Influences infra-rationnelles et « stupidité intelligente » (II).

L’expression « stupidité intelligente » a été forgée par un représentant qualifié de la pensée traditionnelle, F. Schuon. G. Bernanos, pour sa part, avait parlé de l’intelligence des sots, tandis qu’un autre Français avait pu écrire : « Le drame de notre époque, c’est que la bêtise se soit mise à penser » (1), pour caractériser la nature d’une certaine intellectualité qui domine de larges secteurs de la culture moderne et qui est fortement présente en Italie. Cette intellectualité prospère surtout aux confins du journalisme – véritable calamité de notre époque – et d’un genre littéraire précis, l’essai. Un de ses principaux centres de diffusion est constitué par les « troisièmes pages » des grands quotidiens, et l’intellectualité en question s’exerce essentiellement dans ce qu’il est convenu d’appeler la « critique ».

Sa marque la plus évidente, c’est l’absence de principes, d’intérêts supérieurs, d’engagement authentique. Sa grande préoccupation, c’est de « briller », d’être « originale ». On accorde également beaucoup d’importance au « beau style » , léché et professionnel, à la forme et non au fond, à l’esprit(2) au sens frivole et mondain que ce terme possède parfois en français. Pour les représentants de cette « intellectualité », la phrase brillante, la prise de position dialectique et polémique pouvant faire de l’effet, ont bien plus de valeur que la vérité. Les idées, quand ces gens-là les utilisent, ne sont pour eux qu’un prétexte ; l’essentiel, c’est de briller, de paraître très intelligent – de même que pour le politicien d’aujourd’hui l’idéologie d’un parti n’est qu’un moyen de faire carrière. La « foire des vanités », le subjectivisme le plus délétère, confinant souvent au narcissisme pur et simple, sont donc des composants essentiels de ce phénomène, et lorsque ces cliques d’intellectuels prennent une teinte mondaine, avec les « salons » et les associations culturelles, cet aspect ressort encore plus nettement. On ne peut pas donner tort à celui qui a dit que, de tous les genres de stupidité, le plus pénible c’est la stupidité des gens intelligents. Lorsqu’on analyse quelqu’un à fond et qu’on découvre que ce quelqu’un est une nullité, on préférerait vraiment qu’il n’y eût pas un peu d’intelligence dans la nullité. Mais la question ne se réduit pas seulement à l’ennui que procure cette gent écrivassière ; il faut aussi souligner sa nocivité, car la « stupidité intelligente », surtout dans l’Italie actuelle, est remarquablement organisée. C’est une sorte de franc-maçonnerie implantée dans différents milieux et qui détient pratiquement toutes les positions-clés de l’édition, lorsque celles-ci ne sont pas déjà tenues et contrôlées par des éléments de gauche. Ses représentants possèdent un flair très développé pour reconnaître immédiatement ceux qui ont une nature différente et pour les frapper d’ostracisme. Nous donnerons à ce sujet un exemple banal mais significatif. Il existe en Italie un groupe d’intellectuels rassemblés autour d’une revue assez largement diffusée et bien faite, qui se voudrait anticonformiste et qui critique volontiers le régime politique et les moeurs d’aujourd’hui. Mais cette revue s’est bien gardée de contacter les rares auteurs qui pourraient lui donner, si elle voulait faire un travail sérieux, une base positive en matière de principes et de vision traditionnelle du monde. Ces auteurs ne sont pas seulement ignorés, ils sont aussi rejetés, exactement comme fait la presse de gauche, précisément parce qu’on sent que ce sont des hommes d’une autre trempe. Cela montre clairement que ce brillant anticonformisme n’est qu’un moyen pour se faire remarquer et pour parader, tout restant sur le plan du dilettantisme. Au demeurant, le fondateur de la revue en question, mort il y a quelques années, n’hésita pas à dire un jour que si un régime différent existait aujourd’hui, il changerait probablement de camp, de façon à être toujours dans l’« opposition » – le but, évidemment, étant de « briller » et d’étaler son « intelligence ». Le groupe d’intellectuels dont nous avons parlé s’est pour sa part ouvert volontiers à quelques personnes qui avaient fait preuve, dans un premier temps, d’intérêt et de sensibilité pour des valeur et des idées supérieures, mais qui les ont ensuite mises de côté pour mieux commercialiser certains dons littéraires qu’elles possédaient. Renonçant ainsi à toute intransigeance, ces personnes ont facilement emboîté le pas à la « stupidité intelligente », laquelle ne peut impressionner, dans le domaine intellectuel, que les gens ignares ou affectés d’un provincialisme incurable. Cet exemple est un peu particulier, mais très révélateur.

