Déclarez la guerre à vos ennemis : la stratégie de la polarité.

La vie est un combat sans fin, et vous ne pouvez vous battre efficacement sans identifier vos ennemis. Ils sont généralement subtils et fuyants, déguisent leurs intentions, font semblant d’être de votre côté. Vous avez besoin de clarté. Apprenez à débusquer vos ennemis, contraignez-les à se révéler par des signaux et des schémas qui mettront au jour leur hostilité. Ensuite, une fois que vous les aurez bien cernés, déclarez-leur intérieurement la guerre. Comme deux aimants opposés créent le mouvement, vos ennemis – vos opposés – vous fournissent un but et une direction. Parce qu’ils sont sur votre chemin, parce qu’ils représentent tout ce que vous détestez, parce qu’ils vous font obstacle, vos ennemis sont source d’énergie. Ne soyez pas naïf : avec certains d’entre eux, il ne peut y avoir aucun compromis, aucun terrain d’entente.

L’ENNEMI INTÉRIEUR.

Au printemps de l’an 401 av. J.-C., Xénophon, gentilhomme campagnard de trente ans vivant à proximité d’Athènes, reçut une invitation surprenante : un ami recrutait des soldats grecs pour devenir mercenaires au service de Cyrus, le frère du roi perse Artaxerxès. Xénophon fut invité à se joindre à eux. La requête était pour le moins étonnante : les Grecs et les Perses avaient longtemps été ennemis jurés ; d’ailleurs, quatre-vingts ans plus tôt, la Perse avait tenté de conquérir la Grèce. Mais les Grecs, combattants chevronnés, avaient commencé à proposer leurs services au plus offrant, et cela faisait l’affaire de Cyrus qui souhaitait avant tout donner une bonne leçon à quelques cités rebelles au sein de l’empire perse. Les mercenaires grecs représentaient le soutien parfait pour renforcer sa grande armée.

Xénophon n’était pas un soldat, il vivait de ses rentes. Il avait jusque-là mené une vie douillette, à élever des chiens et des chevaux, et se rendait de temps à autre à Athènes pour parler philosophie avec son ami Socrate. Toutefois, il avait soif d’aventures et avait là l’occasion de rencontrer le célèbre Cyrus, d’apprendre à se battre et de voir la Perse. Peut-être, quand tout cela serait terminé, écrirait-il un livre. Il n’allait pas s’engager en tant que mercenaire (il était trop riche pour cela), mais comme philosophe et historien. Après avoir consulté l’oracle de Delphes, il accepta l’invitation.

Quelque 10 000 soldats grecs rejoignirent l’expédition punitive de Cyrus, pour former ce que l’on appela plus tard « l’expédition des Dix Mille ». Le groupe des mercenaires était hétéroclite : ils venaient de toute la Grèce, pour l’argent autant que pour l’aventure. Ainsi furent-ils satisfaits pour un temps, mais, quelques mois plus tard, une fois qu’il les eût menés au plus profond de la Perse, Cyrus leur avoua son but caché : il marchait en réalité sur Babylone et organisait une guerre civile pour détrôner son frère et prendre la couronne. Mécontents d’avoir été dupés, les Grecs se fâchèrent et se plaignirent, mais Cyrus leur offrit suffisamment d’argent pour acheter leur silence et leur obéissance.

Les armées de Cyrus et d’Artaxerxès se rencontrèrent dans la plaine de Counaxa, non loin de Babylone. Dès le début de la bataille, Cyrus fut tué, ce qui mit rapidement un terme à la guerre. La position des Grecs devint alors très précaire : ils avaient combattu du côté des perdants pendant la guerre civile, étaient loin de chez eux et encerclés par des Perses hostiles. Toutefois, on leur fit savoir très vite qu’Artaxerxès ne leur voulait aucun mal. Son unique souhait était qu’ils quittent le pays le plus vite possible. Il leur envoya même un émissaire, le général et futur satrape Tissapherne, pour les approvisionner et les escorter jusqu’en Grèce. Ainsi, conduits par Tissapherne et l’armée perse, les mercenaires entamèrent leur long périple de retour – ils avaient 2 500 kilomètres à parcourir.

