La jeunesse, les beats et les anarchistes de droite (II).

Mais pour en saisir les formes les plus typiques il faut peut-être se référer à l’Amérique, en partie aussi à l’Angleterre. En Amérique des phénomènes de traumatisme spirituel et de révolte d’une nouvelle génération sont déjà apparus très clairement et sur une grande échelle. Nous faisons allusion à la génération qui s’est donnée le nom de beat generation et dont nous avons déjà parlé, du reste, dans les pages qui précèdent : les beats ou beatnicks, ou encore hipsters, selon le nom d’une de leurs variantes. Ils ont été les représentants d’une sorte d’existentialisme anarchiste et antisocial, mais de caractère pratique plus qu’intellectuel (à part certaines manifestations littéraires de faible niveau). Au moment où nous écrivons, la période de vogue et d’épanouissement du mouvement est déjà passée, celui-ci a pratiquement quitté la scène ou s’est dis-sous. Toutefois, il conserve une signification propre car ce phénomène est intimement lié à la nature même de la civilisation actuelle ; tant que cette civilisation subsistera, il faudra donc s’attendre à ce que des manifestations analogues se représentent, fût-ce sous d’autres formes et sous des dénominations différentes. En particulier, la société américaine représentant

plus qu’aucune autre la limite et la réduction à l’absurde de tout le système actuel, les formes beat du phénomène de révolte ont revêtu un caractère spécial, paradigmatique, et, naturellement, ne sont pas à mettre sur le même plan que cette jeunesse stupide dont nous avons parlé plus haut en pensant surtout à l’Italie.

De notre point de vue, examiner brièvement certains problèmes dans ce contexte a une raison d’être parce que nous partageons ce qui a été affirmé par certains beats, à savoir qu’à l’opposé de ce que pensent psychiatres, psychanalystes et « assistants sociaux », dans une société et une civilisation comme celles d’aujourd’hui et, spécialement, comme celles d’Amérique – dans le a rebelle, dans celui qui ne s’adapte pas, dans l’asocial il faut voir en général l’homme sain. Dans un monde anormal les valeurs se renversent : celui qui apparaît anormal par rapport au milieu existant, il est probable que c’est justement lui le « normal », qu’en lui subsiste encore un reste d’énergie vitale intègre ; et nous ne suivons en rien ceux qui voudraient « rééduquer » des éléments de ce genre, considérés comme des malades, et les « récupérer » pour la « société ». Un psychanalyste, Rober Linder, a eu le courage de reconnaître cela. De notre point de vue, la seule problématique concerne la définition de celui que nous pourrions appeler l’« anarchiste de droite ». Nous verrons quelle distance sépare ce type de l’orientation problématique propre, presque toujours, au non-conformisme des beats et des hipsters.

Le point de départ, c’est-à-dire la situation qui détermine la révolte du beat, est évident. Un système est mis en accusation qui, bien que ne présentant pas de formes politiques « totalitaires », étouffe la vie, frappe la personnalité. Parfois on fait intervenir l’insécurité physique dans l’avenir, étant donné que l’existence même du genre humain serait remise en cause par les perspectives (d’ailleurs exagérées dans un sens apocalyptique) d’une éventuelle guerre nucléraire ; mais surtout on ressent le danger de la mort spirituelle inhérente à l’adaptation au système en vigueur et à la force diversement conditionnante (« hétéroconditionnante ») de celui-ci. L’Amérique, « pays pourri, cancer qui prolifère en chacune de ses cellules » – « passivité (conformisme), anxiété et ennui : ses trois caractéristiques », affirme-t-on. Dans ce climat est ressentie très vivement la condition de l’être déraciné, unité perdue dans la « foule solitaire » : « la société, parole vide, privée de sens ». Les valeurs traditionnelles ont été perdues, les nouveaux mythes sont démasqués, et cette « démythisation » frappe tous les nouveaux espoirs : « liberté, révolution sociale, paix – seulement des mensonges hypocrites ». « L’aliénation du Moi comme état habituel », telle est la menace.

