Les réalisations inférieures.

On trouvera ci-après la traduction du commentaire de Kshêmarâja sur le 4e sitra du 2e  unmêsha des Shivasûtras. Ce texte, extrait de la Shiva-sûtra-vimarshinî (« Méditation des Shiva-sûtras »), suit immédiatement celui que nous avons traduit sous le titre « Le Secret des Mantras » (numéro spécial sur La Tradition hindoue, août-septembre 1935, pp. 338- 353). Comme dans ce précédent article, nous donnons d’abord la traduction du commentaire lui-même, puis, dans une seconde section, celle des deux notes figurant dans l’édition typographiée de la Vimarshinî ; nous conservons aussi le système des chiffres romains pour le renvoi à ces notes. Le tout peut être considéré comme une sorte d’illustration des considérations présentées par M. René Guénon sur le « rejet des pouvoirs » (Études traditionnelles, numéro de juin 1935). En ce qui concerne le Shivaïsme kashmirien et les Shiva-sûtras, on pourra se reporter à l’avant-propos de la traduction précitée des « Secrets des Mantras ». 

1. Commentaire de Kshêmarâja. 

Il est cependant des personnes qui, justement par l’effet de la volonté du Seigneur suprême, ne trouvent pas d’attraits dans cette puissance des mantras, telle que nous venons de la décrire ; ils ne s’y intéressent même pas pour autant qu’elle est un moyen permettant de méditer le « Grand Lac » (la connaissance suprême) dont nous avons parlé ; ce qui leur plaît au contraire, ce sont les réalisations limitées causées par des « puissances finies » (fragments de la connaissance suprême) : bindu, nâda et les autres. C’est pour eux qu’il est dit : 

SÛTRA 4 : « L’expansion de la conscience dans le sein (de l’univers), c’est le rêve d’une connaissance vulgaire ». 

Le « sein » est l’ignorance, la grande illusion (« maya »). 

« L’expansion de la conscience dans le sein », c’est-à- dire dans un développement — qui par sa nature ne fait pas sortir de ce « sein » ou de cette illusion — de réalisations fondées sur des mantras limités : cette expansion est la satisfaction que l’on goûte dans un développement qui ne va pas plus loin. Elle est une connaissance vulgaire, c’est-à-dire commune à tous les hommes. « Connaissance » signifie ici une connaissance impure, qui fait seulement connaître « quelque chose ». 

oula Shakti suprême (pard- shakti). C’est d’Elle en effet, explique Kshêma- râja, que part le “ courant , (prardha) de toutes les shaktis (“courant , qui n’est pas autre chose que la Gang4 céleste) ; en outre tout l’univers se reflète en Elle, Sa transparence (swachchhatwa) étant parfaite et affectée par cette réflexion ; enfin Elle est profonde (gabhirä) saisir du regard. Quant à la * méditatio: c’est, dit Kshémaräja dans le même passa, terrompue et tournée vers l’intérieur, de l’identité (de l’être et) du * Grand Lac .. Suivant le 22e Shiva-sûtra, c’est par cette méditation qu’on prend conscience de la “ puissance des mantras. c’est-à-dire de leur source unique et indivisée qui est la Shakti suprême. 

Une telle connaissance n’est qu’un rêve : c’est une divagation variée, essentiellement distinctive et fondée sur la dualité. 

Le même enseignement est donné dans le livre de Patanjali : 

« Ce sont des réalisations (pour l’homme qui est) dans son état habituel, mais ce sont des obstacles (pour celui qui est) dans le samädhi » (Yoga-sûtras, III, 37). 

Cette idée est aussi exprimée dans la stance : « De À vient le bindu ; de celui-ci procède le nâda, de celui-ci la forme, de celle-ci le goût ; tous ces états apparaissent rapidement, par l’effet de l’ébranlement de l’être ». 

2. Notes de l’édition imprimée. 

I. Les connaissances supranormales et autres pouvoirs, qui apparaissent (au cours de la concentration de la pensée) sont des obstacles pour celui dont l’esprit est dans le samâdhi, car ils empêchent sa vision (intellectuelle) ; ce sont des réalisations pour celui qui est dans l’état habituel de l’homme : telle est la suite des idées (dans le sûtra). Alors (au cours de la pratique du yoga) les connaissances, auditions, perceptions, visions, goûts et olfactions supranormales naissent respectivement du sens interne (manas) et des sens de l’ouïe, du toucher, de la vue, du goût et de l’odorat grâce aux aptitudes (dharmas) nées du yoga. Par connaissance supranormale, il faut entendre la connaissance des choses subtiles, des choses dont on est séparé, des choses lointaines, du passé et de l’avenir ; audition supranormale, il faut entendre la connaissance des sons célestes, par perception supranormale celle des touchers célestes, par vision supranormale la vue des formes célestes, par goût supranormal la connaissance des saveurs célestes, par olfaction supranormale celle des odeurs célestes. Le sens du (Yoga-) sûtra et de son commentaire est le suivant. Celui qui est dans son état habituel considère de pareilles connaissances comme des réalisations, de même qu’un indigent considère comme une fortune la plus petite somme d’argent ; mais le Yogi dont l’esprit est concentré doit y être indifférent et il doit se détourner d’elles, lorsqu’elles se présentent d’elles-mêmes à lui. Il vise au but suprême de l’homme, lequel procure l’apaisement des trois douleurs : qu’il se détourne donc des réalisations qui entravent son effort. 

II. Le bindu, qui est caractérisé par le Feu, est la clarté toujours plus élevée qui réside dans la « région » (dans la série continue des états) qui commence à l’espace situé entre les sourcils ; cette clarté, qui se développe par un exercice prolongé de méditation, se manifeste à ceux dont la pensée est concentrée sur le principe « Terre » et qui pratiquent la « division du bindu ». Le nâda a l’aspect d’un son qui se produirait lui-même ; semblable au bruit fait par des abeilles enivrées de miel, il manifeste un développement progressif de possibilités subtiles ; c’est comme l’approche d’un nuage de sons rappelant le bruit du courant d’un fleuve rapide ; il est entendu par ceux qui méditent sur le principe « Ether ». La forme est la vision des apparences de tels et tels objets visibles, alors que subsistent les différents voiles (intellectuels), à commencer par celui de la « Grande Obscurité » (c’est-à-dire la Mâyä) : elle est très bien perçue par ceux dont la pensée est toute entière fixée sur le principe « Feu ». Le goût est la saveur du nectar sentie dans la bouche en l’absence de tout objet sapide ; cette saveur est perçue par ceux qui méditent sur le principe « Eau » et qui concentrent leur attention sur l’extrémité de la langue, sur la luette et autres parties de l’organe du goût. Les touchers agréables connus de ceux qui méditent sur le principe « Air » procèdent à leur tour des saveurs précédentes. Le Yogi, qui s’exerce à l’illumination, ne doit pas se complaire dans ces réalisations, car elles sont autant d’obstacles qui l’empêchent d’accéder à l’État suprême. 

Traduit du sanscrit par ANDRÉ PRÉAU.