Tout est identité.

La voie des hommes a toujours été d’identifier un groupe d’amis, alliés et parents, de tracer un périmètre autour d’eux, combattre pour les protéger et promouvoir leurs intérêts. 

L’absence d’identité sociale (d’appartenance à un quelconque groupe défini) évoque le fantasme de Thomas Hobbes de la guerre de « tous contre tous » où les hommes sont sans amis et où chaque homme, femme et enfant est un ennemi potentiel. Ce monde sans amitié ni confiance est chaotique, inhumain et temporaire.

On peut l’imaginer cinématographiquement comme une espèce de prison planétaire de science-fiction où des étrangers de mondes et de langues différentes sont jetés afin de se débrouiller par eux-mêmes. Ou peut-être comme une ville cosmopolite après un désastre où des déportés luttent pour survivre parmi des étrangers. 

Mais vous savez bien comment ça se passe. Même s’ils doivent improviser un langage des signes, les gens chercheront des alliances. Les faibles rechercheront une protection. Les forts chercheront d’autres gardiens pour les aider à survivre et pour les aider à protéger et développer leurs atouts, charges et dépendants. Ces alliances conféreront ordre et orientation au chaos et à la désorientation.

L’ordre exige de la violence, mais la tendance vers l’ordre est produite par l’identité. Que ce soit une question de « nous » décidant comment nous y prendre ou de « nous » décidant comment les contrôler « eux », l’ordre ne peut être établi ou maintenu sans action coercitive collective. La violence en ordre est violence coordonnée par des alliés – l’opposée de la mêlée chaotique du « tous contre tous ».

Ces alliances sont à la racine de l’identité collective, et au fil du temps tout groupe du « nous » développera sa propre culture interne – d’abord peut-être seulement un jeu de blagues mutuellement comprises, de souvenirs communs, des récits partagés, et la reconnaissance de préférences similaires. Au cours du temps, et avec de la créativité humaine, ces échanges peuvent croître en une identité culturelle riche et complètement distincte.

De telles cultures sont le produit de séparation et de discrimination. Elles peuvent seulement s’épanouir et se maintenir tant que sont observées et respectées les frontières entre ceux « de l’intérieur » et ceux « de l’extérieur ».

Les hommes qui n’ont pas d’identité collective – ce sont ceux qui n’ont pas de solides alliances ou de sentiment d’appartenance à un groupe clos particulier – sont des vagabonds qui dépendent d’un système plus vaste régnant d’au-dessus. L’homme est un animal social. Le solitaire qui veut être seul est une anomalie déviante – si romantique que soit l’engeance archétypique du vagabond individualiste. Le solitaire perd essentiellement la moitié de son identité. Il est sans orientation, sans contexte.

Cet état de chaos au fil de l’eau rend nerveux les humains, si bien qu’ils adoptent frénétiquement des symboles qui les identifient à quelques groupes de personnes – si superficiel, transitoire ou inconséquent que puisse être en fait ce groupe. Ce désespoir est exploité par la culture consumériste bourgeoise, qui encourage les gens à s’identifier et à s’accommoder à leurs distractions préférées, leurs hobbies et à d’autres comportements d’achat. 

L’identité consumériste est jetable, superficielle et sujette à des changements de mode ou de circonstance. En définitive, elle se montre insatisfaisante, car une identité qui peut aisément s’épousseter ou se remplacer, une identité qui peut coexister avec des identités en compétition ou en conflit avec elle, cette identité finit toujours par échouer à stabiliser son image égotique après que ses spécificités d’origines soient émoussées. Cela engendre une agitation interminable qui conduit le marché à offrir de nouvelles identités consuméristes et davantage d’affiliations relâchées. Ces connections légères, mobiles, laissent toujours assez de vide pour cette question râleuse et nombriliste méditée par l’esprit solitaire, gavé, cosmopolite : 

« Qui suis-je ? ».

L’homme qui a gagné sa place dans un groupe d’homme sait qui il est. Un homme qui sait qui sont « nous » n’a pas à se demander « qui il est ». Il n’a pas à méditer sur chaque dendrite de son propre flocon de neige spirituel pour « se trouver ». Il n’a pas à se trouver parce qu’il sait où il est. Son identité personnelle est intériorisée et attachée à son identité sociale. L’idée qu’il se fait de lui-même n’est pas une fantasmagorie ou une lubie, elle est constamment éprouvée, passée en revue par ses pairs. Son moi est équilibré par son surmoi.

Imaginez l’amusement des tribus et villages lointains quand ils rencontrent des Occidentaux frivoles et déracinés qui voyagent en Amérique latine ou en Extrême-Orient à la recherche de « lumières » et de « sens »…

L’identité sociale est sens. C’est le « pourquoi » dont s’ensuit naturellement le « nous ». Sans un solide contexte social, les êtres humains sont désorientés et leurs actes deviennent relativement arbitraires et dénués de sens. L’identité sociale est orientation sociale. C’est le point de départ à partir duquel se déploie le fer de lance. 

L’identité est un enracinement qui permet de justifier l’action.

L’identité est un périmètre qui regroupe tout, et tout le monde. C’est le surmoi qui donne un contexte au moi, le foyer naturel du moi – le foyer de soi-même.

Par essence, l’identité tribale est tout ce qui importe. 


Source : « Devenir un Barbare », Jack Donovan.

Illustration : Maria Orlova.