La jeunesse, les beats et les anarchistes de droite (III).

Nous voulons maintenant envisager un cas particulier, en ce qui concerne la jeune génération. II y a des jeunes qui se révoltent contre la situation politico- sociale existant en Italie, et qui s’intéressent simultanément aux horizons propres à ce que nous avons l’habitude d’appeler, en général, le monde de la Tradition. Alors que, d’un côté, ils s’opposent sur le plan pratique aux forces et aux idéologies de gauche qui avancent dangereusement, de l’autre ils regardent vers des horizons spirituels, ils s’intéressent, au moins sur le plan théorique, aux enseignements et aux disciplines d’une antique sagesse en des termes plus positifs que ce qui s’est vérifié dans les approches confuses du mystic beat

Nous avons donc des forces qui, potentiellement, sont « à disposition ». Le problème, c’est celui des directives capables de donner une orientation positive à leur activité.

Notre livre Chevaucher le tigre, considéré par certains comme un « manuel de l’anarchiste de droite », résout le problème jusqu’à un certain point dans la mesure où il s’adresse essentiellement – chose que, souvent, on n’a pas relevé suffisamment – à un type humain différencié bien précis, ayant en propre un haut degré de maturité. Par conséquent, les orientations proposées dans ce livre ne sont pas toujours adaptées et, en général, réalisables, pour la catégorie de jeunes à laquelle nous avons fait allusion.

La première chose qu’il faut recommander à ces jeunes, c’est la méfiance pour des formes d’intérêt et d’enthousiasme qui pourraient n’être que d’origine biologique, c’est-à-dire dues à leur âge. II faudra voir si leur attitude restera inchangée avec l’approche de l’âge adulte, quand ils devront résoudre les problèmes concrets de l’existence. Malheureusement, notre expérience personnelle nous a montré que c’est rarement le cas. Au tournant, disons, des trente ans, bien peu restent sur les mêmes positions.

Nous avons déjà parlé d’une jeunesse qui n’est pas seulement biologique, mais qui a aussi un aspect intérieur, spirituel, donc propre à n’être pas conditionnée par l’âge. Mais cette jeunesse supérieure peut se manifester dans l’autre jeunesse. Nous ne dirons pas qu’elle est caractérisée par l’« idéalisme », car le terme est galvaudé et suspect et car la capacité de « démythifier » les idéaux en s’approchant même du point zéro des valeurs courantes devrait être une qualité que ces jeunes partageraient avec d’autres courants d’une orientation éventuellement très différente. Nous parlerons plutôt d’une certaine capacité d’enthousiasme et d’élan, de dévouement inconditionné, d’un détachement de l’existence bourgeoise et des intérêts purement matériels et égoïstes. Or, la première tâche consisterait à assimiler ces dispositions qui, chez les meilleurs, affleurent parallèlement à la jeunesse physique, pour en faire des qualités permanentes résistant à toutes les influences contraires auxquelles on est fatalement exposé avec l’avancement de l’âge. Quant à l’anticonformisme, la première chose requise c’est un style de vie fermement antibourgeois. Durant sa première période Ernst Jünger n’eut pas peur d’écrire : « Mieux vaut être un délinquant qu’un bourgeois » ; nous ne disons pas qu’il faut prendre cette formule à la lettre, mais une orientation générale y est indiquée. Dans la vie quotidienne il faut aussi prendre garde aux pièges représentés par les affaires sentimentales concernant le mariage, la famille et tout ce qui appartient aux structures subsistantes d’une société dont on reconnaît l’absurdité. C’est là un point fondamental. Par contre, pour le type en question, certaines expériences, dont nous avons reconnu tout le caractère problématique dans le cas des beats et des hipsters, pourraient ne pas présenter les mêmes dangers.

