Éric Zemmour. Féminisation, dévirilisation et immigration. (IV)

Dans cette série d’articles, je propose une analyse masculiniste de trois polémiques provoquées par Éric Zemmour autour des concepts de « féminisation », de « dévirilisation » et « d’immigration ».  

Introduction.

Première partie. La féminisation de la société française.

Chapitre préliminaire. Comment définir la féminité ?


Chapitre 1. Féminisation et féminisme. 

Le lien entre féminisation et féminisme est un lien de cause à effet, et non l’inverse. En effet, ce n’est pas le féminisme qui, en tant que mouvement et en tant qu’idéologie, a provoqué des changements sociétaux (la féminisation). C’est au contraire la féminisation – entendu comme processus par lequel la société accorde la primauté à l’impératif biologique féminin – qui a conduit à un changement de paradigme social (l’impératif féminin) dont le féminisme n’est que l’expression idéologique. Et c’est un changement anthropologique qui a été à l’origine de tout cela. Un changement qui touche au mariage. Éric Zemmour avait abordé cette question dans « Le premier sexe » : « Pendant des millénaires, les femmes – aidées depuis deux mille ans par l’Église catholique – se sont efforcées de canaliser les pulsions sexuelles de l’homme, pulsions qui les transformaient en purs objets de désir, nids (multiples) à spermatozoïdes (innombrables). Elles visaient autre chose, elles n’avaient qu’un ovule à la fois, un enfant à la fois, et par an, il leur fallait le père idéal, le père protecteur pour leur progéniture, le plus fort au temps des cavernes, le plus intelligent, et surtout le plus riche aujourd’hui. Le fameux prince charmant. Elles ne veulent pas être une parmi d’autres, elles veulent être uniques. Pas seulement objets de désir, comme des milliers d’autres, mais aimées. La seule. Cette stratégie de l’amour – limitée géographiquement à l’Occident, ne l’oublions pas –, l’amour que l’on disait courtois, était sévèrement encadrée par le mariage et la courtisanerie. Le mariage était arrangé et le plaisir tarifé. Ces deux verrous devaient donc sauter pour imposer la toute-puissance de l’Amour. Et des femmes. Le mariage a sauté le premier. Il est devenu le mariage d’amour »[1]. Ça n’a l’air de rien, comme ça, à la première lecture, mais Éric Zemmour a touché ici un aspect du problème civilisationnel français : la sexualité et la biologie masculine, liée à la production « d’innombrables spermatozoïdes », ainsi que la sexualité et la biologie féminine, liée au fait que les femmes ne produisent « qu’un ovule à la fois » sont les deux « moteurs » de l’espèce humaine. Ces deux puissants instincts sexuels doivent être canalisés par la société, laquelle a opté pour « le mariage et la courtisanerie » afin de « rediriger » ces pulsions vers des objectifs plus grands, plus nobles, plus élevés. Le processus par lequel une société redirige et canalise la pulsion sexuelle des citoyens qui la compose est fondamental. J’irai même jusqu’à affirmer que la société elle-même n’est que la structure par laquelle s’organise la sexualité humaine.

Et dans ce domaine, la sexualité humaine a connu ces dernières décennie une véritable révolution. C’est la « révolution sexuelle », parfois appelée également « libération sexuelle », qui désigne des changements dans le comportement sexuel des Occidentaux suite au développement de certaines biotechnologies : contraception, avortement, et par suite, sexualité non-procréatrice (qu’on a pu appeler aussi « sexualité récréative »). La révolution sexuelle est un ensemble de phénomènes divers. C’est d’abord un changement de régime démographique amenant à une faible mortalité infantile (suite au progrès de la médecine) et à une fécondité réduite (deux enfants par femme en moyenne). C’est ensuite un changement industriel : les progrès dans la fabrication, la production et l’utilisation du latex a permis l’utilisation massive des préservatifs, qui peuvent être utilisés par les hommes pour empêcher une grossesse à bas coût. C’est également un changement médical : l’utilisation des antibiotiques permet de lutter contre les maladies vénériennes (autrefois, la syphilis était le « sida des années 30 »). Mais surtout, la révolution sexuelle est un changement chimique et pharmacologique : c’est la découverte, le perfectionnement et la démocratisation des contraceptifs féminins, stérilets ou pilule contraceptive. Les femmes ont alors obtenu le moyen de contrôler leurs fonctions reproductives. 