Quelques jours après s’être mis en route, les Grecs eurent de nouveaux sujets d’inquiétude : les provisions fournies par les Perses étaient insuffisantes et la route que Tissapherne leur faisait prendre posait problème. Pouvaient-ils vraiment faire confiance aux Perses ? Ils commencèrent à en débattre entre eux.

Le commandant grec Cléarque exprima les inquiétudes de ses hommes à Tissapherne, qui se montra compréhensif : Cléarque devait amener ses capitaines pour une rencontre en terrain neutre, les Grecs exprimeraient leurs griefs et les deux parties pourraient parvenir à un accord. Cléarque accepta et revint le jour suivant avec ses officiers, à l’heure et au lieu convenus. Là, un important contingent de Perses les encerclèrent et les arrêtèrent. Ils furent décapités le jour même.

Un homme parvint à s’échapper et à prévenir les Grecs de la traîtrise des Perses. Ce soir-là, le camp grec fut une véritable désolation : les uns se querellaient, tandis que les autres s’effondraient sur le sol, ivres morts. Certains pensèrent à fuir mais, sans leurs chefs, ils étaient perdus.

Cette nuit-là, Xénophon, qui s’était tenu à l’écart pendant toute l’expédition, fit un rêve : un éclair envoyé par Zeus foudroyait la maison de son père. Il se réveilla en sueur. Soudain, cela lui sauta aux yeux : les Grecs avaient la mort aux trousses et restaient pourtant là, à tourner en rond, à se désespérer, à geindre et à se plaindre. Le problème se trouvait dans leurs têtes. Se battant pour de l’argent plutôt que pour une bonne cause, incapables de distinguer l’ami de l’ennemi, ils s’étaient perdus. Ce n’étaient pas seulement des montagnes et des fleuves, ni même l’armée perse, qui les séparaient de chez eux, mais la confusion qui régnait dans leurs esprits. Xénophon était trop fier pour mourir ainsi. Ce n’était pas un militaire, mais il connaissait la philosophie et les hommes, et pensait sincèrement que, si les Grecs se concentraient sur leurs ennemis, ils seraient beaucoup plus alertes et créatifs. S’ils se focalisaient sur l’inqualifiable trahison des Perses, ils se mettraient en colère et cette colère les motiverait. Ils devaient cesser de se comporter en mercenaires passifs et redevenir les célèbres Grecs, les adversaires de ces païens de Perses. Ils avaient besoin de clarté et d’un but.

Xénophon décida d’être cet éclair de Zeus, qui réveillerait les hommes et éclairerait leur route. Il réunit tous les survivants et exposa son plan : « Nous allons déclarer la guerre aux Perses sans pourparlers ; plus question de négocier ou de débattre. Nous n’allons plus perdre de temps à nous disputer et à nous accuser les uns les autres ; toute notre énergie devra être consacrée à la lutte contre les Perses. Nous allons être inventifs, inspirés par nos ancêtres qui ont combattu à Marathon une armée beaucoup plus importante. Nous brûlerons notre convoi, quitterons l’endroit et nous déplacerons vite. Pas un instant nous ne baisserons la garde ni n’oublierons les dangers autour de nous. Ce sera nous ou eux, la vie ou la mort, le bien ou le mal. Quiconque se permettra de grands discours pour nous troubler, nous le déclarerons trop stupide et lâche pour être de notre côté, et nous le chasserons. Laissons les Perses faire de nous des hommes sans pitié. Nous n’aurons qu’une idée en tête : rentrer vivants ».

Les officiers savaient que Xénophon avait raison. Lorsque, le jour suivant, un envoyé perse vint les voir, se présentant comme un ambassadeur entre eux et Artaxerxès, il fut, suivant les conseils de Xénophon, rapidement et brutalement chassé. Dorénavant, c’était la guerre et rien d’autre. Excités par l’action, les Grecs élurent leurs chefs, entre autres Xénophon, et entamèrent le retour vers leur patrie. Ne pouvant compter que sur leurs propres moyens, ils apprirent rapidement à s’adapter au terrain, à éviter les batailles, à se déplacer de nuit. Ils esquivèrent les Perses et les semèrent en franchissant un col décisif avant d’être rattrapés. Dès lors, avant qu’ils n’atteignent la Grèce, il leur restait à affronter beaucoup de tribus ennemies, mais les redoutables Perses étaient maintenant derrière eux. Au bout de plusieurs années, presque tous rentrèrent vivants en Grèce.

