Les Upanishads majeures.

(Introduction aux Upanishads).


Ces 10 Upanishads, si elles traitent exclusivement de philosophie et de métaphysique, ne sont pas exclusivement celles qui en traitent. Presque toutes les Upanishads traitent de ces thèmes, qui sont pour ainsi dire obligés pour qu’un texte soit répertorié à cet endroit du Véda. Celles-ci sont denses et admirables. 


Aitareya Upanishad – Upanishad du Sage Aitareya.

L’une des, si ce n’est la, plus ancienne : née au IVe siècle avant J.C. Droit venue de l’Aitareya Aranyaka du Rig-Véda. Traite de la Création, comme si vous y étiez.


Brihadaranyaka Upanishad – Upanishad du Grand Traité de la vie en forêt.

« Le Grand Livre de la Forêt » ! L’une des plus anciennes. S’articule en 3 kandas (sections) : le Madhu kanda, le Yajnavalkya ou Muni kanda, et le Khila kanda. Un portrait grandeur nature du Brahman : universel, indifférencié, pure conscience absolue. Le fameux ‘Neti, Neti’ est expliqué : indescriptibilité absolue de l’absolu Brahman. Enfin, les 3 vertus indispensables : discipline pour soi, charité et compassion pour autrui. Mais c’est là réduire abusivement une œuvre d’une telle ampleur, présentant un tel foisonnement de thèmes se recoupant inlassablement.

« Ce qui ne se trouve pas dans la Brihadaranyaka ne se trouve nulle part ailleurs, et inversement, ce qu’on ne trouve nulle part ailleurs, on ne le trouve pas non plus dans la Brihadaranyaka », dit-on. Ce doit être vrai, tant ce texte est riche, approfondissant le raisonnement philosophique dans un contexte de situations anecdotiques variées. On peut le voir comme une sorte de labyrinthe de quête du sens, avec questions et réponses ponctuelles, où le lecteur se perd rapidement.

Il faut ajouter qu’au plan littéraire, c’est une œuvre accomplie, étonnamment alerte, habile à relancer perpétuellement la curiosité et la faim de connaissance… la méthode didactique de la spirale y montre ses meilleurs effets : les répétitions, si elles peuvent lasser de prime abord, révèlent vite qu’elles sont la voie sûre pour approfondir tout en consolidant les notions déjà vues. D’un shloka à l’autre, c’est aussi une galerie de portraits, parfois hauts en couleur, bien contrastés, qui nous donne une approche quasi cinématographique des assemblées de discussions philosophiques. Le fameux Yajnavalkya, sage parmi les sages, 3000 milles après, continue de dégager une présence puissante.

Il faut absolument lire cette fascinante Upanishad, et si on n’en lit qu’une, ce doit être celle-ci. Une chose est sûre : après lecture, notre notion du “texte spirituel” en ressort rénovée.


Chandogya Upanishad – Upanishad du chantre d’hymnes.

Chef-d’œuvre absolu, la Chandogya Upanishad l’est à plus d’un titre : par sa beauté formelle, par la limpidité de son style, par la variété de ses approches et la vivacité des personnages qui – dans un cadre anecdotique savoureux – dialoguent sur des points de doctrine bien précis. On n’y trouvera pas une exposition systématique des moyens menant à la libération, mais une élucidation – à chaque fois plus amplement reprise – de l’identité secrète du chercheur et de l’Atman-Brahman. Aussi ancienne que la Brihadaranyaka, elle est antérieure au Ier millénaire av. J.-C. et se présente comme un recueil de dialogues théologico-philosophiques, aux formules fortes et frappantes, qui ont inspiré de nombreux chercheurs postérieurs : l’auteur des célèbres Brahma Sutras y puisa de copieuses références. Shankaracarya avait une profonde admiration pour cette œuvre et en a donné des commentaires passionnés, ardemment polémiques, qui aboutiront à l’élaboration de la doctrine de l’Advaita Védanta. 

Parmi les dix Upanishads majeures, la Chandogya et la Brihadaranyaka surplombent les autres par leur stature majestueuse et leur perfection, et ces deux textes sont considérés par les érudits comme représentant l’aspect cosmique et l’aspect a-cosmique de la Réalité. Dans la Brihadaranyaka, l’accent est mis sur la nature ultra-spirituelle de chaque plan d’existence et de chaque étape de l’évolution, balayant d’un large mouvement tous les phénomènes de l’existence empirique, dans un élan vers la Réalité suprême. Au contraire, la Chandogya se veut plus réaliste, et examine les grandes questions de la vie sous un angle plus neutre. Ce qui a mené au sentiment prédominant que la Chandogya intègre avec bienveillance les formes usuelles de l’expérience, tandis que la Brihadaranyaka vise à les transcender absolument.” (Swami Krishnananda)


Isha(vasya) Upanishad – Upanishad du Seigneur (Tout-Enveloppant).

Upanishad brève, mais grande (en valeur, en tonalité). Fournit un résumé succinct mais complet de la philosophie hindoue. Son extrême densité en fait presque une énigme.


Katha Upanishad – Upanishad-Conte.

