Dans son article « Tradition hellénique et Art grec » (Études traditionnelles, décembre 1935), M. Elie Lebasquais a attiré très justement l’attention sur l’importance du rôle joué, dans l’« ornementation » symbolique de la Grèce archaïque, par la double spirale, qui, dit-il, « peut être regardée comme la projection plane des deux hémisphères de l’androgyne, offre l’image du rythme alterné de l’évolution et de l’involution, de la naissance et de la mort, en un mot représente la manifestation dans son double aspect » ; et nous pensons qu’il n’est pas sans intérêt d’apporter, au sujet de ce symbolisme, quelques développements complémentaires. Tout d’abord, il faut remarquer que cette figuration peut être envisagée à la fois dans un sens « macrocosmique » et dans un sens « microcosmique » ; en raison de leur analogie, on peut toujours passer de l’un à l’autre par une adaptation convenable ; mais c’est surtout au premier que nous nous référerons directement ici, car c’est par rapport au symbolisme de 1’ « Œuf du Monde » que se présentent les rapprochements les plus remarquables. A ce point de vue, on peut considérer les deux spirales comme l’indication d’une force cosmique agissant en sens inverse dans les deux hémisphères, qui, dans leur application la plus étendue, sont naturellement les deux moitiés de l’Œuf du Monde », les points autour desquels s’enroulent ces deux spirales étant les deux pôles. On peut remarquer tout de suite que ceci est en relation étroite avec les deux sens contraires de rotation du swastika, ceux-ci représentant en somme la même- révolution du monde autour de son axe, mais vue respectivement de l’un et de l’autre des deux pôles ; et ces deux sens de rotation expriment bien en effet la double action de la force cosmique dont il s’agit.
D’autre part, il est facile de se rendre compte de la similitude de cette figure avec le symbole extrême-oriental de l’yn-yang, dans lequel les deux demi-circonférences qui forment la ligne délimitant intérieurement les deux parties claire et obscure de la figure correspondent aux deux spirales précédentes, et leurs centres aux deux pôles. Ceci nous ramène d’ailleurs à l’idée de l’« androgyne », puisque le principe yang, représenté par la partie claire, est considéré comme masculin, et le principe yn, représenté par la partie obscure, comme féminin ; ces deux principes sont donc en réalité complémentaires, mais leurs actions respectives, dans tous les domaines de la manifestation, apparaissent comme contraires. On peut donc parler, soit de la double action d’une force unique, comme nous le faisions tout à l’heure, soit de deux forces produites par polarisation de celle-là et centrées sur les deux pôles, et produisant à leur tour, par les actions et réactions qui résultent de leur différenciation même, le développement des virtualités enveloppées dans l’« Œuf du Monde ».
Il est à remarquer que ces deux mêmes forces sont aussi figurées de façon différente, bien qu’équivalente au fond, dans d’autres symboles traditionnels, notamment par deux lignes hélicoïdales s’enroulant en sens inverse autour d’un axe vertical, comme on le voit par exemple dans certaines formes du Brahma-danda ou bâton brahmanique, qui est une image de l’ « Axe du Monde », et où ce double enroulement est précisément mis en rapport avec les deux orientations contraires du swastika ; dans l’être humain, ces deux lignes sont les deux nâdis ou courants subtils de droite et de gauche, ou positif et négatif (idâ et pingalâ). Une autre figuration identique est celle des deux serpents du caducée, qui se rattache d’ailleurs au symbolisme général du serpent sous ses deux aspects opposés ; et, à cet égard, la double spirale peut aussi être regardée comme figurant un serpent enroulé sur lui-même en deux sens contraires ; ce serpent est alors un « amphisbène », dont les deux têtes correspondent aux deux pôles, et qui, à lui seul, équivaut à l’ensemble des deux serpents opposés du caducée.
Ceci ne nous éloigne en rien de la considération de l’« Œuf du Monde», car celui-ci, dans différentes traditions, se trouve fréquemment rapproché du symbolisme du serpent ; on pourra se rappeler ici le Kneph égyptien, représenté sous la forme d’un serpent produisant l’œuf par sa bouche (image de la production de la manifestation par le Verbe), et aussi, bien entendu, le symbole druidique de l’« œuf de serpent ». D’autre part, le serpent est souvent donné comme habitant les eaux, comme on le voit notamment pour les nâgas dans la tradition hindoue, et c’est aussi sur ces mêmes eaux que flotte l’ « Œuf du Monde » ; or les eaux sont le symbole des possibilités, et le développement de celles-ci est figuré par la spirale, d’où l’association étroite qui existe parfois entre celle-ci et le symbolisme des eaux.