Interprétation.

La vie est une lutte permanente, et vous vous retrouverez constamment dans des situations délicates, des relations destructrices, des engagements risqués. Votre façon d’affronter ces difficultés déterminera votre destin. Comme le disait Xénophon, qu’importent les rivières, les montagnes, les autres : le seul obstacle, c’est vous-même. Si vous êtes égaré et confus, si vous perdez votre but, si vous ne faites pas la différence entre l’ami et l’ennemi, vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même.

Soyez en permanence sur le pied de guerre. Tout dépend de votre état d’esprit et de votre façon de voir le monde. Un changement de perspective peut transformer un mercenaire passif et brouillon en un combattant motivé et créatif.

Nous sommes déterminés par nos relations avec les autres. Enfant, on se développe une identité en se distinguant des autres, parfois au point de les rejeter en se rebellant. Plus vous êtes capable de reconnaître ce que vous ne voulez pas être, mieux votre identité et votre but sont alors définis. Sans cette polarité, sans un ennemi à combattre, vous êtes aussi perdu que les mercenaires grecs. Trompé par les manipulations des autres, vous hésitez au moment fatal et vous vous embrouillez dans des disputes et des débats stériles.

Concentrez-vous sur un ennemi. Cela peut être quelqu’un qui vous barre le chemin, ou vous cause du tort, secrètement ou ouvertement ; ce peut être quelqu’un qui vous a blessé ou qui s’est montré déloyal ; ce peut être une valeur ou une idée que vous méprisez et que vous percevez chez un individu ou un groupe. Ce peut être une abstraction : la bêtise, la suffisance, le matérialisme. N’écoutez pas les théoriciens qui vous disent que la distinction entre un ami et un ennemi est primitive et obsolète. Ils ne font que déguiser leur peur du conflit derrière une façade chaleureuse. Ils tentent de vous mettre hors course, de vous transmettre la mollesse qui les afflige. L’esprit clair et motivé, vous pourrez vous permettre de vraies amitiés et de vrais compromis. L’ennemi est l’étoile polaire qui vous guide. En suivant cette direction, vous pouvez enfin partir au combat.

L’ENNEMI EXTÉRIEUR.

Au début des années 1970, le système politique britannique s’était installé dans un schéma d’une impressionnante régularité : lorsque le parti travailliste gagnait une élection, la suivante était remportée par le parti conservateur, et inversement. Le pouvoir allait et venait, sagement, entre gens comme il faut. De fait, les deux partis avaient fini par se ressembler. Mais lorsque les conservateurs perdirent en 1974, certains en eurent assez. Voulant changer les choses, ils demandèrent à Margaret Thatcher de prendre la tête du parti. Celui-ci était divisé cette année-là ; Thatcher en tira profit et gagna les élections au sein du parti.

Margaret Thatcher ne ressemblait à aucun autre politicien. Femme dans un monde d’hommes, elle s’affirmait fièrement issue de la petite classe moyenne – elle était fille d’épicier – au sein du parti traditionnel de l’aristocratie. Elle était vêtue avec soin, ressemblant plus à une femme au foyer qu’à une figure politique. Elle n’avait jamais eu un grand rôle au parti conservateur ; à vrai dire, elle était trop de droite pour cela. Mais le plus surprenant était son style : là où les autres politiciens se montraient doux et conciliants, elle affrontait ouvertement ses adversaires, les attaquant directement. Elle aimait en découdre.

La plupart des politiciens virent l’élection de Thatcher comme un coup du hasard et ne s’attendaient pas à ce qu’elle dure sur la scène politique. Au cours de ses premières années à la tête du parti, lorsque les travaillistes étaient au pouvoir, elle ne fit pas grand-chose pour changer leur opinion. Elle vilipendait le système socialiste qui, selon elle, avait étouffé tout sens de l’initiative et était responsable du déclin de l’économie britannique. En période de détente, elle critiqua vivement l’Union soviétique. Puis, pendant l’hiver 1978-1979, plusieurs syndicats publics se mirent en grève. Thatcher partit au combat, accusant le parti travailliste et le Premier ministre, James Callaghan, d’en être responsables. C’étaient des discours crus, incisifs, parfaits pour la une du soir – mais pas vraiment pour gagner des élections. Il fallait être doux avec les électeurs, les rassurer, et non les effrayer. C’est en tout cas ce que l’on pensait à l’époque.