Au cours de l’Histoire, plusieurs révolutions ont bouleversé les sociétés humaines : la sédentarisation, l’agriculture, l’écriture. Plus récemment, la révolution industrielle a changé la face du monde. Mais de toutes ces révolutions, aucune n’a eu autant d’impact sur la civilisation que le contrôle des naissances. Pour comprendre les liens entre sexualité féminine et civilisation, entre féminité et société, et enfin, entre féminisme et féminisation, il faut revenir aux fondements de ce qui constitue la civilisation : la famille. 

Pour la gauche progressiste, le fondement de la société, c’est l’individu, alors que pour la droite conservatrice, le fondement de la société, c’est la famille[2]. Les deux conceptions peuvent se défendre : il est possible d’accorder prioritairement des droits, une protection et une reconnaissance en priorité à l’individu, ou en priorité à la cellule familiale, en fonction de la conception que l’on se fait de la société. Toutefois, il a été démontré que la civilisation n’est pas une somme d’individus, mais un ensemble de familles. La cellule familiale est la brique fondamentale, la pierre angulaire, la clef de voûte sur laquelle la civilisation s’est développée[3]. Il existe un lien étroit et causal entre la structure familiale (la tribu, le clan, la famille nucléaire, étendue, ou « recomposée ») et l’essor et le déclin d’une civilisation, notamment en ce qui concerne la Grèce antique, l’Empire Romain, l’Europe médiévale et moderne. 

La famille, tout comme la féminité, est un aspect de la nature humaine qui trouve sa racine dans une cause biologique. Les hommes produisent une quantité importante de sperme et ils ne peuvent jamais vraiment savoir s’ils sont effectivement le père de l’enfant à naître. C’est le double impératif biologique masculin : une « sexualité illimitée » et une « incertitude de paternité ». C’est pourquoi il cherche à se reproduire avec le plus grand nombre de partenaires possibles : l’homme est sexuellement quantitatif[4]. Les femmes, elles, produisent un nombre limité d’ovules, pendant une période de temps limité. Ce sont elles qui tombent enceintes, et qui assument donc le coût énergétique (biologique) de la grossesse. Une relation sexuelle impacte ainsi davantage les femmes que les hommes. En conséquence, les femmes doivent être plus sélectives que les hommes dans leurs choix de partenaires sexuels : c’est à cette fin qu’elles sont soumises aux deux phases de leur cycle, la phase « folliculaire » et « lutéale ». C’est le double impératif biologique féminin, l’hypergamie : un besoin biologique de virilité (reproduction optimale) et de sécurité (soutien émotionnel et approvisionnement financier pendant la grossesse). La femme est sexuellement qualitative. Nous sommes alors en présence de deux besoins contradictoires : les hommes ont une sexualité et une reproduction illimitée, tandis que les femmes ont une sexualité et une reproduction limitée[5]. Dans une relation, c’est la personne qui a le moins besoin de l’autre qui possède le plus de pouvoir : les hommes étant « en demande » de sexe, et les femmes disposant « de l’offre », ce sont les femmes qui fixent le « prix » du sexe, en ce que le prix est la rencontre de l’offre et de la demande[6]. Dans la mesure où le sexe implique un coût énergétique et biologique élevé pour les femmes (la grossesse) elles ont « vendu leur sexualité » aux hommes à un prix élevé : le mariage. 

