Un article d’Alex Dev.
Au royaume de la pensée humaine, les courants les plus évidents, les plus significatifs, sont souvent les moins bien compris. On voit qu’ils circulent, qu’ils se divisent, se réassemblent, se croisent et se recroisent en une multitudes de convergences et divergences qui semblent n’avoir ni début, ni milieu, ni fin. C’est ce qui rend leur appréhension difficile, et il n’est pas aisé d’être synthétique au point de se faire comprendre par tout le monde quand on veut en découdre intellectuellement avec ceux-ci. L’un d’entre eux a pourtant retenu toute ma réflexion ces derniers jours, et, en y réfléchissant de manière soutenue, voici ce qu’il en est ressorti.
En ce qui concerne l’évolution de la perception du destin de l’homme, donc d’un point de vue anthropologique, il existe une différence fondamentale entre la vision Traditionnelle, Prométhéenne, typique de la droite européenne Eurasiste, et le Christianisme historique intellectualisé, conceptualisé, qu’il soit d’obédience Catholique, Orthodoxe ou Réformiste par ailleurs.
En effet, la Tradition Prométhéenne, qu’elle fût Eurasiste, de la Nouvelle Droite Française, d’inspiration Russophile, ou même d’essence National-Socialiste, considère que l’homme Antique et sa culture furent réellement de nature supérieure à celle de l’homme moderne et représentèrent le pinacle de la condition et de la conscience humaine. Elle qualifie cet être humain de quasi-surhumain par ailleurs, et c’est bel et bien le mythe de Prométhée qui est le reflet culturel le plus saillant et révélateur de la pensée Traditionaliste (bien qu’à l’intérieur même du Traditionalisme on trouve des doctrines et des variantes qui ne s’y rattachent pas ou moins directement, ce n’est pas l’objet de cet essai).
De fait, cette vision de la société humaine, pour laquelle le passé antique est le point culminant de l’évolution de la conscience et de la sagesse, a pour conséquence une focalisation sur l’histoire et la chronologie des événements qui ont forgé au fil des siècles la société contemporaine dans laquelle nous vivons aujourd’hui, comme une forme de dégradation continue par l’entropie universelle, dans la matière mais aussi dans l’esprit, entropie qui serait le facteur déterminant de cette lente et longue dégradation, tant physique que métaphysique, tant biologique, que morale et spirituelle.
Les Traditionalistes perçoivent donc la modernité comme une forme si dégradée et pervertie d’humanité, qu’elle leur en fait quasiment horreur.
Ils considèrent le monde moderne, et son cortège de concepts progressistes, capitalistes, voire néolibéraux, comme l’étape finale, l’aboutissement de ce processus de dégradation.
Par voie de conséquence, les Traditionalistes cherchent une solution à ce processus en exfiltrant le mythe du surhomme, l’Antique Prométhée, des arcanes de l’histoire, et en créant les conditions permettant le retour de celui-ci parmi les hommes, à travers un renversement du cours des événements sans concessions, ce qui a permis, soyons directs, l’émergence et le développement des théories radicales de lutte contre l’entropie telles que le fascisme du 20e siècle, tant dans son acceptation théorique de National-Socialisme ou du fascisme d’État Italien. Et, probablement aussi, les concepts révolutionnaires basés sur la lutte des classes.
L’état d’esprit de telles conceptions de l’homme s’étend donc vers l’homme Antique pur, l’homme de l’âge de bronze, le surhomme de l’origine, dont la sagesse a été perdue dans les méandres de l’histoire (la modernité incarnant parfaitement cette perte), et qu’il faudrait à tout prix retrouver pour connaître un nouvel Âge d’or.
À l’opposé de ce raisonnement, le Christianisme historique perçoit l’évolution de la condition humaine d’un point de vue exactement contraire.
Le Christianisme considère l’homme de l’antiquité comme un homme n’ayant pas entièrement intégré l’intelligence et la sagesse nécessaires pour pouvoir être perçu comme un être pleinement évolué.
En effet, la société préchrétienne, paganiste, païenne, polythéiste, vivait encore, c’est un fait également, dans l’ignorance des principes de contagion de la violence mimétique d’ordre sacrificiel, telle qu’ils ont été révélés dans le Nouveau Testament en particulier. La société antique, encore structurée par un paganisme somme toute archaïque et un polythéisme quasi-systémique, n’avait pas conscience des mécanismes propres à cette dynamique sociétale fondatrice de civilisation par défaut, et dans un aveuglement global, elle ne voyait pas les conséquences de celle-ci sur l’acceptation, alors, de la violence sacrificielle comme principe cathartique commun et sacralisé, permettant de résoudre les crises majeures et les schismes fracturant les collectivités vivant à ces époques lointaines de l’histoire, en réunifiant par la pratique de sacrifices de bouc émissaires, les individus séparés par ces crises et ces schismes.
