Influences infra-rationnelles et « stupidité intelligente » (I).

Nous avons déjà eu l’occasion de souligner combien est illusoire la prétention qui veut que l’homme moderne en général ait acquis une autonomie et une conscience réputées inexistantes auparavant. Cette illusion s’explique par le fait que le regard, aujourd’hui, se tourne avant tout vers l’extériorité ; on songe à la disparition de certaines limitations matérielles à la liberté de l’individu, limitations qui avaient d’ailleurs souvent une raison d’être et qui ont été remplacées presque toujours par d’autres entraves ; et l’on néglige ainsi ce qui concerne l’autonomie intérieure, mentale et spirituelle, tout ce qu’il faut pour l’acquérir et la défendre. De ce point de vue, il n’y a vraiment pas de quoi parler de progrès ; il serait bien plus légitime de parler, une nouvelle fois, de régression car toute une série de processus a fait de l’homme contemporain un être particulièrement exposé à subir plus ou moins passivement des influences qu’on pourrait appeler « subtiles », cachées ou infra-rationnelles, et qui jouent presque toujours au niveau collectif. Cela est inévitable dans une « civilisation de masse » comme celle qui s’est désormais imposée dans le monde entier pratiquement, et l’on retrouve le même phénomène sur différents plans.

Dans le domaine le plus banal, le rôle que jouent aujourd’hui la publicité et la propagande suppose comme condition nécessaire l’ouverture passive de l’individu, ouverture existant déjà de fait ou que telle ou telle technique provoquera facilement. On sait qu’en Amérique, dans le cadre de ce qu’on nomme la MR (= motivational research), la psychiatrie et la psychanalyse ont été enrôlées par l’industrie publicitaire pour fournir des indications sur les moyens « subtils » les plus efficaces afin d’influencer le psychisme du public. En misant sur ce qui est inconscient et ancestral, on provoque des décisions et des choix dans le sens désiré, ou bien l’on suscite tel ou tel intérêt. Les entreprises américaines les plus importantes disposent de bureaux spéciaux de la MR, et si l’on dépense pour eux des sommes énormes, cela signifie que le système fonctionne, que l’investissement rapporte, donc, contrepartie logique, que de fait, une très grande quantité d’hommes et de femmes font preuve d’une désarmante passivité. II est instructif que tout cela se produise en Amérique, le pays où, grâce à la démocratie, on a prétendu que l’homme était le plus libre, le plus émancipé, le plus conscient. Alors que ce « pays de la liberté », ce soi- disant « monde libre » est celui où l’action de coercitions invisibles, qui déterminent socialement les évolutions du conformisme et de l’opinion publique, est souvent tout aussi forte que celle exercée de manière visible et directe par l’État dans les systèmes totalitaires du monde « non libre ». Si différence il y a, elle n’est peut-être pas à l’avantage du « monde libre », où l’on ne s’aperçoit pas de l’action subie, en revanche directement perçue dans le second cas et donc susceptible de provoquer quelques réactions.

Nous avons parlé de la publicité ; mais de la publicité à la propagande en général, propagande politique comprise, il n’y a qu’un pas. Ainsi, toujours pour l’Amérique, certains auteurs, après une analyse objective, ont pu dire avec indignation que les techniques adoptées pour les élections présidentielles ne diffèrent pas beaucoup de celles qu’on emploie afin d’imposer au public une certaine marque de savon ou un appareil électroménager.

D’ailleurs, dans ce domaine comme dans tant d’autres, l’Amérique n’est qu’une forme-limite : des processus en cours dans d’autres pays également y sont simplement poussés jusqu’à l’absurde. En effet, on peut dire d’une manière générale que la possibilité de succès des idéologies et des mots d’ordre qui déterminent de nos jours la vie politique et sociale dérive uniquement de l’absence, chez la plupart des individus, d’une véritable défense en ce qui concerne l’accès à la partie infra-intellectuelle, irrationnelle et « physique »du psychisme. Si le seuil de cette zone était protégé, la plupart des procédés employés aujourd’hui sur une grande échelle par les agitateurs politiques et sociaux pour remuer les multitudes et les conduire dans telle ou telle direction sans leur enlever l’illusion qu’elles suivent leur volonté propre et leurs vrais intérêts, ces procédés perdraient automatiquement toute leur puissance.

En outre, dans une semblable atmosphère se forment souvent des courants collectifs autonomes ayant un substrat subtil, invisible et possédant un pouvoir d’infection. Ainsi s’expliquent quelques conséquences curieuses et inattendues du conformisme. On connaît le cas de certaines personnes qui, vivant dans un système politique et social donné, acceptent de s’y insérer tout en gardant des idées et des principes de type différent et même opposé. Or, il arrive parfois qu’à un certain moment ces personnes soient obligées de constater qu’elles ont changé de mentalité ; mais, le cas le plus fréquent, c’est celui des personnes qui ne se rendent pas du tout compte de leur propre changement de mentalité.