Le mariage devient ainsi le moyen par lequel les deux sexes fondent une cellule familiale, qui est à son tour la pierre angulaire de la civilisation. La femme reçoit un homme en bonne forme physique (ce qui lui permet d’assouvir son besoin hypergame de virilité) et capable d’apporter des ressources matérielles, économiques ou financières (ce qui lui permet d’assouvir son autre besoin hypergame de sécurité). L’homme reçoit une femme qui lui accorde du sexe (ce qui lui permet d’assouvir fréquemment sa sexualité) et qui peut lui faire un enfant, qu’il peut considérer comme le sien, puisque le mariage est assorti d’une promesse de fidélité (ce qui lui permet de considérer l’enfant comme le sien, ce qui rassure son « incertitude de paternité »). Le mariage permet ainsi à chaque partie de satisfaire son double impératif biologique propre, et l’enfant à naître dispose d’un père et d’une mère qui assurent son développement, son éducation et sa croissance (d’où la formule des opposants au « mariage pour tous » : « une famille, c’est un papa et une maman »). Éric Zemmour a écrit, à ce propos, un passage intéressant dans « Le premier sexe » : « Dans les sociétés patriarcales traditionnelles, on avait pris acte de cette dichotomie. Il y avait les épouses pour le mariage et les enfants ; les maîtresses pour l’amour ; les courtisanes ou le bordel pour le plaisir. Chacune de ces femmes faisait un sacrifice : l’épouse avait la sécurité et le statut social, le respect, mais rarement le plaisir et le romantisme des sentiments ; la maîtresse, courtisane ou non, avait celui-ci et parfois même le plaisir, mais pas la sécurité ni le statut social ; la prostituée semblait la moins bien servie, mais elle avait l’argent, parfois elle avait même l’amour… ». C’est cette configuration dans laquelle deux membres du sexe opposée peuvent accomplir leurs stratégies sexuelles respectives de manière équilibrée afin d’engendrer et d’élever la prochaine génération de manière optimale qui a permis à l’espèce humaine de devenir l’espèce dominante de la planète. Il n’existe a priori aucun lien entre les plus grandes réalisations de l’homme (La Divine Comédie de Dante, le Colisée, le château de Versailles, la Joconde) et quelque chose d’aussi vulgaire – au sens de ce qui est trivial et commun – que le sexe. Et pourtant… Donnez à l’homme une femme fidèle à désirer, à chérir et à aimer, ainsi qu’un enfant dont il est à peu près certain d’être le père, pour la longévité de sa lignée, et il écrira les plus glorieuses épopées fondatrices, il construira les plus grandes œuvres architecturales, il peindra les tableaux les plus intenses et développera les universités, les armes et les lois pour la plus grande gloire de sa Patrie. 

Mais tout cela a changé. Oubliez les épopées, les conquêtes, les découvertes, la gloire et l’honneur. La famille s’est brisée, la société a été « déconstruite », la civilisation décline. En 1956, un mouvement de femmes en faveur du contrôle des naissances est créé, ce mouvement deviendra le « Mouvement Français pour le Planning Familial » (MFPF) en 1960. L’objectif de ce mouvement est triple : donner une « éducation sexuelle », lutter pour le « droit à la contraception », et pour le « droit à l’avortement ». En 1967, la loi « Neuwirth » autorise la contraception. Les décrets d’application de cette loi seront publiés en 1971, année au cours de laquelle « Le Nouvel Observateur » publiera en avril un « manifeste des 343 salopes », c’est-à-dire 343 femmes qui déclareront avoir avorté. Ces femmes réclamaient un « avortement libre ». Quelques mois plus tard, en juillet 1971, l’association « Choisir la cause des femmes » luttera activement pour l’abrogation de la loi de 1920 qui faisait de l’avortement un crime. En avril 1973, le « Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception » (MLAC) revendique ouvertement la pratique de deux actes alors illégaux : l’avortement « par la méthode Karman » et l’organisation de départs afin d’avorter à l’étranger. En juillet 1973, un « Conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale » est créé. Le 15 janvier 1975 est une date importante : la loi autorisant l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) est promulguée (pour une période de 5 ans). C’est en 1979 que les dispositions de la loi de 1975 sont rendues définitives. Par ailleurs, la loi de 1979 supprime certaines « entraves à l’IVG » (accord du médecin, accueil dans les services hospitaliers). En 1982, la loi « relative à la couverture des frais afférents à l’interruption volontaire de grossesse non thérapeutique et aux modalités de financement de cette mesure » est promulguée, instaurant la prise en charge par l’État des dépenses engagées par l’assurance-maladie au titre des IVG. En 1993, une loi portant diverses mesures d’ordre social est promulguée, cette loi instaure notamment un « délit d’entrave à l’IVG ». 