En 1979, le parti travailliste appela à une élection générale. Thatcher ne lâchait pas prise ; cette élection était pour elle une croisade contre le socialisme, et la dernière chance pour la Grande-Bretagne de se moderniser. Callaghan était la caricature du gentil politicien, mais avait Thatcher dans son collimateur. Il n’éprouvait que du mépris pour cette ménagère reconvertie en politicienne, et lui retourna le feu : il était d’accord pour dire que cette élection était critique car, si Thatcher la gagnait, l’économie britannique irait droit au crash. Cette stratégie connut une certaine efficacité : Thatcher effrayait beaucoup d’électeurs et les sondages la classaient en dessous de Callaghan. Pourtant, parallèlement, sa rhétorique et les réponses de Callaghan polarisèrent l’électorat et l’on put enfin faire une vraie différence entre les deux partis. Ayant réussi à diviser le public entre gauche et droite, elle fonça dans la brèche, attirant l’attention des derniers indécis. Elle gagna largement.

Thatcher avait conquis l’électorat, mais désormais, en tant que Premier ministre, il allait falloir baisser d’un ton, panser les plaies : d’après les sondages, c’était ce dont les Anglais avaient désespérément besoin. Mais Thatcher, évidemment, fit le contraire et adopta des coupes budgétaires encore plus importantes que celles annoncées durant sa campagne. Comme ses politiques étaient dépassées, l’économie vacilla effectivement, ainsi que l’avait prédit Callaghan, et l’on vit décoller le nombre de chômeurs. Les hommes du parti de Thatcher, ceux qui l’avaient cautionnée pendant des années, mirent publiquement en cause ses capacités. Ces hommes, qu’elle traitait de poules mouillées, étaient les plus respectés du parti conservateur. C’était la panique totale : elle conduisait le pays vers un désastre économique sans précédent qui allait leur coûter leur carrière. La réponse de Thatcher fut sans appel : elle se débarrassa d’eux immédiatement. Elle n’hésitait pas à bousculer les gens : le nombre de ses ennemis augmentait chaque jour et ses résultats dans les sondages dégringolaient. L’élection suivante allait pour sûr avoir raison d’elle.

Cependant, en 1982, de l’autre côté de l’Atlantique, la junte militaire au pouvoir en Argentine, cherchant à détourner l’attention de la population de tous ses problèmes, envahit les îles Malouines, possession britannique que l’Argentine avait toujours plus ou moins réclamée. Les militaires de la junte étaient certains que le gouvernement britannique leur abandonnerait ces îles, perdues et reculées. Mais Thatcher n’hésita pas un seul instant : malgré la distance (13 000 kilomètres), elle envoya une force navale aux Malouines. Les dirigeants du parti travailliste poussèrent de hauts cris et dénoncèrent une guerre coûteuse et inutile. Beaucoup de conservateurs étaient terrifiés : si cette tentative pour récupérer les îles Malouines échouait, le parti serait ruiné. Thatcher était plus seule que jamais. Mais désormais, les gens voyaient ses qualités, autrefois si insupportables, sous un nouveau jour : son obstination devenait du courage, de la noblesse. Comparée aux hommes carriéristes, indécis et couards qui l’entouraient, Thatcher paraissait confiante et décidée.

Les Britanniques réussirent à récupérer les Malouines; pour Thatcher, ce fut une grande victoire. Brusquement, les problèmes économiques et sociaux furent oubliés. Thatcher dominait désormais la scène et écrasa le parti travailliste aux deux élections suivantes.

Interprétation.

Margaret Thatcher avait un profil totalement atypique : une femme issue de la classe moyenne et ultralibérale, la Grande-Bretagne n’avait jamais vu ça. Souvent, quand on est étranger, on cherche à s’intégrer, mais on y perd son identité, ce qui fait sa différence, ce qui fait aussi que l’on se fait remarquer. Si Thatcher était devenue comme ces hommes autour d’elle, elle aurait simplement été remplacée par un autre. Mais son instinct lui dictait de rester en dehors. En fait, elle poussa le concept à son paroxysme : elle s’imposait comme une femme seule contre une armée d’hommes.

