La jeunesse, les beats et les anarchistes de droite (I).

On a beaucoup écrit, trop même, sur le problème de la nouvelle génération et des « jeunes ». Dans la plupart des cas, cette question ne mérite pas du tout l’intérêt qui lui a été accordé, et l’importance que l’on reconnaît parfois, aujourd’hui, à la jeunesse en général, avec pour contrepartie une espèce de dépréciation de ceux qui ne sont pas « jeunes » est absurde. II ne fait pas de doute que nous vivons dans une époque de dissolution, si bien que la condition tendant toujours plus à prévaloir est la condition du « déraciné », de celui pour qui la « société » n’a plus de sens, de même que n’en ont plus les rapports qui réglaient l’existence et qui, du reste, pour l’époque qui nous a immédiatement précédés et qui se continue encore en différentes zones, n’étaient que ceux de la morale et du monde bourgeois. Naturellement, la jeunesse a ressenti de façon particulière cette situation, et dans cette perspective se poser certains problèmes peut être légitime. Mais il faut mettre à part et considérer avant tout le cas où l’on vit simplement cette situation, où l’on ne s’y trouve pas en vertu d’une quelconque initiative active de l’individu, comme ce pouvait avoir été le cas pour les rares individualistes rebelles de type intellectuel de l’époque précédente.

Une nouvelle génération, donc, subit simplement l’état de choses ; elle ne se pose aucun vrai problème, et de la « libération »dont elle jouit, elle fait un usage à tous points de vue stupide. Quand cette jeunesse prétend qu’elle n’est pas comprise, la seule réponse à lui donner c’est qu’il n’y a justement rien à comprendre en elle, et que, s’il existait un ordre normal, il s’agirait uniquement de la remettre à sa place sans tarder, comme on fait avec les enfants, lorsque sa stupidité devient fatigante, envahissante et impertinente.

Le soi-disant anticonformisme de certaines attitudes, abstraction faite de leur banalité, suit du reste une espèce de mode, de nouvelle convention, de sorte qu’il s’agit précisément du contraire d’une manifestation de liberté. Pour différents phénomènes envisagés par nous dans les pages précédentes, tels que par exemple le goût de la vulgarité et certaines formes nouvelles des moeurs, on peut se référer, d’ans l’ensemble, à cette jeunesse-là ; en font partie les fana- tiques des deux sexes pour les braillards, les « chanteurs » épileptiques, au moment où nous écrivons pour les séances collectives de marionnettes représentées par les ye-ye sessions, pour tel ou tel « disque à succès » et ainsi de suite, avec les comportements correspondants. L’absence, chez ceux-là, du sens du ridicule rend impossible d’exercer sur eux une influence quelconque, si bien qu’il faut les laisser à eux-mêmes et à leur stupidité et estimer que si par hasard apparaissent, chez ce type de jeunes, quelques aspects polémiques en ce qui concerne, par exemple, l’émancipation sexuelle des mineurs et le sens de la famille, cela n’a aucun relief.

Les années passant, la nécessité, pour la plupart d’entre eux, de faire face aux problèmes matériels et économiques de la vie fera sans doute que cette jeunesse-là, devenue adulte, s’adaptera aux routines professionnelles, productives et sociales d’un monde comme le monde actuel ; ce qui, d’ailleurs, la fera passer simplement d’une forme de nullité à une autre forme de nullité. Aucun problème digne de ce nom ne vient se poser.

Ce type de « jeunesse » défini par le seul âge (parce qu’ici il ne s’agit pas du tout de parier de certaines possibilités caractéristiques d’une jeunesse au sens intérieur, spirituel) est fortement représenté surtout en Italie. L’Allemagne fédérale nous présente un phénomène très différent : les formes stupides et décomposées dont nous avons parlé y sont beaucoup moins répandues ; la nouvelle génération semble avoir accepté tranquillement le fait d’une existence dans laquelle on ne doit pas se poser de problèmes, d’une vie à laquelle on ne doit réclamer ni sens ni but ; elle pense seulement à utiliser les aises et les facilités que le nouveau développement de l’Allemagne a procurées. On peut ici parler du type du jeune « sans problèmes », qui a éventuellement laissé derrière lui de nombreuses conventions et acquis de nouvelles libertés, sans se créer de conflits, sur le plan de cette « factualité » bidimensionnelle à laquelle tout intérêt supérieur, pour des mythes, une discipline, une idée-force, est étranger.

Pour l’Allemagne, il ne s’agit probablement que d’une phase transitoire, car si le regard se tourne vers des nations où l’on est allé plus loin dans la même direction, où le climat d’une « société du bien-être » est presque parfait, où l’existence est sûre, où tout est rationnellement ordonné – on peut se référer en particulier au Danemark, à la Suède et, en partie, à la Norvège – à la fin, de temps en temps, des réactions se sont produites, sous forme d’explosions violentes et inattendues. Celles-ci ont été provoquées surtout par la jeunesse.

Dans ce cas le phénomène est déjà intéressant et il peut valoir la peine d’y prêter attention.



Julius Evola. L’arc et la massue.