La péripatéticienne discount Estelle Redpill élabore laborieusement une complexe phénoménologie du féminisme. 

Les marchandes d’amour peuvent également être des marchandes d’idées. C’est Estelle « Redpill », fille galante devenue soudainement fille savante, qui nous l’apprends, à l’occasion d’un fil Twitter d’une grande érudition. La demi-mondaine « influenceuse identitaire » conceptualise une dichotomie entre « vrai féminisme » et « faux féminisme », dans une longue suite de neufs Tweets d’affilés, ce qui représente, à n’en pas douter, une performance incroyable : peu de gens sont capables de fournir un effort intellectuel allant jusqu’à 9 idées, les unes à la suite des autres. 

Une telle prouesse, frôlant les 10 idées en un seul Thread Twitter, démontre là encore l’écrasante supériorité intellectuelle des femmes TikTokeuses sur les hommes, qui devraient s’estimer heureux d’avoir eu accès à un tel condensé de connaissances, que j’ai le plaisir de reproduire ici : 

« Entre le vrai féminisme et le faux féminisme, le vrai féminisme consiste à défendre la femme c’est-à-dire défendre : sa féminité, sa beauté et à exiger à ce qu’elle soit traitée avec respect et à qu’elle ne soit pas ramenée qu’à son physique. Et que son intelligence soit aussi prise en compte que ses droits soit respectés, et que même si elle est belle et attirante elle ne doit pas être considérée comme un objet sexuel pour la bonne raison qu’elle est un être humain et non un sextoys ».

Défendre la beauté des femmes sans les ramener à leurs physiques. Dire que les femmes sont belles et attirantes, sans les considérer sexuellement : le voilà, le véritable féminisme ! 

L’humanité attendait avec angoisse, depuis des décennies, une véritable définition du féminisme – je veux dire, du « vrai » féminisme – une définition claire, synthétique et concise, permettant de saisie les éléments fondamentaux de ce mouvement idéologique. D’après Estelle Redpill, le féminisme consiste à « défendre la féminité ». Il s’agit donc d’un mouvement qui défend l’ensemble des caractères propres à la femme. 

En quoi consiste ces caractères ? Eh bien, dans la « beauté », tout simplement. Pour Estelle Redpill, la femme n’a aucune vie intérieure, aucun aspect interne, psychologique ou intellectuel. Pas du tout. La femme ne peut être décrite pour ce qu’elle est, mais en fonction de ce à quoi elle ressemble. La femme, c’est la beauté. La femme est belle, ou elle n’est pas. C’est le seul critère, la seule définition. Mais attention ! Il s’agit d’une beauté particulière, une beauté qui ne serait pas vraiment totalement une beauté non plus. Parce que le vrai féminisme consiste à défendre la féminité, décrite comme la beauté, mais en même temps, la femme « ne doit pas être ramenée qu’à son physique ». 

C’est en cela que l’analyse d’Estelle Redpill est particulièrement subtile. Le féminisme consiste à défendre la féminité, et la féminité réside uniquement dans la beauté… mais il ne faut pas pour autant réduire les femmes à leurs physiques. C’est-à-dire que les femmes sont belles, et qu’on doit défendre cette beauté, mais sans réduire la beauté à la beauté. Attention, la nuance est subtile ! Parce que la femme est « belle et attirante », c’est-à-dire qu’elle manifeste des caractéristiques sexuelles femelles, mais elle ne doit pas être pour autant « considérée comme un objet sexuel ». C’est là tout le génie d’Estelle, parce que la femme doit manifester les attributs sexuels qui la rende désirable auprès des hommes, mais sans que les hommes remarquent lesdits attributs sexuels. Ce serait alors du faux féminisme. Bah oui. Vous auriez dû y penser. Comme toutes les grandes idées de l’humanité, la doctrine féministe d’Estelle Redpill est semblable à la roue : une fois que c’est inventé, cela paraît évident, mais il fallait que quelqu’un y pense pour la toute première fois.

« Le faux féminisme consiste à la revanche des moches sur les belles ce sont des femmes qui refuseront de s’arranger et de s’améliorer car elles choisiront la facilité et le laisser-aller et finiront par militer contre la grossophobie et le fait de ne plus s’épiler. Elles nous expliqueront que les femmes belles et apprêtés sont en réalité des femmes objets complices du sexisme et que la véritable féminité consiste à la mocheté ».

Dès lors que le « vrai » féminisme consiste en la défense de la beauté, définie par Estelle comme une beauté uniquement physique qui ne serait pas vraiment non plus une beauté uniquement physique puisqu’il ne faut pas ramener les femmes à leur physique, le « faux » féminisme consiste tout naturellement dans la laideur. C’est d’une clarté intellectuelle ineffable, comme l’eau d’un lac de montagne par un matin de printemps.

Pour Estelle Redpill, le « faux » féminisme consiste donc en un rassemblement de femmes moches, qui font le choix de la « facilité » et du « laisser-aller ». 

« Ces femmes vous disent cela tout simplement car plutôt que de s’élever elles ont fait le choix de la médiocrité et de la facilité, elles préféreront toujours accuser les jolies femmes d’être complices du sexisme en les accusant d’être des femmes objets ».