Comme contrepartie, chez lui devrait se manifester un goût pour l’autodiscipline sous des formes libres, détachées de toute exigence sociale ou « pédagogique ». II s’agit, pour les jeunes, du problème de leur formation, au sens le plus objectif du terme. Ici une difficulté se présente, du fait que toute formation suppose, comme point de référence, certaines valeurs, alors que le jeune révolté repousse toutes les valeurs, toute la « morale » de la société exis- tante et de la société bourgeoise en particulier.

Mais, à cet égard, il faut établir une distinction. II y a des valeurs qui ont un caractère conformiste et une justification tout à fait extérieure, sociale, pour ne pas parler des valeurs devenues telles parce que leurs fondements originels ont été irrévocablement oubliés. Par contre, d’autres valeurs se proposent uniquement comme des appuis pour assurer à un être une véritable forme et une fermeté. Le courage, la loyauté, la franchise, la répugnance pour le men- songe, l’incapacité de trahir, la domination de tout égoïsme mesquin et de tout intérêt inférieur peuvent être comptés au nombre des valeurs qui, d’une certaine façon, surplombent le « bien » comme le « mal » et se tiennent sur un plan non « moral », mais ontologique : précisément parce qu’elles donnent un « être » ou le renforcent, contre la condition présentée par une nature instable, fuyante, amorphe. II n’y a ici aucun impératif. Seule doit décider la disposition naturelle de l’individu. Pour prendre une image, la nature nous présente aussi bien des substances parvenues à une complète cristallisation que des substances qui sont des cristaux imparfaits et inachevés, mêlés à une gangue friable. Certes, nous n’appellerons pas « bonnes » les premières, « mauvaises » les autres, dans un sens moral. II s’agit de différents degrés de « réalité ». La même chose vaut pour l’être humain. Le problème de la formation du jeune et son amour pour l’autodiscipline doivent être considérés sur ce plan, au-delà de tout critère et de toute valeur de la morale sociale. F. Thiess a écrit justement : « II y a la vulgarité, la méchanceté, la bassesse, l’animalité, la perfidie, tout comme il y a la pratique imbécile de la vertu, le bigotisme, le respect con- formiste de la loi. La première chose vaut aussi peu que l’autre ».

En général, tout jeune est caractérisé par un trop-plein d’énergies. Le problème de leur emploi se pose, dans un monde comme le monde actuel. A cet égard, on pourrait envisager d’abord tout le développement ultérieur sur le plan physique du processus de « formation ». Nous nous garderons bien de conseiller la pratique des sports modernes dans leur quasi-totalité. Le sport est en effet un des facteurs typiques de l’abrutissement des masses modernes, et un caractère de vulgarité lui est presque toujours associé. Mais certaines activités physiques particulières pourraient entrer en jeu. Un exemple est offert par l’alpinisme de haute altitude, à condition qu’il soit ramené à ses formes premières, sans la technicisation et les débouchés sur un acrobatisme qui l’ont déformé et matérialisé ces derniers temps. Le parachutisme peut offrir lui aussi des possibilités positives – dans ces deux cas la présence du facteur risque est une aide utile pour le renforcement intérieur. On pourrait donner comme autre exemple les arts martiaux japonais, si l’on avait la chance de pouvoir les apprendre selon la tradition d’origine et non sous leurs formes désormais si répandues en Occident, formes privées de cette contrepartie spiri- tuelle grâce à laquelle la maîtrise de ces activités pouvait se rattacher étroitement à des formes subtiles de discipline intérieure et spirituelle. En des temps assez proches, certaines corporations estudiantines d’Europe centrale, les Korpsstudenten qui pratiquaient la Mensur – c’est-à-dire les « combats » sous la forme cruelle de duels non mortels suivant des normes précises (comme traces, des cicatrices sur le visage) – dans le but de développer le courage, la fermeté, l’intrépidité, la résistance à la douleur physique, tandis qu’on honorait certaines valeurs d’une éthique supérieure, de l’honneur et de la camaraderie, sans fuir éventuellement certains excès, ces corporations offraient différentes possibilités. Mais les cadres socio-culturels y correspondant ayant disparu, on ne peut pas penser aujourd’hui, en Italie spécialement, à quelque chose de semblable.