Ici, cependant, on peut déjà indiquer le trait distinctif le plus important par rapport au type de l’« anarchiste de droite » : le beat ne réagit pas et ne se révolte pas en partant du positif, c’est-à-dire en ayant une idée précise de ce que serait un ordre normal et sensé, en s’appuyant fermement sur certaines valeurs fondamentales. II réagit d’instinct, selon un mode existentiel confus, contre la situation dominante, à la manière de ce qui arrive dans certaines for- mes de réaction biologique. Par contre, l’anarchiste de droite sait ce qu’il veut, a une base pour dire « non ». Le beat, dans sa révolte chaotique, non seulement n’a pas cette base, mais il y a même fort à parier que si on la lui indiquait, il la repousserait probablement. C’est pourquoi la définition de « rebelle sans drapeau » ou « sans cause » peut valoir pour lui. Ceci entraîne une faiblesse fondamentale dans la mesure où le beat et l’hipster, qui craignent tant d’être « hétéro-conditionnés » c’est-à-dire déterminés par l’extérieur, au fond, d’un autre côté, courent justement le danger de l’être, parce que leurs attitudes sont provoquées, sous la forme d’une simple réaction, par la situation existante. A tout prendre, l’impassibilité, le détachement froid seraient une attitude plus cohérente.

Ainsi, lorsque le beat, en dehors de sa protestation et de sa révolte tournées vers l’extérieur, se pose le problème positif de sa vie intérieure personnelle pour chercher à le résoudre, il se retrouve nécessairement sur un terrain chancelant et insidieux. Manquant d’un solide centre intérieur, il se jette à l’aventure, obéissant à des impulsions qui le font rétrograder plutôt qu’avancer lorsqu’il cherche à combler de quelque façon que ce soit le vide et le non-sens de la vie. C’est une solution illusoire que celle d’un des précurseurs des beats, Thoreau, lequel avait déterré le mythe rousseauiste de l’homme naturel, de la fuite dans la nature : formule trop simple et, au fond, insipide. Mais il y a ceux qui ont suivi la voie d’une bohème nouvelle et plus crue, du nomadisme et du vagabondage (comme les personnages de Kerouac), du désordre et du caractère imprévisible d’une existence qui a horreur de toute ligne de conduite préétablie et de toute discipline (on peut se référer aux premiers romans, non privés d’un certain fond autobiographique, d’Henry Miller), avec la tentative de saisir d’instant en instant une plénitude de vie et d’existence (« brûlante conscience du présent, sans un  » bien  » et sans un  » mal  » »).

La situation s’aggrave dans le cas des solutions extrémistes, c’est-à-dire lorsqu’on cherche à combler le vide intérieur et à se sentir « réel », lorsqu’on veut se prouver à soi-même une liberté supérieure (« le Moi sans loi et sans nécessité ») au moyen d’actions violentes et même criminelles, auxquelles on donne donc le sens d’une confirmation de soi-même, et pas seulement le sens d’actes de résistance extrême et de protestation contre l’ordre établi, contre tout ce qui est normal et rationnel. On a affirmé de la sorte un fond « moral » du crime gratuit, accompli sans motivations matérielles ou passionnelles, pour un « besoin désespéré de valeur », parce qu’on veut « se prouver qu’on est un homme » , qu’on « n’a pas peur de soi », « jeu de hasard avec la mort et l’au– delà ». L’emploi de tout ce qui est frénétique, irrationnel et violent – le « désir frénétique de créer ou de détruire » – peuvent rentrer dans le même cadre.

Ici, le caractère illusoire et équivoque de solutions de ce genre apparaît assez clairement. Il est évident, au fond, que dans de pareils cas la recherche d’une sensation vitale exaspérée sert presque toujours de succédané illusoire à un vrai sens du Moi. En fait d’actes extrêmes et irrationnels, il y aurait lieu, du reste, de relever que peuvent revêtir ce caractère non seulement, par exemple, le fait de sortir dans la rue et de tirer sur le premier venu (comme André Breton l’avait proposé, en son temps, au « surréaliste ») ou de violenter une jeune sueur, mais aussi, mettons, le fait de donner ou de détruire tout ce qu’on possède ou le fait de risquer sa vie pour sauver un imbécile inconnu. II faut donc être capable de voir si ce qu’on pense être un acte extrême « gratuit » n’est pas par hasard dicté par des impulsions cachées dont on est esclave, plutôt que par quelque chose attestant et réalisant une liberté supérieure. En général, là est la lourde équivoque de l’individualiste anarchiste : « Être soi- même sans liens », alors qu’on est esclave de soi-même. L’observation d’Herbert Gold pour les cas où manque cet examen intérieur est sans doute juste : « L’hipster est victime de la pire forme d’esclavage, c’est l’esclave qui, inconscient et orgueilleux de sa condition servile, l’appelle liberté ».