À chaque étape, pour obtenir le contraste frappant qu’elle souhaitait, Thatcher pointait du doigt un adversaire : les socialistes, les « poules mouillées », les Argentins. Sans ces ennemis, elle n’aurait pu avoir cette image de femme déterminée, puissante, patriote. Thatcher ne cherchait pas la popularité, éphémère et superficielle. Les experts sont souvent obsédés par les sondages d’opinion, mais, dans la tête des gens – ce qui, pour un politicien, est un véritable champ de bataille –, mieux vaut être remarquable qu’aimable. Tant pis si certains vous détestent ; on ne peut pas plaire à tout le monde. Vos ennemis, ceux à qui vous vous opposez de front, vous aideront à vous forger une base stable. Inutile de se perdre au centre, là où se pressent les masses : dans la foule, on n’a pas la place de se battre. Divisez les gens, excluez-en certains et faites de l’espace pour la bataille.

Dans la vie, tout concourt à vous pousser au centre, en politique comme ailleurs. Le centre est le domaine du compromis. Bien sûr, il faut savoir s’entendre avec les autres, mais ce n’est pas sans danger. En cherchant toujours la conciliation, on oublie qui l’on est et l’on se noie dans la mêlée. Considérez-vous au contraire comme un combattant, seul, encerclé par vos ennemis. Cette lutte constante vous garde fort et en alerte. Elle aide à définir ce en quoi vous croyez, pour vous comme pour les autres. N’hésitez pas à contrer radicalement les gens : sans antagonisme, pas de bataille, et sans bataille, pas de victoire. Ne vous laissez pas piéger par le besoin d’être aimé : mieux vaut être respecté, voire craint. La victoire sur vos ennemis vous apportera une plus durable popularité.

LES CLEFS DE LA GUERRE.

De nos jours, on n’a guère l’habitude d’être ouvertement hostile. Les règles du combat – en société, en politique, sur le champ de bataille – ont changé et cela doit faire évoluer votre perception de l’ennemi. Un ennemi direct est aujourd’hui rare, et c’est d’ailleurs une bénédiction. Les gens ne s’attaquent plus ouvertement à vous, ne montrent plus leurs intentions, leur instinct destructeur ; ils agissent par en dessous, indirectement. Quoique la société soit plus compétitive que jamais, toute forme d’agressivité directe est découragée et les gens ont appris à agir en secret, à se montrer astucieux et à attaquer sans prévenir. Beaucoup se servent de l’amitié comme d’un moyen pour masquer leurs instincts agressifs : ils se rapprochent de vous pour mieux vous nuire (un ami sait mieux que quiconque comment vous blesser). Ou bien encore, sans même parler d’amitié, ils proposent de l’aide ou du soutien : ils semblent être de votre côté, mais au final, ils agissent suivant leurs propres intérêts, à vos dépens. Il y a ceux aussi qui maîtrisent la guerre psychologique, jouant les victimes, vous culpabilisant d’on ne sait trop quoi. Le champ de bataille grouille de ce type de guerriers, intelligents, fuyants et insaisissables.

Le mot « ennemi », du latin inimicus – le « non-ami » –, a été diabolisé et politisé. Votre première tâche en tant que stratège est d’élargir le concept d’ennemi, d’y inclure tous ceux qui travaillent contre vous, qui contrarient vos projets, même subtilement (parfois, l’indifférence est une arme plus efficace que l’agression, parce qu’elle cache l’hostilité). Sans devenir paranoïaque, vous devez comprendre que certaines personnes vous veulent du mal et agissent en conséquence. Identifiez-les, et il vous sera beaucoup plus facile de manœuvrer. Il y a deux possibilités : rester passif et attendre, ou passer à l’action, de manière agressive ou défensive, pour éviter le pire. Vous pouvez même essayer de faire un ami d’un ennemi. Mais quoi qu’il arrive, ne soyez jamais la victime naïve. Il ne faut pas être celui qui bat toujours en retraite face aux attaques adverses. Armez-vous de prudence, et ne baissez jamais complètement la garde, même avec vos amis.