A partie des années 2000, l’inflation législative s’accélère. En 2001, une autre loi fait passer le délai légal de recours à l’IVG de 10 à 12 semaines. En 2006, un rapport du Haut Conseil de la population et de la famille préconise une contraception gratuite et anonyme pour les mineures. En 2013, un décret prévoit le remboursement à 100% de l’IVG ainsi que la gratuité des contraceptifs médicaux pour les mineures âgées de plus de 15 ans. En 2014, une loi supprime la notion de « détresse » dans le cadre d’une demande d’IVG, la même année, un autre projet de loi donne aux infirmières la possibilité de délivrer la contraception d’urgence, et donne également aux sages-femmes le droit de pratiquer une IVG médicamenteuse. En 2015, un programme national d’action pour améliorer l’accès à l’IVG en France se donne pour objectif d’améliorer l’information des femmes sur leurs droits, de simplifier et d’améliorer le parcours des femmes qui souhaitent avorter et de garantir une offre diversifiée sur l’ensemble du territoire. En 2016, une loi de modernisation du système de santé supprime le délai minimal de réflexion d’une semaine pour l’IVG. Ce texte permet aux sages-femmes de pratiquer des IVG médicamenteuses et aux centres de santé de pratiquer des IVG instrumentales. En 2017, une loi étend le délit d’entrave à l’IVG aux « nouvelles pratiques virtuelles » et punit de deux ans de prison, assorti de 30 000 euros d’amendes, « le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption volontaire de grossesse par tout moyen, y compris par voie électronique ou en ligne ». Enfin, en 2020, un décret étend la gratuité de la contraception aux filles de moins de 15 ans. 

Le « coût biologique » élevé des rapports sexuels (le « risque » de grossesse) a disparu, et la législation a suivie : une femme peut choisir d’utiliser une méthode de contraception ou d’avorter. Grâce à la contraception et à l’avortement, les femmes sont libres d’entrer sur le marché du travail et/ou d’obtenir des diplômes. En conséquence, les femmes ont commencé à suivre des études, à entrer dans la population active et à retarder la procréation. Les féministes estiment qu’il s’agit là d’un « progrès » : les femmes contribuent au développement de l’économie française, tout en ayant la possibilité de fonder une famille lorsqu’elles sont prêtes, et elles permettent à un ménage d’avoir deux revenus au lien d’un. Toutefois, la démocratisation de la contraception et de l’avortement a également eu des effets néfastes, certains auteurs ont qualifié cela de « paradoxe de la pilule »[7].

