L’ÉPIDÉMIE DE CORONAVIRUS : COMPARAISON ENTRE DEUX APPROCHES STRATÉGIQUES, DE ROBERTO BUFFAGNI.

Je partage ici un article très intéressant consacré à l’épidémie de Coronavirus. 

« L’épidémie de Coronavirus : comparaison entre deux approches stratégiques », de Roberto Buffagni, a été publié initialement sur le site « italiaeilmondo ».

Andrea Ferrari, de la société de traduction « Capstan », a mis à disposition ses compétences professionnelles, ainsi que celles de ses collaborateurs (Andrea Ferrari : traduction anglaise et Pierluigi Emma : traduction française) afin que cet article puisse être lu par des lecteurs anglophones et francophones. 


Je propose ci-après une hypothèse relative aux différents styles stratégiques de gestion de l’épidémie, adoptés en Europe et ailleurs dans le monde. J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit que d’une hypothèse, car je n’ai, ni ne puis improviser, les compétences et les informations statistiques, épidémiologiques et économiques requises pour la valider. Les objections critiques et même radicales sont les bienvenues.

L’hypothèse est la suivante : le style stratégique de gestion de l’épidémie reflète de manière fidèle l’éthique et la façon d’entendre l’intérêt national et les priorités politiques des différents États, ainsi que, dans une moindre mesure, des nations et des peuples.

On peut distinguer essentiellement deux styles stratégiques de gestion :

  1. La contagion n’est pas combattue, on mise exclusivement sur les soins aux personnes atteintes (modèles allemand, britannique et en partie français)
  2. On combat la contagion en l’endiguant le plus possible à l’aide de mesures d’urgence d’isolement de la population (modèles chinois, italien, sud-coréen)

En choisissant le premier modèle, on effectue un calcul coûts/bénéfices et l’on opte sciemment pour le sacrifice d’un certain pourcentage de ses concitoyens. Ce pourcentage sera plus ou moins élevé selon que le potentiel de réponse du système de santé, en particulier quant aux places disponibles en soins intensifs, sera plus ou moins important. D’après ce qu’il m’est donné de comprendre, en effet, le Coronavirus présente les caractéristiques suivantes : un haut degré de contagiosité, un pourcentage limité de suites mortelles (directes ou du fait de complications), mais un taux relativement élevé (autour de 10% me semble-t-il) de malades nécessitant d’être hospitalisés en soins intensifs. Si telle est la situation, en cas de contagion massive de la population (en Allemagne, par exemple, Angela Merkel prévoit entre 60% et 70% de personnes atteintes) aucun service sanitaire national ne sera en mesure d’assurer les soins nécessaires pour tous les malades nécessitant des soins intensifs, qui seront donc à l’avance, en partie, condamnés. Le taux de pré-condamnés à mort sera plus ou moins important en fonction des capacités du système sanitaire, de la composition démographique de la population (les personnes âgées sont plus à risque), et d’autres facteurs imprévisibles, tels que d’éventuelles mutations du virus.

Le raisonnement à la base de cette décision semble être le suivant :

  1. L’adoption du deuxième modèle (endiguement de l’infection) entraîne des coûts économiques exorbitants.
  2. La part de la population condamnée à l’avance à mourir est largement composée de personnes âgées et/ou déjà malades, ce qui fait que sa disparition non seulement ne compromet pas le bon fonctionnement du système économique, mais pourrait même le favoriser, en allégeant à moyen terme les coûts du système des pensions, des soins de santé et de l’aide sociale; et en enclenchant, qui plus est, un processus d’expansion économique du fait des héritages qui, comme ce fut le cas lors des grandes épidémies du passé, augmenteront les liquidités et le patrimoine des plus jeunes, dont la propension à la consommation et à l’investissement est plus grande que celle de leurs ainés.
  3. Surtout, le choix du premier modèle accroît la puissance économique et politique des pays qui l’adoptent par rapport à leurs concurrents qui auront adopté le deuxième modèle, condamnés à affronter des dégâts économiques dévastateurs. En tirant profit des difficultés de leurs concurrents du modèle 2, les entreprises des pays du modèle 1 pourront rapidement les supplanter, en conquérant d’importantes parts de marché et en leur imposant, à moyen terme, leur propre hégémonie économique et politique.