Le trop-plein d’énergies peut aussi mener à diverses formes d’« activisme » dans le domaine politico-social. Dans ces cas-là serait essentiel, en premier lieu, un examen sérieux pour s’assurer que l’engagement éventuel en faveur d’idées opposées au climat général n’est pas seulement le moyen de déverser des énergies (d’autant plus qu’en d’autres circonstances même des idées très différentes pourraient également servir au même but) ; donc que le point de départ et la force motrice sont une véritable identification due à la reconnaissance méditée de leur valeur intrinsèque. Cela étant, pour un quelconque activisme la difficulté est que si le type de jeune auquel nous nous référons peut avoir clairement compris pour quelles idées il vaut la peine de combattre, il pourrait difficilement trouver, par contre, dans le climat actuel, un front, un parti, un groupe politique défendant vraiment, avec intransi- geance, des idées de ce genre. Une autre circonstance – à savoir qu’étant donné le stade où nous sommes la lutte contre les courants politiques et sociaux qui dominent désormais a peu de chances d’aboutir à des résultats globaux appréciables – pèse peu en dernière analyse, car ici la norme devrait être de faire ce qui doit être fait en étant disposé à se battre, éventuellement, même sur des positions perdues. De toute manière, affirmer aujourd’hui une « présence » par l’action sera toujours utile.

Quant à un activisme anarchiste de simple protestation, qui pourrait aller de certaines manifestations violentes jugées « délictueuses » du genre de celles de la jeunesse de certaines nations (nous avons déjà parlé du cas de pays d’Europe du Nord où règne la « société du bien-être ») jusqu’à des actes terroristes comme ceux auxquels s’adonnèrent les anarchistes politiques nihilistes du siècle dernier, si l’on exclut – et on devrait les exclure – les motivations de certains beats, c’est-à-dire le désir d’une action violente quelconque simplement parce qu’on a besoin de la sensation qu’elle procure -, même dans le cadre d’un simple exutoire d’énergies cet activisme apparaît peu sensé. Certes, si l’on pouvait organiser aujourd’hui une espèce de Sainte Vehme agissante, capable de tenir les principaux responsables de la subversion contemporaine dans un état d’insécurité physique constante, cela serait une excellente chose. Mais ce n’est pas une chose qu’une jeunesse peut organiser, et, d’autre part, le système de défense de la société actuelle est trop bien construit pour que de semblables initiatives ne soient pas brisées dès le départ et payées à un prix trop élevé.

Un dernier point doit être envisagé. Dans la catégorie des jeunes dont nous sommes en train de parler et qui, par rapport au monde actuel, pourrait être définie comme celle des anarchistes de droite, on en trouve un certain nombre sur lesquels, en même temps, les perspectives de réalisation spirituelle qu’ont fait connaître les études de sérieux représentants du courant traditionaliste, avec des références à d’anciennes doctrines sapientielles et initiatiques, exercent une attraction. II s’agit ici de quelque chose de plus sérieux que l’intérêt ambigu suscité par l’irrationalisme d’un Zen mal compris chez certains beats américains, ne serait-ce qu’en raison de la qualité différente des sources d’information. Cette attraction est compréhensible si l’on pense au vide spirituel qui s’est créé à la suite de la décadence des formes religieuses qui ont dominé en Occident et de la remise en cause de leur valeur. On peut donc concevoir que, détaché de ces dernières, on aspire à quelque chose d’effectivement supérieur, et non à de vains succédanés. Toutefois, quand il s’agit de jeunes, il ne faut pas nourrir d’aspirations trop ambitieuses et éloignées de la réalité. II n’est pas seulement nécessaire d’arriver à la maturité requise ; il faut aussi tenir compte du fait que la voie dont nous avons indiqué le sens ici, dans des chapitres précédents (XI et XV), exige et a toujours exigé une qualification particulière et quelque chose d’analogue à ce qu’on appelle la « vocation » au sens spécifique dans le domaine des Ordres religieux. On sait que dans ces Ordres un certain temps est laissé au novice afin qu’il vérifie la réalité de sa vocation. En rapport avec ceci, on doit répéter ici ce qui a été dit au sujet d’une vocation plus générale que l’on peut ressentir lorsqu’on est jeune : il faut voir si, à mesure que passent les années, elle se renforce au lieu de s’affaiblir.