II est à peine besoin de préciser que la « stupidité intelligente » va constamment de pair avec le manque de caractère. On le constate en particulier lorsque ses représentants ont joué un rôle politique il y a de nombreuses années, sous le régime précédent : l’opportunisme et le changement de veste sont leurs signes récurrents. Fascistes hier quand il était commode de l’être, ils affichent aujourd’hui un antifascisme vigilant, alors qu’ils devraient avoir au moins la pudeur de se taire, de ne pas aborder de tels sujets.

Nous avons dit au début que la « critique » est une des principales provinces de la stupidité intelligente, celle où poussent ses variétés les plus pernicieuses. Ce phénomène peut se rattacher, d’une certaine manière, à ce que nous avons fait remarquer sur la soumission aux suggestions multiples du milieu. Une réflexion à ce sujet pourrait en fait mener assez loin. D’une manière générale, on peut affirmer que la « critique » est un des fléaux de la culture moderne, un fléau qui a pris naissance dans la société bourgeoise parallèlement au développement du « publicisme » et à la commercialisation de la culture. Phénomène qui s’étend aujourd’hui comme un cancer, la « critique » était pratiquement inexistante dans toutes les civilisations normales, traditionnelles. Dans celles-ci, il y avait les créateurs, les artistes, et puis il y avait ceux qui jugeaient et appréciaient directement leurs oeuvres, sans aucun intermédiaire : les souverains, les mécènes, le peuple. Mais notre époque a vu apparaître, à égale distance du public et des créateurs, cet entremetteur de la culture, ce parasite impertinent et présomptueux : le « critique ».

Nous ne voulons pas dire par là qu’il faut exclure tout jugement sur les productions artistiques. Nous estimons simplement que, si jugement il doit y avoir, il ne saurait être prononcé que d’un point de vue supérieur, par ceux qui sont investis de l’autorité que confèrent de vrais principes et une tradition : autant dire par des personnes qui n’existent plus, ou peu s’en faut, à notre époque, et qui du reste n’auraient pas beaucoup d’écho même si elles exis- taient. N’en déplaise à ceux qui défendent la théorie de l’art pour l’art et malgré l’horreur de Croce pour tout jugement ne reposant pas sur la seule capacité expressive qu’on peut relever dans une oeuvre d’art donnée, des jugements de ce genre seraient établis depuis un niveau supérieur à celui de l’art, en tenant compte de ce que telle ou telle couvre peut signifier dans la totalité d’une culture, et non dans un domaine particulier, donc sur un plan purement esthétique.

Très éloignée de tout cela, la « critique » actuelle est condamnée par définition à un pur subjectivisme, et par conséquent à l’arbitraire. Aujourd’hui, c’est souvent le critique qui manipule les valeurs du moment dans le cadre de la « stupidité intelligente », car il est très habile pour monter en épingle les couvres sans valeur ou bien pour ignorer celles qui en ont, faisant ainsi la pluie et le beau temps. Quant au public, on peut de nouveau relever chez lui, sous d’autres formes, cette passivité, cette facilité à être suggestionné si typiques de nos contemporains (devenus, selon la lubie démocratique, « adultes »). En effet, on voit se créer dans le domaine artistique et intellectuel une situation analogue à celle de la publicité et de la propagande. On assiste au lancement de nouvelles réputations, de nouveaux « chefs-d’oeuvre », à grand renfort debattage(4) qui donnent naissance à une vogue et à une mode. Pour un certain public se vérifie ce qu’on a pu observer dans le cas des gens qui suivent toujours la mode : on est ridicule par peur de paraître ridicule. On subit la suggestion, on n’ose pas exprimer ouvertement ce qu’on pense et qu’on ressent de peur d’être taxé de profane ou d’imbécile après les verdicts prononcés par les pontifes de la « critique » sur telle ou telle couvre de la littérature et de l’art contemporains. Un domaine, cette « critique », où les divergences et polémiques éventuelles ne changent rien à l’essentiel, mais servent seulement à assaisonner les plats préparés et à donner de l’appétit.

On peut en dire autant, sans le moindre doute, de nombreux auteurs rendus célèbres par la « critique » – prix Nobel et best-sellers compris – dont la fondamentale insignifiance apparaîtrait clairement si seulement on avait gardé une certaine liberté d’esprit, si seulement on possédait quelques références sérieuses et supérieures, et si dès le départ on niait toute autorité aux pontifes de la « critique ». Si l’on peut voir un trait de caractère essentiellement féminin dans le fait de se coiffer et de s’habiller en suivant la mode passivement et sans discernement – ce qu’un illustre inconnu de telle ou telle capitale a eu l’idée de lancer comme mode -, le phénomène analogue qu’on enregistre dans le domaine artistique et littéraire ne fait que confirmer, sur un autre plan, la forma mentis désormais répandue dans une grande partie de ce qu’on appelle le public cultivé contemporain, en dehors de ce qui est propre à la vie courante et au domaine politique. Et c’est un signe des temps qu’il faut ajouter à une liste déjà fort longue.



Julius Evola. L’arc et la massue.