Bien entendu, l’adoption du premier modèle suppose deux prérequis : un centre décisionnel étatique et politique logiquement et traditionnellement orienté vers une acception particulièrement radicale et impitoyable de l’intérêt national (les cas allemand et britannique sont typiques) et une forte discipline sociale (c’est la raison pour laquelle l’adoption du modèle 1 par la France s’avèrera problématique, et l’on assistera probablement à un retournement du choix vers le modèle 2).[1]

Bref, l’adoption du modèle 1 correspond à un style stratégique éminemment belliqueux. Le choix de sacrifier sciemment une partie de la population économiquement et politiquement peu utile au profit du surcroît de puissance que pourra acquérir le système économique et politique (concrètement: le choix de se débarrasser du ballast pour combattre plus efficacement), est en effet typiquement un choix nécessaire en temps de guerre, lorsqu’il est normal car indispensable, par exemple, de privilégier les soins médicaux et les ravitaillements des combattants par rapport aux soins et à la nourriture destinés aux autres – femmes, personnes âgées et enfants compris – avec pour unique borne l’entretien du moral de la population, qu’il faut tout autant soutenir.

Ainsi, les États qui adoptent le modèle 1 n’agissent pas comme si leurs concurrents étaient des adversaires, mais comme s’il s’agissait d’ennemis, et comme si la compétition économique était une véritable guerre, ne se différenciant de la guerre armée que par le fait que les armées n’entrent pas en jeu. La conduite de ce type de guerre, justement parce qu’il s’agit d’une guerre occulte, sera particulièrement dure et impitoyable, en l’absence de toute intervention d’un droit de la guerre, de l’idée d’honneur militaire qui par exemple interdit la maltraitance ou pire le meurtre des prisonniers et des civils, l’utilisation d’armes de destruction massive, etc. Pour conclure, le choix du modèle 1 privilégie, dans son évaluation stratégique, l’éventail d’opportunités immédiates (gagner par une action rapide et violente un avantage stratégique sur l’ennemi) par rapport aux opportunités stratégiques de moyen et long terme (ressouder la cohésion nationale, diminuer la dépendance et la vulnérabilité de sa propre économie par rapport à celles des autres pays, en accroissant les investissements publics et la demande intérieure).

***

À partir de ce qui vient d’être dit au sujet des États adoptant le modèle 1, il est plus aisé de décrire le style éthico-politique des États qui choisissent le modèle 2.

Pour ce qui est de la Chine, il ne fait aucun doute que le centre dirigeant politique chinois ne sache parfaitement que la guerre économique est la composante décisive de la guerre « hybride ». Ce furent même deux colonels de l’état-major chinois, Liang Qiao et Xiangsui Wang, qui élaborèrent dans les années quatre-vingt la première ébauche d’une théorie de la « guerre asymétrique »[2]. Je pense que le centre dirigeant politique chinois ait choisi – avec succès semble-t-il – d’adopter le modèle 2 essentiellement pour trois raisons :

  1. a) le caractère éminemment communautaire de la tradition culturelle chinoise, dans laquelle le concept libéral d’individu et le concept chrétien de la personne n’interviennent quasiment pas ;
  2. b) le profond respect pour les personnes âgées et les ancêtres, pivot du confucianisme ;
  3. c) une évaluation stratégique de long terme qu’on peut résumer par ces deux maximes de Sun Tzu, le penseur qui a le plus influencé le style stratégique chinois: « On remporte la victoire lorsque les supérieurs et les inférieurs sont animés par le même esprit » et « Un guide cohérent permet aux hommes de prendre confiance en l’honnêteté et en la fiabilité de leur milieu, et de penser qu’il vaille la peine de combattre pour celui-ci ». En d’autres termes, je pense que les dirigeants chinois ont estimé que l’avantage stratégique à long terme d’une préservation et même d’un renforcement de la cohésion sociale et culturelle de leurs concitoyens dépasserait le coût de court et moyen terme du dommage économique, et du renoncement à tirer promptement profit des difficultés des adversaires. Car « les chemins qui mènent au succès » sont au nombre de trois : « 1. Savoir quand on peut et quand on ne peut pas combattre ; 2. Pouvoir tirer profit aussi bien de forces nombreuses que de forces réduites ; 3. Savoir insuffler les mêmes motivations dans les supérieurs et dans les inférieurs ».