Les gens sont en général assez doués pour cacher leur hostilité, mais ils émettent souvent des signaux qui les trahissent. L’un des plus proches amis et conseillers du chef du parti communiste chinois Mao Zedong, Lin Biao, était un membre important du Politburo et successeur éventuel de Mao. Pourtant, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, Mao décela un changement chez son ami : il était devenu plus que chaleureux. Tout le monde vouait un culte à Mao, mais les louanges de Lin étaient d’une ferveur embarrassante. Pour Mao, pas de doute, quelque chose sonnait faux. Il surveilla Lin de près et en arriva à la conclusion qu’il complotait pour prendre le pouvoir, ou du moins s’en rapprocher. Et Mao avait raison : Lin complotait assidûment. Il ne s’agit pas, bien sûr, de mésestimer tout geste amical, mais de les remarquer. Notez tout changement dans les comportements émotionnels : un enthousiasme inhabituel, un nouveau désir de se confier, des flatteries excessives, la proposition d’une alliance qui, finalement, ne vous sert pas spécialement. Fiez-vous à votre instinct : si un comportement vous paraît suspect, c’est qu’il l’est. Peut-être n’est-ce rien, mais mieux vaut être prudent.

Vous pouvez attendre sagement et guetter le moindre signe pour confirmer vos soupçons, ou bien vous pouvez travailler activement à démasquer vos ennemis – « qui frappe les buissons en fait sortir les serpents », comme dit le proverbe chinois. L’Ancien Testament raconte que David soupçonnait son beau-père, le roi Saül, de vouloir sa mort. Comment l’avait-il découvert ? Il confia ses soupçons au fils de Saül, Jonathan, son meilleur ami. Devant son incrédulité, David suggéra un test. Il était attendu à la cour pour un banquet. Il n’irait pas. Jonathan, lui, transmettrait au roi son excuse, acceptable, sans plus. Le plan réussit à merveille ; Saül, hors de lui, s’exclama : « Maintenant, fais-le saisir, et qu’on me l’amène, car il mérite la mort. »

Le test de David fonctionna parce qu’il était ambigu. Son excuse pour ne pas assister au banquet pouvait en effet être accueillie de diverses manières : si Saül n’avait eu aucune mauvaise intention envers David, il n’aurait interprété l’absence de son gendre, au pire, que comme de l’égoïsme ; mais il haïssait David en secret, et interpréta donc cela comme de l’effronterie, ce qui le mit hors de lui. Suivez l’exemple de David : faites ou dites quelque chose qui pourra être compris de différentes façons. Les intentions de votre adversaire détermineront l’interprétation qu’il en fera : il vous croira superficiellement poli, un peu froid, voire insultant. Un ami se posera certes des questions, mais laissera passer. Un ennemi secret réagira par la colère. Une quelconque émotion, et vous saurez que, sous la surface, c’est l’ébullition.

Souvent, la meilleure façon de pousser les gens à se révéler est de provoquer tensions et disputes. Le producteur hollywoodien Harry Cohn, président d’Universal Pictures, se servait de cette stratégie pour découvrir la véritable opinion de ceux avec qui il travaillait et qui refusaient d’exprimer franchement leur position : il attaquait violemment leur travail, ou, lors d’une discussion, s’adressait à eux de manière excessive, offensive. Il provoquait les directeurs et les scénaristes ; bien souvent, ceux-ci balançaient alors leur prudence habituelle par-dessus les moulins et dévoilaient leurs véritables pensées.

Il faut bien comprendre que les gens ont tendance à se montrer vagues et fuyants parce que c’est beaucoup plus prudent que d’agir ouvertement. Si vous êtes le patron, ils imiteront vos idées. Ce n’est souvent que pure flatterie. Poussez-les à bout ; les gens sont généralement plus sincères quand ils sont en colère. Si vous provoquez une dispute avec quelqu’un et que celui-ci continue à être d’accord avec vous, vous avez peut-être affaire à un caméléon, un genre particulièrement dangereux. Méfiez-vous des gens qui se cachent derrière une façade d’idées floues et impartiales : c’est forcément faux. Une question acérée, une accusation méchante les feront réagir et prendre position.

