclure avec certitude. 

Enfin et surtout, quand bien même, par un miracle analogue à celui qui nous a conservé Pompéï, le cadre de la vie de ces peuples nous serait intégralement restitué, rien ne serait fait encore, toutes les erreurs resteraient permises et seraient commises. Il faudrait franchir, tout comme pour les objets qui nous restent, le dernier pas et le plus difficile : celui de leur interprétation. Le « décor » mobilier n’est en effet que le signe d’une pensée disparue et si la tradition de cette pensée fait défaut, aucune observation, aucune hypothèse, aucun rapprochement avec l’art des Esquimaux, des Australiens ou des enfants contemporains ne peut suppléer le secret de la vraie langue perdue. 

Il nous faut recourir obligatoirement aux lumières que les traditions diverses nous offrent pour éclairer la nature de l’art, pour comprendre ses origines, rituelle et symbolique, pour saisir son rôle de support d’un cérémonial et de fixateur d’une formule. L’œuvre d’art préhistorique nous apparaît, ainsi que tout autre d’ailleurs et plus que tout autre, comme le seul fragment subsistant d’un tout, dont l’élément principal, la pensée des hommes qui l’avaient créé, nous manque et nous manquera toujours. 

Essayons du moins pour finir de faire quelques remarques au sujet de ce double rôle possible de l’art préhistorique. Les monuments les plus remarquables et les plus anciens consistent en grottes ornées de l’époque paléolithique supérieure. Or, si l’on considère la topographie compliquée des couloirs d’accès de ces abris qui évoquent invinciblement le dédale des labyrinthes crétois, si l’on songe qu’elles ne furent vraisemblablement jamais habitées d’une façon continue, si l’on examine le décor d’animaux, de mains d’homme plaquées aux parois, l’absence systématique de représentations humaines, sauf de petites silhouettes suppliantes analogues aux « orantes » des catacombes chrétiennes, on ne peut s’empêcher de croire que ces lieux furent des sortes de temples naturels, de sanctuaires pour initiations ou cérémonies funéraires. 

Les dolmens ou allées couvertes des périodes suivantes, ne seront en somme que des reconstitutions artificielles des grottes primitives, en des pays où les grottes naturelles n’étaient plus utilisées ou bien n’existaient pas. Archéologiquement parlant les dolmens formeraient ainsi une liaison entre les grottes paléolithiques et les « tombes » à coupoles de Mycènes. 

Plus tard le décor géométrique, très discret dans les âges anciens, où l’expression symbolique avait un aspect plus « naturaliste », s’étalera sur les mégalithes, sur les menhirs (ces ancêtres des gnomons et des obélisques), sur les cromlechs (cercles de pierre de signification astronomique). Il se composera de cercles, de croix, de swastikas, de spirales simples et doubles, d’images solaires, de signes pictographiques stylisés, qui ne peuvent être interprété que comme une écriture. 

Il est en effet impossible de séparer à leur naissance le langage, l’écriture et le dessin. Leur apparition est simultanée, comme est simultané leur rôle symbolique et phonétique. Ainsi en font foi les hiéroglyphes égyptiens primitifs et les plus anciens caractères chinois. 

Que nous offre donc après ces pages de trop sommaire explication le tableau de l’art préhistorique ? Des temples, des tombeaux, des observatoires, des inscriptions. N’est-ce pas justement la liste même des monuments que les civilisations les plus complètes peuvent encore offrir aux méditations des hommes ? 

Elie LEBASQUAIS. Études Traditionnelles. Le voile d’Isis. Mai 1936.