De la superficialité du Skim Reading.

Comme de moins en moins de gens lisent des livres et se collent devant des écrans du matin au soir, au fil des années, notre cerveau s’est adapté au flot d’informations en continu, en adoptant une lecture dite « en diagonale ». Ce qui signifie que l’on ne va plus au fond des articles ou des papiers que l’on lit, pour en parcourir rapidement le contenu, capturer l’essence du propos et ainsi passer au suivant. Cela s’appelle le « Skim Reading » (« lecture rapide »), une pratique qui s’arrête sur certains mots pour se faire une idée du contenu, en fonction de nos intérêts personnels. J’ai lu un rapport d’étude de neuroscientifiques cognitifs, qui disait que la plupart des humains semblent développer des cerveaux « numériques » dotés de nouveaux circuits permettant de parcourir le contenu au détriment de la lecture en profondeur. Dans une société où tout s’accélère, où la notion d’effort et de rigueur ont quasi disparu, il est effectivement rare que l’on prenne le temps de se plonger dans un livre pendant plusieurs heures d’affilées, comme cela pouvait être le cas il y a quelques années encore. Pourtant, l’immersion par la lecture offre de nombreux bénéfices et permet au cerveau de travailler sur l’empathie, en se mettant à la place des personnages que l’on découvre au fil des pages, mais aussi d’activer nos sens. Par exemple, lorsqu’on lit un extrait qui parle d’une robe soyeuse ou de feuilles mortes, des parties du cerveau traitant de la perception sensorielle sont activées. Un livre nous permet également de hiérarchiser les informations, sachant qu’on accordera plus d’importances à certains passages, à la fin du texte ou au début. En d’autres termes, on perd en subtilité et en complexité, on devient superficiel et on devient même incapable d’exprimer une pensée complexe à l’écrit. 

Plus vraiment d’analyse critique constructive. La technique de la lecture en diagonale a énormément d’impact sur notre fonctionnement global. Jamais dans l’histoire de l’humanité, notre cerveau n’a dû traiter autant d’informations qu’aujourd’hui. Nous avons maintenant des générations de personnes qui passent de nombreuses heures devant un écran d’ordinateur ou un téléphone portable et qui sont si occupées à traiter les informations reçues de toutes parts, qu’elles perdent la capacité de penser et de ressentir. La plupart de ces informations sont superficielles. Les gens sacrifient, souvent sans s’en rendre compte, la profondeur et les sentiments et sont coupés des autres. 

Cette étude, également basée sur nos habitudes de lecture, montre que l’on retient moins les contenus lorsqu’on les lit sur écrans que sur papier. La raison ? Le cerveau se concentre sur des détails concrets et fait abstraction de la compréhension globale de l’article. De fait, le rôle « stimulant » de la lecture, qui fait naître de nouvelles idées, est fortement impacté par ces nouvelles pratiques. Et ce n’est pas tout : notre sens d’analyse critique d’un texte, d’autant plus lorsqu’il est intense, se réduit fortement. Que ce soit dans la littérature, ou dans des documents officiels comme les testaments ou les contrats. Le « skim reading » peut être utile dans certains cas, mais il est essentiel de prendre le temps de se plonger dans un roman ou dans œuvres transmettant un savoir. Pour inverser cette involution cognitive le remède c’est de lire des livres et de diminuer fortement les écrans. 

L’homme moderne confond progrès moral et progrès technique et le développement de la science se poursuit dans un dangereux isolement. Le progrès éclatant des techniques n’a rien changé à l’essentiel de la condition humaine, et n’y changera rien, parce qu’il opère dans le domaine des circonstances et ne touche que superficiellement à la vie intérieure de l’homme si ce n’est pour la tromper ou l’enfermer dans des illusions. Or, depuis ce qu’on appelle « l’Antiquité » (pour être consensuel), on sait que l’essentiel se trouve, non pas en dehors de l’homme, mais bien en lui-même. L’Homme est un univers à lui tout seul, il EST l’univers. 

Bon nombre de nos maitres savent cela, et c’est en partie pour cela qu’ils nous égarent constamment vers des considérations extérieures, vers des « conquêtes » extérieures multiples et variées qui divisent notre être et nous divisent entre humain. Cette techno-société attire sans arrêt votre attention hors de vous. La lecture profonde vous recentre, les écrans vous éloignent de vous, et justement, les écrans font écran. La télévision (« TELL A VISION ») ou autre, vous raconte une autre histoire que la vôtre.  

Le virtuel n’a pas remplacé le réel car pour beaucoup il est devenu le réel (surtout quand on n’a pas connu le monde d’avant), mais il a remplacé l’imaginaire, cet imaginaire que procurait la vie sans tous ces écrans et ces connexions permanentes au monde virtuel. Même un paysan, voire un ouvrier qui ne lisait pas de livre (quoi que parfois…) avait un imaginaire plus riche et il était donc plus en contact avec la nature et l’univers qu’il savait lire instinctivement ou en conscience.


Source : Article publié par « infranarbo » le 31 janvier 2021 sur Minds.

Illustration : Ike louie Natividad.