Le destin des hommes.

La masculinité est tragique. 

La masculinité est une lutte de toute une vie, un gant jeté à la Nature et aux autres hommes pour démontrer sa virilité et prouver sa valeur en tant qu’homme aux yeux des autres hommes. La masculinité est un défi d’honneur qui ne finit qu’avec la mort – défi à remporter sous caution que, parfois, même les meilleurs perdront. 

La masculinité signifie naître un garçon qui ne peut devenir un homme qu’en devenant plus fort, en surmontant la peur, en parvenant à plus de compétence et de confiance en ses capacités, et en gagnant le respect et l’admiration des autres mâles. 

Chaque garçon est né avec un sort. Chaque garçon sera éprouvé et comparé aux autres, et bientôt il perçoit ou comprend instinctivement que la voie des hommes est la voie de la compétition et du conflit. Le chemin de la virilité passe par le gant jeté, sans fin. La virilité n’est pas une destination mais un titre à défendre. 

L’idée qu’un homme devrait être « sécurisé dans sa masculinité » est un fantasme bourgeois inventé par des thérapeutes et des femmes. Chaque roi, chaque chef, chaque détenteur d’un record du monde et chaque gorille au dos argenté surveille ses arrières. Réussir en tant qu’homme signifie seulement que les défis se communiquent et que les challengers deviennent plus formidables. 

Ce gant doit être jeté que cela plaise ou non au garçon, qu’il l’accepte où le rejette. Rejeter l’affrontement est une forfaiture. Éviter l’affrontement est l’aveu de la défaite et une preuve de couardise spirituelle. 

D’aucuns applaudiront cette sorte de forfaiture comme si elle était courageuse, mais ils sont des diffamateurs de la masculinité et de la force. Ce sont des femmes déraisonnables, des hommes ratés, ou des manipulateurs trompeurs qui préfèrent les hommes passifs, pour des raisons qui leur sont propres. 

Cependant, accepter le destin des hommes et jeter le gant de la virilité c’est comprendre que la lutte n’est jamais vraiment loyale, et que tous les hommes ne sont pas nés avec les mêmes forces. 

Accepter le destin des hommes signifie aussi comprendre que le combat est arrangé, et que chaque homme mourra prématurément ou vivra pour voir son déclin. Chaque homme qui ne meurt pas dans la fleur de l’âge vivra pour voir son corps lui manquer et s’affaiblir, le rendant moins capable. La plupart des hommes vivront pour voir les capacités de leur père décroître, et ils perdront eux-mêmes l’estime des hommes. Ce qu’un homme vieillissant peut espérer de mieux, ce que l’on se rappelle de ses accomplissements, c’est être respecté pour sa sagesse et consulté pour son expérience. 

Comprendre la masculinité signifie comprendre que les hommes peuvent atteindre leur meilleur potentiel uniquement par le conflit vital et la compétition avec les autres hommes. La voie des hommes c’est la voie de la chasse en horde, et l’homme est le gibier le plus dangereux. La masculinité humaine est le résultat de l’évolution et de la sélection de groupe – de bandes d’hommes qui chassèrent et combattirent au cours de temps bien plus périlleux et exigeants. La masculinité humaine – épreuve et preuve de force, courage, maîtrise et désir de gagner le respect d’un groupe d’homme donné – exige un conflit à conduire, mais aussi auquel survivre. 

La paix éternelle est la mort de la virilité. L’emblème de la paix est une rune de mort. 

La force ne peut être testée que face à une résistance et le courage face à un risque. C’est quand elles sont le plus désespérément nécessaires que ces capacités comptent le plus.   

L’honneur requiert un groupe déterminé d’hommes pour statuer sur les vertus des uns et des autres. Personne n’est capable de faire ses preuves auprès de tout le monde et il est futile d’attendre d’être adoubé par chaque homme ou femme que vous rencontrez…Si le nombre de juges et de concurrents est infini, pourquoi s’en préoccuper ? Si chaque homme est à la fois un frère et une menace, pour qui luttez-vous ? Pour qui devenez-vous une version plus forte, plus courageuse et plus compétente de vous-même ? A quel point importe l’honneur d’un homme quelconque quand il doit être comparé et répondre à des milliards d’autres hommes, d’inconnus qui ne peuvent se soucier de ce qu’il fait, comment il vit, ou qu’il vive ou meure ? Un homme et son honneur se perdent au milieu de hordes innombrables. Parce qu’un homme ne peut être pris en compte par tous, sans un groupe d’honneur (sans une tribu) il ne peut être pris en compte que par son propre Ego. Un homme sans masculinité peut se flatter librement et sera plus porté que d’autres à entériner ses propres excuses. La plupart des religions délèguent aux dieux l’évaluation définitive des réalisations d’un homme, mais le verdict post mortem des dieux est bien trop commode. Vos frères vous jugent face à face, ici et maintenant. 

Le phénomène viril est un universel humain. Dans le monde entier et tout au long de l’histoire les hommes ont partagé le destin des hommes. Dans chaque culture dominante connue, des hommes se sont bousculés pour être plus forts, plus courageux et plus compétents. Ils se sont jaugés mutuellement, et ont fait honte ou ont chassé ceux qui refusaient d’être jaugés, qui les faisaient paraître plus faibles en tant que groupe. La masculinité a toujours été exigeante, elle a toujours été un chemin qui se termine seulement par la mort, et elle a toujours été tragique. 

Pour ajouter à la tragédie masculine, la masculinité est un universel humain – entre tous les hommes – mais l’universalisme la détruit. Sans séparation il ne peut y avoir de conflit, et sans conflit il ne peut y avoir de virilité vitale. Dire que vous aimez chaque homme comme un frère n’est pas seulement un mensonge, mais un abandon à l’impuissance et une forfaiture.

« Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur », a-t-on dit, et il est également vrai qu’il n’y a pas d’honneur sans ennemis. Sans personne à l’extérieur, personne à l’intérieur. Sans « eux », pas de « nous ». Sans « nous », il ne peut y avoir de groupe d’honneur, et conséquemment, d’honneur individuel. 

Les hommes ont tous en commun l’expérience virile, partagée et comprise par les ennemis aussi bien que par les amis, mais la nature même de la masculinité exige que nous allions dans nos coins du ring, et l’exprimions en combat.

Cette tendance au conflit est le destin des hommes.

C’est tragique, mais toute la vie est tragique.

Nous vivons, mais sommes voués à mourir.

Toutes les histoires de nos vies sont une suite de hauts et de bas, victoires et défaites, dessous et dessus. Sans conflits, aucune vie ne mérite d’être rapportée. Sans conflits et sans lutte, la réponse à la question « qu’advient-il ? » est « rien ».

Comme Odin et Thor, nous savons que nous mourrons, mais à moins de lutter, nous sommes déjà morts.

Mieux vaut vivre vigoureusement, mieux vaut lutter que de simplement attendre le repos… en paix. 


Source : « Devenir un Barbare », Jack Donovan.

Illustration : Felipe Hueb.