Les doctrines auxquelles nous avons fait allusion ne doivent pas faire naître les illusions favorisées par de nombreuses formes impures du néo- spiritualisme contemporain – théosophisme, anthroposophie, etc. -, à savoir s’imaginer que le but le plus élevé est à la portée de tous et réalisable avec tel ou tel expédient ; alors qu’il doit apparaître comme une lointaine ligne de crête vers laquelle seule peut conduire une voie longue, âpre et périlleuse. Malgré tout, on peut toujours indiquer à ceux qui nourrissent un intérêt sérieux certaines tâches préliminaires non négligeables. En premier lieu, on peut se consacrer à une série d’études concernant la vision générale de la vie et du monde, vision qui est la contrepartie naturelle de ces doctrines, pour acquérir une formation mentale nouvelle qui corrobore, sur la base de quelque chose de positif, le « non » dit à tout ce qui existe aujourd’hui, et pour éliminer les multiples et profondes intoxications dues à la culture moderne. La seconde phase, la seconde tâche, serait de dépasser le plan purement intellectuel en rendant « organique » un certain ensemble d’idées, en faisant en sorte que cela détermine une orientation existentielle fondamentale et suscite par là même le sentiment d’une sécurité inaliénable, indestructible. Une jeunesse qui arriverait peu à peu à ce niveau serait déjà allée très loin. Elle pourrait laisser indéterminés le « si » et le « quand » de la troisième phase, dans laquelle, avec le maintien de la tension originelle, certaines actions « déconditionnalisantes » par rapport à la limite humaine peuvent être tentées. A cet égard, des facteurs impondérables entrent en jeu, et la seule chose sensée qu’on puisse atteindre, c’est une préparation adéquate. S’attendre à quelque chose d’immédiat, chez un jeune, est absurde.

Diverses expériences personnelles nous ont convaincu que ces dernières brèves considérations étaient nécessaires, bien qu’elles concernent évidemment un groupe très différencié de la jeunesse non conformiste : le groupe de ceux qui ont ressenti de manière juste le problème proprement spirituel.

Par-là même nous sommes allé assez au-delà de ce qu’on appelle communément le problème des jeunes. On peut concevoir l’« anarchiste de droite » comme un type suffisamment défini et plausible, à opposer soit à la jeunesse stupide, soit aux « rebelles sans drapeau » et à ceux qui se jettent à l’aventure et se livrent à des expériences qui n’apportent aucune vraie solution, aucune contribution positive, si l’on n’a pas, déjà, une forme intérieure. En toute rigueur, on pourrait objecter que cette forme est une limitation, un lien, qu’elle contredit l’exigence initiale, la liberté absolue de l’anarchisme. Mais puisqu’il est bien difficile que celui qui formule cette objection le fasse en ayant comme point de référence la transcendance au sens propre et absolu – le sens que ce terme a, pour nous faire comprendre par un exemple, dans la haute ascèse -, il faut seulement répondre que l’autre alternative concerne une jeu- nesse « brûlée » à un point tel qu’on peut la considérer – aucun noyau solide n’ayant résisté à l’épreuve représentée par la dissolution générale – comme un pur produit existentiel de cette même dissolution, de sorte que cette jeunesse se fait beaucoup d’illusions quand elle pense être vraiment libre. Une pareille jeunesse, révoltée ou non, nous intéresse bien peu et il n’y arien à faire avec elle. Elle peut seulement être un sujet d’étude dans le cadre général de la pathologie d’une époque.



Julius Evola. L’arc et la massue.