II y a plus. De nombreuses expériences intenses qui peuvent donner au beat une sensation fugitive de « réalité », le rendent au fond encore moins « réel » parce qu’elles le conditionnent. Wilson met très clairement en lumière cette situation dans un personnage de son roman déjà cité. Celui qui accomplit, dans un climat plus ou moins beat, une série d’assassinats de type sadique sur des femmes pour se « réintégrer », pour échapper à la frustration, « parce qu’on a été frustré du droit d’être un dieu », finit par se révéler comme un être défait et irréel. « Comme un paralytique qui a besoin de stimulants toujours plus forts et pour qui rien n’a d’importance ». « Je croyais que le meurtre n’était qu’une expression de révolte contre le monde moderne et ses engrenages, car plus on parle d’ordre et de société, plus augmente le taux de criminalité. Je croyais que ses crimes n’étaient qu’un geste de défi… Ce n’était pas ça du tout : il tue pour la même raison que celle qui pousse l’alcoolique à boire, parce qu’il ne peut pas s’en passer. » Ceci vaut aussi, naturellement, pour d’autres expériences extrêmes.

Au passage, pour établir de nouveau des distances précises, on peut rappeler que le monde de la Tradition a connu lui aussi la « Voie de la Main Gauche » – voie dont nous avons parlé ailleurs , qui envisage l’infraction de la loi, la destruction, l’expérience orgiaque elle-même sous différentes formes, mais en partant d’une orientation positive, sacrée et « sacrificielle », « vers le haut », vers la transcendance qui est incompatible avec toute limite. C’est le contraire de la recherche de sensations violentes seulement parce qu’on est intérieurement défait et inconsistant, seulement pour arriver à rester debout d’une manière ou d’une autre. C’est pourquoi le titre du livre de Wilson Ritual in the Dark est très approprié : c’est une façon de célébrer de manière ténébreuse, sans lumière, ce qui pourrait avoir, dans un autre contexte, le sens d’un rite de transfiguration.

Dans la même direction, les beats ont souvent recouru à certaines drogues, cherchant ainsi à provoquer une rupture et une ouverture au-delà de la conscience ordinaire. Cela selon l’intention des meilleurs. Mais un des principaux représentants du mouvement, Norman Mailer, en est arrivé à reconnaître le « jeu de hasard » qu’implique l’usage de drogues. A côté de la « lucidité supérieure », de la « perception nouvelle, fraîche et originelle, de la réalité, désormais inconnue de l’homme commun », auxquelles certains visent en recourant aux drogues, il y a le danger des « paradis artificiels », de l’abandon à des formes de volupté extatique, de sensation intense et même de visions, privées d’un quelconque contenu spirituel et révélateur, et suivies d’un état dépressif lorsqu’on revient à l’état normal, ce qui ne fait qu’aggraver la crise existentielle. Ce qui décide ici, c’est de nouveau l’attitude fondamentale de l’être : elle est presque toujours déterminante pour l’action dans un sens ou dans l’autre de certaines drogues. L’attestent par exemple les effets de la mescaline décrits par Aldous Huxley (écrivain déjà orienté dans le sens de la métaphysique traditionnelle), lequel put penser établir une analogie avec certaines expériences de la haute mystique, par opposition aux effets tout à fait banals rapportés par Zaehner (l’auteur que nous avons cité en note à l’occasion de la critique de Cuttat), qui avait voulu répéter les expériences d’Huxley pour les « contrôler » mais en partant d’une équation personnelle et d’une attitude complètement différentes. Or, quand le beat se présente à nous comme un être profondément traumatisé qui s’est jeté à l’aventure dans une recherche confuse, il ne faut pas s’attendre à grand-chose de positif de l’usage des drogues. Presque fatalement, l’autre alternative prévaudra, renversant l’exigence initiale. Du reste, le problème n’est même pas résolu par d’éventuelles ouvertures fugitives sur la « Réalité », après lesquelles on se retrouve dans une vie privée de sens. Que les prémisses essentielles pour s’aventurer dans ce domaine soient inexistantes, cela ressort clairement du fait que dans le cas des beats et des hipsters, il s’est agi en grande partie de jeunes privés de la maturité nécessaire et fuyant par principe toute autodiscipline.