Le paradoxe de la pilule est un paradoxe sexuel. Je rappelle qu’en termes de sexualité et de procréation, la grossesse à un impact énergétique et biologique énorme pour la femme, ce qui implique que tout rapport sexuel est extrêmement risqué et coûteux. C’est pourquoi les femmes n’offraient de rapports sexuels aux hommes qu’au prix du mariage, afin de recevoir des ressources matérielles, économiques ou financières, c’est-à-dire de la sécurité pour elle-même et pour l’enfant à naître (c’est l’aspect « sécurité » de l’hypergamie). Mais grâce à la pilule et à l’avortement, les femmes peuvent avoir des relations sexuelles sans risque de grossesse. Autrement dit, le sexe est devenu « bon marché » pour les femmes comme pour les hommes : les femmes ne demandent plus le mariage en échange d’une relation sexuelle, et les hommes n’ont donc pas besoin de fournir beaucoup de temps, d’attention, de ressources, de reconnaissance ou de fidélité aux femmes. C’est la fameuse révolution sexuelle. La première conséquence de cette révolution a été l’entrée des femmes sur le marché du travail, la deuxième conséquence a été l’augmentation des naissances hors-mariage. Ces deux phénomènes ont été engendré par le « choc biotechnologique » que représente le contrôle des naissances et de l’avortement, le féminisme n’en était pas la cause. 

Une femme qui prend la pilule ou qui avorte peut avoir librement des relations sexuelles, tandis qu’une femme qui s’abstient de recourir à la contraception et à l’avortement doit veiller davantage à sa vie sexuelle, en pratiquant l’abstinence avant le mariage. Cela crée un déséquilibre entre deux types de femmes : les hommes préfèreront de loin celles qui s’offrent à eux sans demander d’union officielle en retour, ce qui pénalise les femmes qui refusent les relations sexuelles hors-mariage. Nous sommes en présence d’un bouleversement d’ordre économique : toute innovation technologique qui permet de réduire les coûts pénalise invariablement les producteurs qui n’adoptent pas ladite innovation. Ainsi, les femmes qui s’abstiennent de relations sexuelles ont été évincées du « marché relationnel et affectif » par les femmes utilisant la pilule et pratiquant l’avortement[8]. Le résultat est là : en France, le sexe avant le mariage est devenu la norme culturelle standard dans les relations hommes/femmes. 

L’effet domino était alors enclenché : l’augmentation des relations sexuelles hors-mariage a conduit à une augmentation des naissances hors-mariage, ce qui amène naturellement une augmentation du nombre de mères célibataires, ce qui provoque un mouvement social réclamant la fin de la stigmatisation de la maternité célibataire. Il convient en effet de rappeler qu’autrefois, en France, la monoparentalité était mal perçue. Tout ceci a permis aux hommes de changer de comportement. Dès lors que la naissance d’un enfant devenait un choix physique pour la mère, le mariage, l’éducation et l’entretien de l’enfant devenait le choix social pour le père. Ceux-ci ne pouvaient pas fuir leurs responsabilités et devaient épouser la femme qu’ils avaient mis enceinte, mais depuis le contrôle des naissances et la démocratisation de l’avortement, ce qui était autrefois un comportement impossible et socialement négatif (ne pas se marier) est devenu une norme acceptée. 

Je le répète : la civilisation n’est pas une somme d’individus, mais un ensemble de familles. La puissance d’une civilisation trouve sa source dans la puissance de la famille. De ce point de vue, il est aisé de comprendre que l’augmentation du nombre de naissances hors-mariage, et corrélativement, du nombre de mères célibataires, de pères absents, et également, de foyers divorcés, aura un impact négatif sur la société. Mais mon propos ici n’est pas de condamner à tout prix les relations sexuelles hors-mariage, mais d’insister sur le fait que les relations sexuelles sont devenues « bon marché », c’est-à-dire plus libres, ou plutôt plus « libéralisées ». C’est Michel Houellebecq qui a été le premier, en France, à décrire ce phénomène : la révolution sexuelle moderne est davantage une libéralisation sexuellequ’une libération sexuelle[9]. C’est un aspect spécifique de la féminisation qui est très peu étudiée en France, et qui est pourtant fondamentale : une civilisation ne repose pas uniquement sur la force de la famille et du mariage, mais aussi sur la nature des rapports sexuels entre les hommes et les femmes en général. Je vais être d’une honnêteté brutale : le sexe a toujours été un facteur de motivation pour les hommes (et si vous êtes un homme, cher lecteur, vous savez que j’ai raison). Les hommes désirent réussir dans le monde afin d’attirer une femme, de l’épouser, et d’avoir des relations sexuelles avec elle. Mais depuis l’avènement de la contraception et de l’avortement, l’homme n’a plus besoin de réussir dans la vie, de se marier, de partager ses revenus et de renoncer à toutes les autres femmes, pour avoir une relation sexuelle. De nombreuses partenaires sexuelles sont disponibles, sans qu’il soit besoin de « passer une bague au doigt ». Le sexe facilement disponible, et donc « bon marché », ne rend donc pas les hommes plus motivés, donc plus productifs. 