Longue Upanishad, divisée en 2 Adhyayas (chapitres) de 3 Vallis (lianes, plantes grimpantes) qui se rattachent aux Sakhas (branches) des Védas. Ici, c’est un récit qui sert d’écrin aux vérités éternelles. Ce récit vient du Taittiriya Brahmana, et retrace une évolution historique dans la conscience religieuse : si pour l’ancien Brahmane qu’est Vajasravasa, il suffit d’un sacrifice précis pour obtenir la libération, au niveau de son fils Nachiketas, héros de l’Upanishad, les exigences sont plus hautes : on ne peut l’obtenir que par la connaissance, donc par un effort personnel. Et c’est de Yama, dieu de la Mort, que la jeune nouvelle religion exige un enseignement plus approfondi, mettant celui-ci au défi de satisfaire à une quête plus rigoureuse du côté des mortels… Après avoir tenté en vain de leurrer le jeune homme des promesses qui d’habitude grisent les humains, Yama reconnaît en lui un candidat d’une force rare et lui livre les secrets qui vont désormais fonder la nouvelle gnose : celle du culte de l’Atman, culte de l’intériorité et du symbolisme métaphysique, qui depuis lors signe la littérature des Upanishads.


Kena Upanishad – Upanishad de l’interrogation sur le Créateur.

Kena signifie ‘par qui’. Grande symphonie d’explications par emboîtements successifs, qui tous mènent à Brahma, ‘par qui’… tout cela fut créé. Car le Pouvoir Central qui illumine toute chose et tout être, est indivisible.


Mandukya Upanishad – Upanishad de la Grenouille.

La Mandukya Upanishad, très brève, se concentre uniquement sur l’identité du monde et de la syllabe sacrée Om, de l’Atman et de Brahman. Elle est probablement très ancienne, car elle traite la syllabe Om comme composée de trois unités phonétiques, et non de quatre, bien qu’elle intègre les quatre composants spirituels du mot sacré. Elle a influencé les Upanishads postérieures, où s’affirme et se précise la doctrine de la non-dualité (Advaita), notamment la Maitrayani. 

« La Māndūkya est l’essence de toutes les Upanishads, l’étudier et l’assimilier est le seul moyen suffisant à nous mener à l’émancipation, māndūkyamekamevālam mumukshhūnam vimuktaye : Pour la libération de l’aspirant, seule la Māndūkya Upanishad est appropriée, si elle est convenablement transformée en expérience ». Swami Krishnanda.


Mundaka Upanishad – Upanishad des « Crânes rasés ».

Mundaka signifie  »crâne rasé », de celui qui est prêt au rite initiatique du Feu. Enseigne le Brahma vidya (connaissance du Brahman), en analysant la notion d’Hiranyagarbha (Brahman au plan subtil du rêve), ou en rapport à la gloire de Brahman. Au surplus, est considérée comme le sommet de l’édifice des Upanishads, pour son exposé de l’essence véritable du Brahma Jnana. 

Longue et subtile, couvrant exhaustivement tous les aspects majeurs de la Voie, cette Upanishad reste une référence indispensable, au surplus d’une introduction magistrale à la spiritualité du Védanta. D’un style diversifié, allant notamment de la poésie raffinée à l’évocation épique, ce chef-d’œuvre littéraire contient la fameuse parabole des « deux oiseaux sur le même arbre, compagnons inséparables…« 


Prashna Upanishad – Upanishad du questionnement.

Prashna signifie question. Six questions (et plein de sous-questions) : 6 étudiants en quête de Brahman visitent le sage Pippalada et lui posent leurs questions les plus brûlantes. Sont abordés et traités succintement les points suivants : 1) Prana et Prajapati, qui sont à l’origine des créatures, 2) les devas qui gouvernent le corps, sous la prééminence de Prana, 3) élucidation de Prana dans toute sa complexité, 4) élucidation du deva supérieur du mental, au-delà des trois états de conscience, 5) pouvoirs et promesses des trois pratiques du mantra Om, et enfin 6) élucidation du Purusha suprême en qui se résorbe la voie spirituelle.


Taittiriya Upanishad – Upanishad de la Taittiriya Samhita.

L’une des plus anciennes Upanishads, qui émane de la doctrine Taittiriya du Yajur Véda (recension du Krishna Yajur Véda faite par Tittiri, grammairien, au VI-Vème siècle av. J.-C). L’Upanishad s’articule en 3 Vallis (lianes) : la Shiksha Valli donne des rudiments de linguistique, de cosmogonie et de métaphysique, puis explore brièvement le mantra Om et les disciplines fondamentales de la quête spirituelle. Lui succède la Brahmananda Valli, remarquable car elle présente – pour la première fois dans la littérature spirituelle – la théorie des cinq corps humains (kosha). Décrit également les étapes successives vers “la félicité en Brahman”. À remarquer, une surprenante, mais judicieuse, “échelle des félicités”. Enfin, la Bhrigu Valli consiste en un dialogue entre Brighu et son père divin,Varuna, qui le guide, ascèse après ascèse, vers la réalisation parfaite, vers la connaissance du Soi Suprême, Paramatma-jnana. 


Illustration : Navneet Shanu.