D’aucuns ont affirmé que ce que les beats, ou du moins une partie d’entre eux, ont obscurément cherché, c’est, au fond, une nouvelle religion. Mailer, qui a dit : « Je veux que Dieu me montre son visage », a carrément affirmé qu’ils sont les porteurs d’une nouvelle religion, que leurs excès et leurs révoltes sont des formes transitoires, qui «demain pourront donner naissance à une nouvelle religion, comme le christianisme. Tout cela fait assez discours en l’air et, aujourd’hui, alors qu’on peut faire un bilan, rien n’est encore apparu. Certes, on peut reconnaître que ce qui manque à ces forces, ce sont justement des points de référence supérieurs et transcendants, semblables à ceux des religions, capables de fournir un soutien et une juste orientation. « Recherche d’une foi qui les sauve » – a dit quelqu’un. Mais « Dieu est en danger de mort » (Mailer), ce qui se rapporte au Dieu de la religion théiste occidentale. C’est pourquoi celui qu’on a appelé the mystic beat a cherché ailleurs, a été attiré par la métaphysique orientale et, comme nous l’avons signalé dans un autre chapitre, par le Zen surtout. Mais, sur ce dernier point, il y a lieu de s’interroger en ce qui concerne les motivations. Le Zen a exercé une attirance sur les éléments en question surtout sous ses aspects de doctrine qui envisage des ouvertures illuminantes, soudaines et gratuites, sur la Réalité (par le satori), que l’explosion et le rejet de toutes les superstructures rationnelles, l’irrationalité pure, la démolition impitoyable de toute idole, l’usage éventuel de moyens violents pourraient produire. On peut comprendre que tout cela attire beaucoup le jeune Occidental déraciné qui ne supporte aucune discipline, qui vit à l’aventure et se révolte. Mais le fait est que le Zen suppose tacitement une orientation précédente liée à une tradition séculaire, et des épreuves très dures (il suffit de lire la biographie de certains maîtres Zen – Suzuki, qui a été le premier à faire connaître ces doctrines en Occident, a pu parler littéralement d’un « baptême du feu » comme préparation au satori) ne sont pas exclues. Arthur Rimbaud a parlé de la méthode pour devenir voyant par un dérèglement systématique de tous les sens, et nous n’excluons pas que dans une vie absolument, mortellement aventureuse, même sans guide, procédant seule, des « ouvertures » du genre de celles auxquelles fait allusion le Zen puissent se produire. Mais il s’agira toujours d’exceptions ayant vraiment le caractère d’une sorte de miracle : comme si l’on était prédestiné ou protégé par un bon génie. On peut soupçonner que la raison de l’attirance que le Zen et des doctrines analogues peuvent exercer sur les beats consiste en ceci : les beats supposent que ces doctrines donnent une sorte de justification spirituelle à leur disposition pour une anarchie négative, pour le pur dérèglement, éludant la tâche première, tâche qui, dans leur cas, reviendrait à se donner une forme intérieure.

Ce besoin confus d’un point de référence supérieur, métarationnel, et, comme quelqu’un l’a dit, de saisir « l’appel secret de l’être », est d’ailleurs complètement dévié quand cet « être » est confondu avec la « Vie », sous la suggestion de théories comme celles de Jung et de Reich, et quand on voit dans l’orgasme sexuel et dans l’abandon à cette espèce de dionysisme dégradé et paroxystique parfois offert par le jazz nègre d’autres voies valables pour « se sentir réel », pour prendre contact avec la Réalité.

Au sujet du sexe, il faudrait répéter ce que nous avons déjà dit plus haut (…) en examinant les perspectives des apôtres de la « révolution sexuelle ». Un des personnages du roman déjà cité de Wilson se demande si « le besoin d’une femme qu’on éprouve n’est pas seulement le besoin qu’on a de