Avec un ennemi potentiel, il est parfois préférable d’être moins direct, mais subtil et sournois comme lui. En 1519, Hernando Cortés arriva au Mexique avec sa bande d’aventuriers : cinq cents hommes, dont certains d’une loyauté discutable. Au cours de l’expédition, lorsque Cortés relevait un acte répréhensible de la part de ses hommes, il ne se mettait jamais en colère. Il feignait de s’en accommoder, d’accepter, voire d’approuver ce qu’ils avaient fait. Le croyant faible ou bien de leur côté, ils faisaient alors un pas de plus. Cortés avait ainsi ce qu’il voulait : un signe clair, pour lui comme pour les autres, qu’ils étaient des traîtres. Il pouvait alors les isoler et les détruire. Adoptez cette méthode : si les amis ou les partisans que vous soupçonnez manifestent une vague hostilité ou se positionnent contre vos intérêts, résistez à la tentation de réagir, de dire non, de vous mettre en colère ou même de poser des questions. Laissez faire et fermez les yeux, du moins en apparence. Vos ennemis, confiants, ne tarderont pas à aller plus loin. Une fois que vous les aurez bien en vue, vous pourrez attaquer.

Souvent, l’ennemi est d’autant plus difficile à identifier qu’il est important : une organisation ou une personne masquée derrière un réseau compliqué. Votre but est de viser une partie du groupe, un leader, un porte-parole, un membre important du cercle des initiés. C’est ainsi que l’activiste Saul Alinsky s’attaqua aux corporations et à la bureaucratie. Dans sa campagne des années 1960 pour détruire le système des écoles publiques à Chicago, il visa le superintendant des écoles, sachant que celui-ci retournerait les accusations contre ses supérieurs. En attaquant sans relâche, il fit connaître le problème, et l’homme ne put plus se cacher. Au final, ceux qui le soutenaient durent lui venir en aide, s’exposant ainsi eux-mêmes. Comme Alinsky, ne visez jamais un ennemi vague, abstrait. Pour se battre, il faut une véritable motivation, impossible à avoir si votre ennemi demeure invisible. Personnalisez la lutte, les yeux dans les yeux.

Le danger est partout. Il y a toujours des personnes hostiles et des relations destructrices. La seule façon de sortir de cette dynamique négative est de l’affronter. Si vous réprimez votre colère, si vous évitez l’ennemi et cherchez un terrain d’entente, vous allez droit dans le mur. Vous prendrez l’habitude de fuir le conflit et finirez par perdre le goût du combat. La culpabilité est totalement inutile : ce n’est pas de votre faute si vous avez des ennemis. Se sentir trompé ou victime ne sert à rien. Dans les deux cas, vous ne regardez que vous-même et vos sentiments. Au lieu d’intérioriser une telle situation, extériorisez-la et faites front. C’est la seule porte de sortie.

Le pédopsychiatre Jean Piaget voit le conflit comme une étape indispensable du développement mental. L’enfant, dans le conflit avec ses pairs, puis avec ses parents, apprend à s’adapter au monde et développe des stratégies pour gérer ses problèmes. Les enfants qui cherchent à éviter le conflit à tout prix ou qui ont des parents trop protecteurs deviennent socialement et mentalement handicapés. C’est vrai aussi pour les adultes : c’est dans le conflit avec l’autre que l’on apprend ce qui marche, ce qui ne marche pas et comment se protéger. Inutile de refuser l’idée d’avoir des ennemis ; c’est inévitable, alors autant faire face. Le conflit est une thérapie.

Les ennemis apportent beaucoup d’avantages. D’abord, ils vous motivent et concentrent vos efforts. L’artiste Salvador Dalí découvrit assez tôt qu’il ne supportait pas certains traits de caractère : le conformisme, le romantisme, la piété. À chaque étape de sa vie, il trouva quelqu’un qui incarnait ces anti-idéaux ; un ennemi sur lequel se décharger. D’abord, ce fut le poète Federico García Lorca, un romantique ; puis, André Breton, le très célèbre initiateur du mouvement surréaliste. Avec des ennemis contre lesquels se rebeller, Dalí prit confiance en lui et en ses capacités.

L’ennemi est aussi une aune à laquelle se mesurer, sur le plan personnel et relationnel. Les samouraïs japonais n’avaient d’estime pour leurs sabres qu’après avoir combattu les meilleurs guerriers. Il a fallu Joe Frazier pour faire de Mohamed Ali un vrai combattant. Un ennemi difficile tirera le meilleur de vous-même. Même dans la défaite, c’est la taille de l’adversaire qui vous grandit. Mieux vaut perdre contre un grand adversaire que d’écraser un minable. Vous attirerez sympathie et respect, autant de soutien pour le prochain combat. Lorsqu’on est attaqué, c’est bon signe : c’est qu’on a suffisamment d’importance pour être une cible. Savourez l’attention que vous attirez, ainsi que l’occasion qui vous est donnée de faire vos preuves. Nous avons tous des pulsions agressives qu’il nous faut réprimer ; l’ennemi vous permet de les extérioriser. Vous avez au moins quelqu’un sur qui déverser votre agressivité sans culpabilité.