Dans son ouvrage « Sexe et culture »[10], Joseph Daniel Unwin s’est proposé d’étudier plusieurs dizaines de civilisations disparues sous l’angle de la « permissivité sexuelle » (« sexual restraint »). Il a constaté que les civilisations, de leur naissance à leur ascension, interdisaient les relations sexuelles avant le mariage et punissaient les relations sexuelles extraconjugales. Lorsque ces contraintes sexuelles étaient assouplies ou retirées, ces anciennes civilisations ont fini par s’effondrer. C’est ici le point de rencontre entre sexe, biologie, culture et civilisation : une société est créée par les individus pour satisfaire des pulsions primitives (survie, alimentation, sécurité) mais en échange, chaque personne doit sacrifier une part de ses plaisirs instinctifs (sexe) pour le bien commun (mariage, famille, éducation des enfants). Une société est ainsi une déviation du désir sexuel égoïste vers des fins sociales altruistes. C’est le paradoxe humain que les mouvements féministes de « libération de la femme » ne comprendront jamais : la limitation des opportunités sexuelles est la cause de l’avancée culturelle.

Comprenons-nous bien : le sexe et le désir sexuel sont innés, naturels et sains, il ne s’agit ni de les éliminer, ni de les étouffer. Mais il faut donner à ces pulsions humaines une modalité d’expression qui se dirige davantage vers le développement personnel (famille et enfants) que vers la gratification personnelle (purement et seulement physique). En raison de leurs taux de testostérone plus élevés, les hommes sont plus susceptibles que les femmes d’avoir un comportement violent, voir criminel. Si les hommes n’ont plus besoin de mûrir et de se marier pour avoir des relations sexuelles, la société sera composé majoritairement d’hommes non-mariés, ce qui est donc dangereux pour le développement d’une société. Le seul moyen d’empêcher les hommes d’avoir des comportements indésirables, c’est d’avoir un mariage stable avec une femme, et de vivre par et pour leurs propres enfants. Un homme qui n’est pas nécessaire à la société, et qui n’a pas de foyer, ne voit aucun intérêt à contribuer au développement du pays dans lequel il vit.