Dans le cas de l’Italie, je pense que le choix – encore qu’incertain et maladroitement mis en œuvre – du modèle 2 est dû aux raisons suivantes :

1) sur le plan culturel, l’influence de la civilisation italienne et européenne prémoderne, pénétrée de sensibilité préchrétienne, paysanne et méditerranéenne pour la famille et le concept de créature, partiellement absorbée ensuite par le catholicisme d’après la contre-réforme et par l’esprit baroque : une influence de très longue durée dont l’action ne s’est pas épuisée malgré la « protestantisation » de l’église catholique actuelle, et malgré l’hégémonie culturelle, du moins en surface, du libéralisme idéologique et du libéralisme économique;

2) toujours sur le plan culturel, le pacifisme qui s’est instauré après la défaite de la deuxième guerre mondiale et qu’ont perpétué, en un premier temps, les mouvements de la gauche communiste et le monde catholique, puis les dirigeants libéraux-progressistes de l’Union européenne ; un pacifisme donnant naissance à de drôles d’expressions comme « soldats de la paix », et à la négation systématique de la dimension tragique de l’histoire ;

3) sur le plan politique, d’un côté le grave désordre institutionnel, où les niveaux décisionnels se superposent et s’entravent mutuellement, comme dans le conflit entre État et Régions au début de la crise épidémiologique; de l’autre, les préoccupations électorales de tous les partis; puis, encore, la légitimation fragile de l’État, un vieux problème italien ;

4) sur le plan politico-opérationnel, l’ahurissante incapacité des classes dirigeantes, chez qui des décennies de sélection à l’envers et l’habitude de se décharger de ses responsabilités, de ses choix et des motivations connexes sur le dos de l’Union européenne, ont généré une forma mentis poussant à l’engagement systématique dans la ligne de moindre résistance: qui, dans le cas qui nous occupe, est justement le choix de l’endiguement de la contagion. Car pour faire le choix du triage belliqueux de masse (quel que soit le jugement qu’on porte à ce sujet, le mien étant fort négatif) il faut une très grande capacité décisionnelle au niveau politique.

En d’autres mots, le choix italien du modèle 2 se justifie par des raisons superficielles et assumées ayant trait à nos défauts politiques et institutionnels, et par des raisons profondes et quasi inconscientes ayant trait aux mérites de la civilisation et de la culture auxquelles, presque sans le savoir, l’Italie continue à s’inspirer, en particulier dans ses moments difficiles. Nous avons certes été humains et civilisés, et peut-être aussi stratégiquement clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Mais nous l’avons été, et nous devons en remercier nos défunts ancêtres, ces Lares[2]dont le culte, sous différents noms, se perd dans la nuit des temps ; et qu’aujourd’hui nous honorons et vénérons sans le savoir, en mettant tout en œuvre pour soigner nos parents et nos grands-parents, même s’ils ne servent plus à rien.

Sun Tzu et peut-être même Hegel souriraient en constatant que les deux modèles imposent des méthodes opérationnelles de mise en œuvre exactement opposées par rapport au style stratégique.

La mise en œuvre du model 1 (n’endiguons pas la contagion, sacrifions sciemment une partie de la population) ne demande aucune mesure de restriction de la liberté : la vie quotidienne se poursuit exactement comme avant, sauf que beaucoup tombent malades et un pourcentage, difficile à prévoir mais certes non négligeable, d’entre eux mourra faute de pouvoir bénéficier, du fait de structures médicales insuffisantes, des soins nécessaires.

La mise en œuvre du modèle 2 (endiguons l’épidémie afin de sauver tous ceux qui peuvent l’être) requiert au contraire des mesures extrêmement sévères de restriction des libertés personnelles, et exigerait même, pour être réalisé de façon cohérente, le déploiement d’une véritable dictature, aussi temporaire et douce soit-elle, afin de garantir l’unité de commandement et la protection de la communauté face au déchaînement des passions irrationnelles, c’est-à-dire d’elle-même. D’un point de vue opérationnel, la direction exécutive du modèle 2 devrait être confiée aux forces armées elles-mêmes, car elles possèdent aussi bien les compétences techniques que la structure rigidement hiérarchisée requises.

Je conclus en disant que je suis heureux que l’Italie ait choisi de sauver tous ceux qui peuvent l’être. Elle est en train de le faire maladroitement, et ne sait pas bien pourquoi elle le fait : mais elle le fait. Cette fois-ci, il est facile de déclarer : right or wrong, my country.[3]


Traduction : Pierluigi Emma.

[1] Liang Qiao e Xiangsui Wang, La guerre hors limites. L’art de la guerre asymétrique entre terrorisme et globalisation. Editions Rivages Poche, 2006.

[2] v. https://www.romanoimpero.com/2018/07/culto-dei-lari.html

[1] Note du traducteur : l’article a été rédigé avant la décision du gouvernement français du 16 mars 2020 de prendre des mesures de confinement de la population similaires à celles prises en Italie.

[2] [2] Qiao Liang and Wang Xiangsui, Unrestricted Warfare, Beijing: PLA Literature and Arts Publishing House, February 1999. Ici librement déchargeable, en anglais: https://www.c4i.org/unrestricted.pdf

[3] Note du traducteur : en anglais dans l’original.