Cela peut se vérifier également pour une adhésion à un système politique qui avait été, dès le départ, purement extérieure, opportuniste, dictée par des objectifs inavoués ou même par des considérations tactiques. De telles adhésions insèrent factuellement l’individu dans une sorte de courant psychique, collectif et autonome ; et si la personne ne dispose pas de défenses intérieures, renforcées par la vigilance et le rattachement impersonnel à une idée supérieure, il est difficile d’éviter à long terme le danger d’infection. On n’y prête pas garde pour la raison déjà signalée, parce qu’on s’arrête à une conception superficielle des forces qui agissent dans une société et dans un climat historique donnés. La dimension en profondeur, « psychique », de ces forces est ignorée.

La « charge » possédée par certains mots ou certains formules, l’action contaminatrice qu’ils exercent sur celui qui accepte malgré tout de les employer, est en relation directe avec ce que nous venons de dire. Mais ici la lâcheté intellectuelle d’hommes sans caractère joue aussi un rôle précis. L’atmosphère de l’Italie au moment où nous faisons ces observations en offre des exemples typiques. II s’agit, pour l’essentiel, d’une terminologie lancée par les forces de gauche – démocratie, marxisme et communisme -et acceptée par les autres dans le sens que ces forces ont imposé.

Au premier rang, on trouve évidemment le mot « démocratie ». Le conformisme et la passivité sont tels que ce mot est devenu une espèce de tabou, est accepté et répété jusqu’à provoquer la nausée. On semble éprouver de nos jours une véritable angoisse à ne pas mettre en avant la démocratie et à ne pas se dire, d’une manière ou d’une autre, démocrate. Et le fléchissement est manifeste lorsqu’au lieu de refuser absolument et dès le début de se livrer à ce petit jeu, on emploie comme excuse tel ou tel adjectif en parlant de vraiedémocratie, de démocratie nationale, de saine démocratie, etc. On oublie ainsi la parole de Goethe : « Des esprits que tu évoques tu auras du mal à te libérer », et l’on ne prend pas conscience de la contamination.

Autres mots-fétiches du même genre, possédant un pouvoir caché d’infection tout aussi fort : « socialisme », « travail », « classe ouvrière », « socialité », « justice sociale », « sens de l’histoire » et, à l’opposé, « réaction », « obscurantisme », « immobilisme », etc. On ne se rend pas compte à un moment donné qu’on n’a plus le courage de prendre position contre ces formules ; il semble devenu naturel d’en faire un usage qui, en dépit de toutes les réserves mentales que peut se proposer d’avoir celui qui n’appartient pas précisément au front de la subversion mondiale, en conserve la « direction d’efficacité » essentielle, direction qui est celle fixée par les idéologies auxquelles ces mots d’ordre appartiennent en propre et d’où ils tirent leur origine et leur contenu. II suffit d’être un peu attentif à ce qui se dit et s’écrit aujourd’hui dans certains milieux qui ne se déclarent pas du tout de gauche, qui voudraient faire de l’« opposition », pour se rendre compte combien ils se prêtent à ce jeu insidieux et acceptent la capitulation progressive et indirecte qui en est la conséquence.

Nous nous contenterons ici de donner quelques exemples. Au sujet de la « réaction », nous répéterons ce que nous avons déjà dit à plusieurs reprises sur la prétention effrontée de ceux qui voudraient faire du mot « réaction » le synonyme d’abomination, comme si, tandis que les uns « agissent », les autres ne devraient pas réagir mais leur tendre évangéliquement l’autre joue et leur dire : « Bravo, continuez ! », comme si toute forme de légitime défense devait être qualifiée de « provocation ». La biologie et la médecine nous enseignent que lorsqu’un tissu ne « réagit » plus à un stimulus, il est considéré comme mort ou sur le point de mourir. Cela, malheureusement, pourrait servir à diagnostiquer la situation actuelle.

Nous avons parlé dans un autre chapitre du mythe du « travail » et du « travailleur ». Un cas particulier d’acquiescement stupide, c’est celui des gens qui acceptent que le terme « engagé » soit accaparé par les seuls intellectuels de gauche. La conséquence serait que celui qui n’est pas de gauche, n’est pas « engagé » en tant qu’écrivain, intellectuel ou homme d’action, qu’il est frivole, superficiel, indécis, sans vigueur, qu’il n’a pas de vraie cause à défendre. Il semble que cette implication logique échappe totalement à ceux qui admettent l’équation : « engagé = de gauche ». De nouveau, on cède au courant dominant. Que l’opposé soit vrai, que seul puisse être vraiment « engagé » celui qui défend ces idées supérieures, ces fins transcendantes de l’homme que la racaille de gauche, intellectuelle ou non, couvre de mépris et de discrédit, ce n’est même pas la peine de le souligner.