De ce point de vue, l’histoire était écrite par les persécuteurs, ceux qui sacrifiaient, et jamais par les persécutés, qui eux étaient sacrifiés sur l’autel des Holocaustes.
Le Christianisme est le point de départ du récit au cours duquel ce sont désormais les victimes de persécutions qui vont écrire l’histoire en révélant la vérité sur les mécanismes de fondation des sociétés humaines, et leurs principes transcendantaux, corrompus par la violence sacrificielle mimétique. Le Christianisme révéla alors la fausseté des mythes de l’Antiquité, tous basés sur cette misconception du sacrifice des innocents, renversa la manière de penser la fondation et le développement des sociétés humaines, et devint le point focal d’un futur qui put alors être regardé sous l’angle de la vérité anthropologique, qui n’avait jamais existé jusqu’alors.
Historiquement parlant, Il considère donc le renversement de point de vue initié à ce moment, par l’apport de ces connaissances, comme l’inception d’une évolution positive, salvatrice, unique par son importance, sa divergence et sa radicalité intellectuelle, qu’on peut raisonnablement qualifier d’absolue : par la révélation de ces mécanismes, le Christianisme met fin, définitivement, à toute forme de sacrifices injustes d’innocents, le Christ lui-même prenant la place de tous les sacrifiés pour le présent et également le futur.
L’homme Christianisé serait donc, selon lui, un être porteur d’une connaissance et d’une sagesse profonde, il est donc naturel pour un Chrétien de le percevoir comme un être évolué et qui, en suivant la voie proposée par les écrits saints du Christianisme, sera toujours plus proche du concept de Dieu.
Quelle incroyable différence entre ces deux points de vue.
D’un côté, une vision Chrétienne qui perçoit l’histoire comme une évolution, et de l’autre, le mythe Prométhéen et la Tradition, qui voit en l’homme moderne une significative involution.
Quel est donc le vrai sens de l’histoire ?
Comment choisissons-nous la façon dont nous interprétons l’anthropologie et ses multiples ramifications sociétales ?
Je suis Chrétien, donc, comme on le dit, pour moi la messe est dite. Adopter complètement le point de vue Traditionaliste exigerait, j’en ai bel et bien l’impression, de renoncer à cette perception évoluée de l’homme mais également, et c’est bien là le plus crucial, à l’apport intellectuel de la Révélation Biblique.
Ce qui pour moi est, bien entendu, hors de question.
Mais ce n’est pas pour autant que je n’accorde pas à la vision Traditionaliste et son explication involutive de l’histoire de l’homme, une place considérable dans ma réflexion globale sur la modernité, car il est véritablement impossible de passer sous silence la dégénérescence incroyable à laquelle notre monde moderne, à force de mondialisme forcé et de progressisme dogmatique, est parvenu aujourd’hui.
À observer le monde avec des yeux neutres, on pourrait facilement en tirer la conclusion qu’il a soit régressé vers l’ignorance, soit au contraire, que tout est allé trop loin.
Choisir entre ces deux hypothèses est pour moi un cruel dilemme pour lequel j’accepte toute contribution de votre part, si le sujet vous inspire réflexion tout comme il le fait pour moi.
Car il y a fort à parier que ces deux points de vue, authentiquement contraires en apparence et en structure, se voient opposés en réalité sur le terrain géopolitique actuel, en mutation profonde, et qui voit l’émergence de théories nouvelles, très intégrantes d’un point de vue spirituel, très innovantes d’un point de vue politique, comme par exemple, la Quatrième Théorie Politique d’Alexander Dugin, confronter les plus anciennes de manière inédite.
Pour comprendre le monde tel qu’il est, sans artifices ni illusions, c’est pour moi une exigence que d’accepter cette épique confrontation, en maintenant, au jour le jour, le travail soutenu d’analyse systémique que j’ai entrepris à son encontre.
J’espère que cette démarche vous aidera aussi, quelque part, à forger votre propre vision du monde, ainsi paré des indispensables idées nécessaires à son élaboration.
Force et Honneur.