Par un effet d’accumulation négative, ce désengagement des hommes aggrave encore plus la situation des femmes, par une ironie extrêmement cruelle. La contraception et l’avortement, en augmentant le nombre de naissances hors-mariage, conduit à une « féminisation de la pauvreté » : les hommes n’épousent plus les femmes qu’ils mettent enceintes… mais celles-ci continuent d’assumer le « coût » de la grossesse ! Il n’est pas aisé d’être une mère célibataire. Cela fait partie des externalités négative du « progrès féministe » : les femmes ne sont plus soumises au risque de la grossesse, elles ont des diplômes et sont présentes sur le marché du travail, mais leur vie est plus difficile sur le plan amoureux, affectif et relationnel. En effet, il n’y a pas que le mariage dans le mariage, si je puis m’exprimer ainsi, il y a aussi les rituels sociaux qui constituent le mariage : sur quels critères choisir un potentiel partenaire ? Comment sortir avec quelqu’un ? Comment séduire ? Qu’est-ce que « tomber amoureux » ? Qui épouser, pourquoi et à quel moment de la vie ? Toutes ces « compétences » ne sont plus maitrisées par les plus jeunes générations, qui sont tombés dans le piège civilisationneltendu par les féministes. Car l’augmentation du nombre de partenaire sexuels n’est pas sans conséquences sur le bien être des jeunes femmes. Celles qui ont eu plus d’une vingtaine de partenaires sexuels au cours de leurs vie sont davantage touchées par la dépression, l’anxiété, l’infidélité, le divorce et les maladies sexuellement transmissibles, et son en général moins heureuses dans leurs vies. Le sexe sans engagement ne rend pas les femmes plus heureuses, et rend les hommes plus heureux mais moins productifs, parce que la sexualité féminine et la sexualité masculine ne sont pas identiques. Et j’affirme qu’il s’agissait bien d’un « piège civilisationnel » tendu par les féministes et par une certaine gauche, sous couvert « d’intersectionnalité », cette mystification fantasmagorique selon laquelle la société n’est qu’une « construction sociale » arbitraire et dépourvue de sens objectif, fondée sur la perpétuation d’un pouvoir hétérosexuel blanc, valide et « cisgenre » (sic). Une partie de la gauche a malheureusement réussi à convaincre des générations de femmes que les normes traditionnelles concernant la sexualité et le mariage étaient des normes arbitraires et dépourvues de sens qui existaient dans le seul but de maintenir l’autorité dite « patriarcale » des hommes sur les femmes. Il s’agissait de détourner les femmes du mariage et de la famille (donc des enfants), mais cela n’a eu que des effets négatifs. Pourquoi donc ? Parce que la société n’est pas une construction sociale hasardeuse, parce que nos traditions, nos coutumes et nos normes relatives au sexe avaient en réalité une raison d’être. Les normes sexuelles traditionnelles existaient parce que les hommes et les femmes sont différents, et parce que ces différences sont biologiques, et non « sociales » ou « économiques ». 

En conclusion de ce chapitre, je souhaite revenir sur les prémisses sur lesquels Éric Zemmour s’est appuyé pour écrire « Le premier sexe ». Éric Zemmour partait de l’idée selon laquelle la différence entre l’homme et la femme s’était estompée pour laisser place à une indifférenciation, laquelle avait, par suite, amenée à une primauté des valeurs féminines sur les valeurs masculines. J’ai souhaité apporter ici un autre point de vue sur la question, dans la mesure où je considère que cette indifférenciation, suivie de ce changement de valeurs, ont eu des causes plus profondes, qu’Éric Zemmour a insuffisamment analysé. Cette indifférenciation sexuelle n’est en réalité que la réaction sociétale à un changement biologique. Les valeurs féminines ont pris de l’importance parce que les femmes se sont libérées d’un processus biologique (le risque de grossesse) auquel elles étaient soumises depuis des millénaires. Les changements de « valeurs », de comportements, d’attitudes, et de croyances dans la population se sont opérés parce qu’il y a eu un bouleversement de la sexualité humaine. En définitive, les « valeurs féminines » l’ont emporté sur les « valeurs masculines » parce que l’impératif biologique féminin s’est affranchi de certaines limites physiologiques (contraception, avortement). Alors qu’Éric Zemmour définissait la féminisation de la société française par l’influence croissante de certaines « valeurs féminines », je pense qu’il faut plutôt considérer la féminisation comme un processus par lequel la féminité (entendu au sens biologique) devient le moteur des changements sociétaux. En effet, les changements biotechnologiques que sont la contraception et l’avortement ont permis aux femmes d’exercer leur double impératif hypergame différemment (contrôler les relations sexuelles et les naissances), ce qui leur a permis de revendiquer une place dans la société qu’elles n’avaient pas auparavant (obtenir des diplômes et un emploi), ce qui leur a permis de gagner collectivement en influence sociale, économique, et donc politique. Dans la mesure où les effets ne peuvent devancer les causes, force est de constater que le féminisme, en ce qu’il est un mouvement de « conquête » des droits économiques et sociaux en faveur des femmes, n’est en réalité que l’expression politique d’un autre mouvement de conquête – biologique, celui-là – des droits sexuels et reproductifs. C’est parce que les avancées technologiques ont permis aux femmes d’autonomiser leurs droits sexuels et reproductifs qu’elles se sont mises à réclamer des droits économiques et sociaux, afin de faire correspondre leur nouvelle situation sexuelle et civilisationnelle. L’émancipation citoyenne a d’abord été une émancipation sexuelle, et non l’inverse ! L’accumulation de lois françaises, au cours des dernières décennies, en faveur de l’accès aux méthodes contraceptives et à l’IVG, n’est en rien une « conquête » féministe. Ces lois ont pu être promulguées parce que la technologie était disponible. Cela n’aurait eu aucun sens de revendiquer ces « droits » tant que ceux-ci n’étaient pas matériellement possible. Le féminisme était en réalité bien peu de choses : une simple façade idéologique qui n’était qu’une réaction à un basculement anthropologique. En réalité, pour décrire le féminisme, il est possible d’utiliser cette citation de Georges Clemenceau : « Quand les évènements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ». C’est à peu de choses près ce qu’est le féminisme : une improvisation maladroite utilisé par certains courants politiques pour promouvoir une vision idéologique à contre-courant de la nature humaine.