Si l’« Œuf du Monde » est ainsi, dans certains cas, un « œuf de serpent », il est aussi ailleurs un « œuf de cygne »; nous faisons allusion ici au symbolisme de Hamsa, dont nous avons eu déjà à parler dans un récent article. Or il arrive souvent, et en particulier dans les figurations étrusques, que la double spirale soit surmontée d’un oiseau ; celui-ci est évidemment le même que Hamsa, le cygne qui couve le Brahmânda sur les eaux primordiales, et qui s’identifie aussi à l’ «esprit » ou « souffle divin » qui, suivant le début de la Genèse hébraïque, « était porté sur la face des eaux ». Ce qui n’est pas moins remarquable encore, c’est que, chez les Grecs, de l’œuf de Léda, engendré par Zeus sous la forme d’un cygne, sortent les Dioscures, Castor et Pollux, qui sont en correspondance symbolique avec les deux hémisphères, donc avec les deux spirales que nous envisageons, et qui représentent par conséquent leur différenciation dans cet « œuf de cygne », c’est-à-dire en somme la division de « l’Œuf du Monde » en ses deux moitiés supérieure et inférieure. Nous ne pouvons d’ailleurs songer à nous étendre ici davantage sur le symbolisme des Dioscures, qui est fort complexe, comme celui de tous les couples similaires formés d’un mortel et d’un immortel, souvent représentés l’un blanc et l’autre noir, comme les deux hémisphères dont l’un est éclairé tandis que l’autre est dans l’obscurité ; nous dirons seulement que ce symbolisme, au fond, tient d’assez près à celui des Dévas et des Asuras, dont l’opposition est également en rapport avec la double signification du serpent, suivant qu’il se meut dans une direction ascendante ou descendante, autour d’un axe vertical, ou encore en se déroulant ou s’enroulant sur lui-même, comme dans la figure de la double spirale.
Dans les symboles antiques, cette double spirale est parfois remplacée par deux ensembles de cercles concentriques, tracés autour de deux points qui sont encore les pôles : ce sont les cercles célestes et infernaux, auxquels correspondent précisément les Dévas et les Asuras ; en d’autres termes, ce sont les états supérieurs et inférieurs par rapport à l’état humain, ou encore les cycles conséquents et antécédents par rapport au cycle actuel, ce qui corrobore aussi la signification de l’yn-yang envisagé comme projection plane de l’hélice représentative des états multiples de l’Existence universelle. Les deux symboles sont équivalents, et l’un peut être considéré comme une simple modification de l’autre ; mais la double spirale indique en outre la continuité entre les cycles ; on pourrait dire aussi qu’elle représente les choses sous un aspect « dynamique », tandis que les cercles concentriques les représentent sous un aspect « statique ».
En parlant ici d’aspect « dynamique », nous pensons naturellement encore à l’action de la double force cosmique, et plus spécialement dans son rapport avec les phases inverses et complémentaires de toute manifestation : « évolution » ou développement, déroulement, et « involution » enveloppement, enroulement, ou encore « catabase » ou marche descendante et « anabase » ou marche ascendante, sortie dans le manifesté et rentrée dans le non-manifesté. La double « spiration » (et l’on remarquera la parenté qui existe entre la désignation même de la spirale et celle du spiritus ou « souffle » dont nous parlions plus haut), c’est l’ « expir » et l’ « aspir » universels, par lesquels sont produites, suivant le langage taoïste, les « condensations » et les « dissipations », résultant de l’action alternée des deux principes yn et yang, ou, suivant la terminologie hermétique, les « coagulations » et les « solutions » : pour les êtres individuels, ce sont les naissances et les morts ; pour les mondes, c’est ce que la tradition hindoue désigne comme les jours et les nuits de Brahma ; et, à tous les degrés, dans l’ordre « macrocosmique » comme dans l’ordre « microcosmique », des phases correspondantes se retrouvent dans tout cycle d’existence, car elles sont l’expression même de la loi qui régit tout l’ensemble de la manifestation universelle.
René GUÉNON. Études Traditionnelles. Le voile d’Isis. Mars 1936.