cette intensité », si une impulsion plus haute, vers une liberté supérieure, ne se manifeste pas obscurément dans l’impulsion sexuelle. Cette demande peut être légitime. Nous avons déjà rappelé que la conception non biologique ou sensualiste, mais d’une certaine manière transcendante, de la sexualité a, en effet, des antécédents précis et non extravagants dans les enseignements traditionnels. Mais il faut se référer à la problématique étudiée par nous dans Métaphysique du sexe, où nous avons aussi mis en évidence l’ambivalence de l’expérience sexuelle, c’est-à-dire les possibilités soit positives, soit régressives, « déréalisantes » et conditionnantes, qui y sont renfermées. Or, quand le point de départ est une sorte d’angoisse existentielle, au point que le beat apparaisse obsédé par l’idée de ne pas atteindre l’« orgasme parfait » sous l’influence des vues déjà signalées de Wilhelm Reich et, en partie, de D.-H. Lawrence, lesquels y ont vu le moyen de s’intégrer à l’énergie primordiale de la vie confondue avec l’Être ou l’esprit, dans ce cas il y a lieu de supposer que ce seront les contenus négatifs et dissolvants de l’expérience sexuelle qui prédomineront – une fois de plus parce que les conditions existentielles préliminaires afin que l’opposé se vérifie, sont inexistantes : le sexe et la force débordante de l’orgasme posséderont le Moi, et non vice versa, comme il le faudrait pour que tout cela puisse servir de voie. De même que pour les dro- gues, ce n’est pas une jeune génération à la dérive qui peut affronter des expériences de ce genre, par ailleurs envisagées en principe aussi par la Voie de la Main Gauche. Quant à la pleine liberté sexuelle comme simple révolte et anticonformisme, elle est banale et n’a rien à voir avec le problème spirituel. 

La direction négative se précise lorsque les beats font du jazz une sorte de religion et y voient un autre des moyens positifs pour surmonter leur « aliénation », pour saisir des moments d’intensité libératrice. Les origines nègres du jazz (lesquelles, en tant que base, ne disparaissent même pas dans les formes élaborées de ces rythmes, lorsque s’établit le climat du swing et des be bop session), au lieu de faire réfléchir, sont mises en valeur. Nous avons déjà indiqué, dans un autre chapitre, comme un aspect de la « négrification » spirituelle de l’Amérique, le fait que Mailer justement, dans un essai fameux, ait pu assimiler la position du beat à celle du Noir, parler du premier comme d’un « nègre blanc », admirer certains aspects de la nature nègre irrationnelle, instinctive, violente. En plus, il y a eu parmi les beats une tendance affichée à la promiscuité, y compris sur le plan sexuel, avec des jeunes fille blanches qui ont défié les « préjugés » et les conventions en se donnant à des Noirs. En ce qui concerne le jazz on peut reconnaître, dans ces milieux, une compréhension plus sérieuse que celle propre à l’engouement de cette jeunesse stupide non américaine dont nous avons parlé au début de ce chapitre ; mais c’est précisément pour cela que la chose est beaucoup plus dangereuse : il y a lieu de croire que dans l’identification à des rythmes frénétiques et élémentaires se produisent des formes d’« autotranscendance descendante » (pour employer cette expression précédemment expliquée), des formes de régression dans l’infra-personnel, dans ce qui est purement vital et primitif, des possessions partielles qui, après des moments d’une intensité et d’un déchaînement paroxystique avec des passages semi-extatiques, laissent plus vides et irréels qu’avant. Si l’on considère l’atmosphère des rites nègres et des cérémonies collectives auxquelles le jazz renvoie par ses origines et ses premières formes, cette direction semble assez évidente parce qu’il est clair qu’on se trouve, comme dans la macumba et dans le cadombé pratiqués par les Noirs d’Amérique, devant des formes de démonisme et de transe, devant d’obscures possessions auxquelles échappe toute ouverture sur un monde supérieur. 

Malheureusement, il n’y a pas beaucoup plus à recueillir d’une analyse de ce que beats et hipsters ont cherché, sur le plan individuel et existentiel, comme contrepartie d’une révolte légitime contre le système existant, pour remplir un vide et résoudre le problème spirituel. La situation de crise subsiste. En des cas exceptionnels seulement, on se rapproche de ce qui pourrait avoir une valeur positive quand il s’agit d’un « anarchiste de droite ». En définitive, le problème est celui du matériel humain. Pour tout ce qui est anticonformisme pratique, démythisation, froide désidentification par rapport à toutes les institutions de la société bourgeoise : pour cela uniquement il n’y a rien à objecter, quand cette ligne est sérieusement suivie par la nouvelle génération. Selon le souhait de certains représentants de la beat generation, nous n’avons pas considéré ici leur mouvement comme une mode passagère. Nous nous sommes arrêté sur ce mouvement à travers ses aspects typiques ; sa problématique est une expression naturelle de l’époque contemporaine. Sa signification demeure, bien que ces formes aient cessé d’être actuelles en Amérique et d’avoir un mordant particulier.



Julius Evola. L’arc et la massue.