Pendant les périodes de troubles, les dirigeants ont toujours trouvé utile d’avoir un ennemi pour distraire le public des vraies difficultés. Utiliser vos ennemis pour rallier vos troupes vous permet de les polariser au maximum : elles se battront avec d’autant plus de courage si elles se sentent un peu détestées. Exagérez les différences qui vous opposent à l’ennemi ; tracez des frontières nettes. Xénophon, par exemple, ne fit aucun effort pour être équitable ; il ne dit pas que les Perses avaient des qualités ou qu’ils avaient beaucoup apporté à la civilisation. Il les traita de barbares, l’antithèse des Grecs. Il dénonça leur trahison et déclara que cette culture du mal ne pouvait être bénie des dieux. Il en est de même pour vous : visez la victoire, pas la justice ou l’équilibre. La rhétorique de la guerre vous servira à intensifier les enjeux et à stimuler les esprits.

À la guerre, on a besoin de place pour manœuvrer. À l’étroit, on étouffe. Vos ennemis vous permettent de diversifier vos options. Vous pouvez ainsi les monter les uns contre les autres, vous rapprocher de l’un pour attaquer l’autre, etc. Sans ennemis, vous n’avez rien ni personne contre qui évoluer et vous perdez le sens de vos limites, aussi loin que vous alliez. Très tôt, Jules César fit de Pompée son ennemi. Par des manœuvres et des calculs mûrement réfléchis, il se positionna fermement à l’encontre de Pompée. Quand enfin la guerre éclata entre les deux hommes, César était à son apogée. Mais une fois qu’il eût battu Pompée, il n’eut pas d’autre rival pour lui succéder : il perdit tout sens de la mesure et se déifia lui-même. Sa victoire contre Pompée signa sa perte. Vos ennemis vous apprennent le réalisme et l’humilité.

N’oubliez pas : il y aura toujours des gens pour être plus agressifs, plus retors, plus impitoyables que vous. Ils croiseront inévitablement votre route. Et vous, vous aurez tendance à vouloir négocier, trouver des com- promis. C’est parce que de tels individus sont souvent très séduisants ; ils connaissent la valeur stratégique du charme et des pourparlers, mais leur avidité n’a pas de limites et ils tentent simplement de vous désarmer. Face à certaines personnes, il faut savoir s’endurcir, reconnaître qu’il ne peut y avoir ni terrain d’entente ni espoir de conciliation. Pour votre adversaire, votre désir de compromis est une arme. Apprenez à démasquer ces dangereux ennemis en étudiant leur passé : prises de pouvoir, enrichissements soudains, trahisons inattendues. Une fois que vous soupçonnez un Napoléon dans votre entourage, ne baissez pas la garde et ne faites confiance à personne. Vous êtes votre seul et unique défenseur.

A CONTRARIO.

Guettez et utilisez vos ennemis, mais en connaissance de cause. Vous recherchez la clarté, pas la paranoïa. Beaucoup de tyrans sont tombés à force de voir des ennemis partout. Ils perdent contact avec la réalité et s’embrouillent dans les émotions que leur paranoïa éveille. En surveillant des ennemis potentiels, vous êtes simplement prudent. Gardez vos soupçons pour vous ; s’ils sont faux, personne n’en saura rien. Il faut aussi faire attention à ne pas diviser les gens jusqu’à un point de non-retour. Margaret Thatcher, habituellement brillante à ce jeu, finit par en perdre le contrôle : elle se créa trop d’ennemis et conserva la même tactique, y compris dans des situations qui auraient demandé de battre en retraite. Franklin D. Roosevelt était un maître à ce jeu-là, veillant toujours à marquer une frontière nette entre ses ennemis et lui. Une fois que la ligne était suffisamment claire, il faisait marche arrière et jouait le négociateur, un pacificateur qui, parfois, était bien obligé de combattre. Même si cette impression était fausse, elle était très efficace.


Robert Greene. Stratégie : les 33 lois de la guerre.

Illustration : Phil Kallahar.