Au-delà de ce désaccord que j’ai avec Éric Zemmour sur l’importance à accorder à la féminisation en tant que processus, et sur lequel le débat reste encore largement ouvert (qui, de l’œuf ou de la poule, était là en premier : les changements sexuels ou reproductifs ou les conquêtes économiques et sociales ?), il y a de nombreux points du « Premier sexe » qui méritent d’être amplement abordés. En effet, au-delà des liens entre féminisation et féminisme, qui sont des débats entre la « nature » et la « culture », il y a la question de l’indifférenciation homme/femme et le problème des « valeurs » : comment la société française est-elle passé de la féminisation à l’indifférenciation ?


Chapitre 2. De la féminisation à l’indifférenciation.

Chapitre 3. L’impact croissant des réseaux sociaux.

Deuxième partie. La dévirilisation de la société française.

Chapitre préliminaire. Comment définir la masculinité ?

Chapitre 1. La chute de la figure paternelle.

Chapitre 2. Divorce : le destructeur de familles.

Chapitre 3. La guerre contre la paternité.

Chapitre 4. La destruction de la sexualité masculine.

Troisième partie. La nécessaire restauration d’un ordre viril à la française.

Chapitre 1. Des revendications aux « exigences » : l’Hubris féminin.

Chapitre 2. Les rapports hommes / femmes dans une société multiculturelle.

Conclusion.


[1] Éric Zemmour, « Le premier sexe », 2006.

[2] Robert Nisbet, « The sociological tradition », 1966.

[3] Carle C. Zimmerman, « Family and civilization », 1947. 

[4] James Q. Wilson, « The marriage problem: how our culture has weakened families », 2002. 

[5] Contrairement à une idée très répandue, les femmes ne sont pas un désir sexuel équivalent ou supérieur aux hommes. C’est la testostérone qui est responsable du désir et de l’excitation sexuelle, et les hommes en produisent considérablement plus que les femmes. Ce sont ainsi les hommes qui ont une sexualité plus intense que les femmes. 

[6] Mark Regnerus, « Cheap sex : the transformation of men, marriage, and monogamy », 2017. 

[7] Andrew Beauchamp et Catherine Pakaluk, « The paradox of the pill: heterogeneous effects of oral contraceptive access », Journal of Economic Inquiry, 2015. 

[8] Akerlof, G. et Yellen, J. « New mothers, not married: technology shock, the demise of shotgun marriages, and the increase in out-of-wedlock-births ». The Brookings Institute, 1996.

[9] Michel Houellebeck, « Extension du domaine de la lutte », 1994.

[10] Joseph D. Unwin, « sex and culture », Oxford University, 1934. 


Illustration : Photo de Atypeek Dgn