Bref, pour la call-girl patriote, le féminisme se résume à une compétition entre les belles et les moches. Dans l’esprit d’Estelle Redpill, qui est à ça de découvrir la compétition intrasexuelle, le combat des femmes se réduit à l’utilisation revendiquée ou rejetée de la beauté. Pour Estelle, les femmes ne s’intéressent pas aux questions politiques, économiques, culturelles, sociales ou juridiques, les femmes ne s’intéressent qu’à leurs apparences, et à ce qu’elles peuvent en faire. Il y a celles – les vrais femmes – qui utilisent leur beauté et qui l’assument – et les autres – les fausses féministes – qui refusent d’utiliser leur beauté pour plaire à un homme. 

Vous avez là, je crois, la parfaite illustration de la psyché féminine : le monde n’est pas constitué de fait objectifs, mesurables, de données brutes qu’il conviendrait d’appréhender afin de donner une représentation cohérente de la réalité. Non, en réalité, pour une femme comme Estelle, le monde n’est qu’une illusion, seule l’apparence compte, le physique, la beauté. La femme ne se perçoit pas comme « ayant » un corps, mais comme « étant » un corps, un corps qu’il convient de rendre « beau et attirant ». C’est tout ce qui compte. Tout le reste : les rapports de force politiques, les enjeux économiques, les luttes sociales, les concepts juridiques ou les visions historiques, ce ne sont que des bruits de fonds, des illusions. Ce qui compte, c’est la beauté. C’est le « moi » qui souhaite renvoyer une image. Le monde n’est que l’écran sur lequel la lumière du « moi » est projetée à travers la pellicule de la beauté. Sans beauté, donc sans support, le monde n’existe pas.

« Plutôt que de combatte contre la réelle misogynie de beaucoup d’hommes n’ayant aucun respect des femmes car en réalité ce qu’elles reprochent aux hommes c’est tout simplement de ne pas s’intéresser à elles. Et ce qu’elles reprochent à ses belles femmes qu’elles appellent femmes objets c’est simplement de ne pas leurs ressembler. Nous ne sommes donc pas dans un réel combat féministe mais tout simplement dans de LA JALOUSIE. Et dans leurs choix conscients et volontaires d’avoir choisies la facilité le laisser-aller et la médiocrité plutôt que de s’arranger de s’élever et de se SURPASSER ». 

Vous avez ensuite une définition somptueuse de la misogynie. Partant du principe que seule la beauté est importante, que ce soit dans son utilisation revendiquée (« vrai féminisme » = belle) ou dans la négation de son utilité (« faux féminisme » = moche), Estelle Redpill en vient naturellement à conclure que la misogynie consiste dans le fait qu’un homme « n’est pas intéressé par elle ». On ne saurait mieux décrire, là encore, le génie d’Estelle. En effet, pour une femme, l’attention masculine, qui est la récompense de la beauté, son résultat, en quelque sorte, est la mesure du succès. A une femme belle, les hommes accordent de l’attention, c’est donc du vrai féminisme, et à une femme moche, les hommes n’accordent aucune intention : ne pas accorder d’attention à la beauté d’une femme, c’est donc de la misogynie. Il faut reconnaître que c’est cohérent.  

Une fois encore, on va m’accuser d’être un masculiniste – je vous vois venir – mais franchement, que retenir des interventions de cette Estelle « Redpill » ? Qu’elle considère les femmes uniquement sous le prisme de la beauté physique, mais tout en ordonnant aux hommes de ne pas « ramener » les femmes à leur physique. Injonction contradictoire. Mais pire encore. En se focalisant sur la beauté, en manifestant ouvertement sa volonté de se montrer « belle et attirante », elle révèle la seule chose qui l’intéresse : l’attention masculine. Dans la tête d’Estelle, le monde féministe se réduit à une lutte entre femmes, entre les belles et les moches, pour l’attention masculine. Vous trouvez ça risible. Et vous avez raison. Mais là où vous n’avez pas encore compris la Pilule Rouge, c’est que vous imaginez que seule Estelle Redpill est comme ça. Vous vous trompez : toutes les femmes ne voient le monde que comme le reflet de leur Ego et de leur physique, parce que toutes les femmes savent que leur principal atout réside dans leur valeur sexuelle. Enlevez à une femme sa sexualité, vous lui enlevez l’outil par lequel elle comprend et par lequel elle interagit avec le monde. 

« Le véritable combat féministe doit être la rééducation des hommes contre le sexisme et la misogynie et non le combat revanchard des moches contre les belles ! ».

Messieurs ! Comprenez le génie d’Estelle Redpill, qui révèle – bien malgré elle – le seul point faible des femmes : l’attention. Donnez de l’attention à une femme, vous êtes un « vrai féministe », ignorez les femmes, vous devenez un « misogyne » qu’il faut rééduquer ! 

Le pouvoir de l’homme sur la femme est immense, et il est éternel, aucune génération de féministe n’arrivera jamais à atteindre le cœur du patriarcat, parce que le vrai pouvoir de l’homme, c’est d’accorder ou non, selon son désir, son attention à une femme. L’attention masculine est l’outil le plus puissant de l’homme : prêtez attention à une femme, celle-ci vous domine. Ignorez une femme, et c’est vous qui la dominerez.