On peut relever d’autres cas de fléchissement et de veulerie intellectuelle en ce qui concerne le « sens de l’histoire », interprété de façon subversive. Évidemment, le courant qui l’a emporté au cours des derniers siècles, c’est malheureusement celui que font ressortir les milieux progressistes de gauche. Mais il suffit d’inverser l’interprétation. La direction, le sens, c’est celui d’un recul, d’une disparition progressive de tout ordre supérieur et légitime. Au sujet du cours concret de l’histoire, il faut donc bien séparer constatation et jugement. Le fléchissement intellectuel survient précisément lorsqu’on reconnaît à ce qui est, en suivant l’idéologie de la subversion, le caractère de ce qui doit être parce qu’il est bon que cela soit, au point d’ôter toute justification morale à une réaction. On sait que l’origine de cette déviation remonte à l’historicisme d’inspiration hégélienne, avec son identification bien connue du réel au rationnel. Or, abstraction faite de savoir s’il est encore possible de dévier le processus, et même au cas où ce processus serait irréver- sible, ce n’est pas du sens mais du non-sens de l’histoire qu’il faudrait parler, et l’on devrait refuser, catégoriquement et absolument, de s’incliner devant ce pantin. Malheureusement, l’exemple vient aujourd’hui d’en haut, de l’Église catholique elle-même, qui serait selon certains la plus grande autorité spirituelle positive de l’Occident. L’Église justement, en acceptant le « sens de l’histoire », cherche à se mettre au goût du jour, à emboîter le pas, à s’ouvrir sur sa gauche. II y a d’ailleurs des catholiques qui ont affirmé qu’au fond le vrai christianisme vit et agit aujourd’hui dans les mouvements démocratiques, marxistes et même communistes, d’où l’apparition des « nouveaux prêtres » et, au sommet, la formule du « dialogue » avec des forces et des idéologies que le pape Pie IX, il n’y a pas si longtemps, avait ouvertement stigmatisées et con- damnées dans le Syllabus. C’est un phénomène auquel le jésuite moderniste Teilhard de Chardin avait préparé le terrain en forgeant une doctrine, en cours de réhabilitation d’ailleurs, pouvant servir de cadre théorique. Teilhard a traduit plus ou moins l’idée chrétienne d’une direction providentielle du cours de l’histoire sous la forme d’un évolutionnisme progressiste et linéaire, à grand renfort de sciences, de techniques et de conquêtes sociales. On préfère évidemment oublier certains thèmes essentiels de la conception chrétienne originelle relative à l’histoire et aux temps à venir, conception qui n’a rien de linéaire et pas grand-chose d’un happy end : car le christianisme a parlé de la fin des temps en termes assez catastrophiques, « apocalyptiques », a évoqué l’apparition de faux prophètes, la venue de l’Antéchrist, le Jugement Dernier qui sera terrible, la séparation entre les élus et les damnés, et non un rachat universel, grâce au « progrès » et au reste, de l’humanité devenue exclusivement « terrestre ». Autant de thèmes du premier christianisme qui, déformations et mythologisations mises à part, reflétaient finalement certains enseignements traditionnels intrinsèquement valables.

Parallèlement au sacro-saint « sens de l’histoire », on rencontre, sur le plan de l’actualité, le terme « immobilisme », servilement accepté dans le sens négatif qu’on lui a conféré. Défendre certaines positions serait de l’« immobilisme », s’agiter, naturellement au sens de suivre la voie tracée par l’adversaire, de soutenir son action, serait en revanche la chose juste. En dehors de son aspect le plus grossier, cette position renvoie, dans son implication ultime, au mythe du progrès : comme si tout changement, en tant que tel, ne pouvait être que positif, entraînait une avancée, un enrichissement. Bruce Marshall a écrit très justement : « Les sociétés dites arriérées [nous pourrions dire : « immobilistes »] sont celles qui ont le bon sens de s’arrêter lorsqu’elles ont atteint leur desti- nation, tandis que les sociétés progressistes sont si aveugles qu’elles la dépassent en continuant à courir comme des folles ». D’une manière générale, on pourra se reporter à ce que nous avons déjà exposé, sur un plan plus élevé, au chapitre I : la « stabilité » n’a rien à voir avec l’immobilité, et ce même si pratiquement personne aujourd’hui ne s’oppose absolument à l’identification de ces deux termes. Dans la lutte politique l’« immobilisme » est une autre bête noire, associée à la « réaction ». Même de soi-disant hommes de droite acceptent de nos jours ce jargon, tremblent devant cette accusation. Du reste, faut-il s’en étonner puisque, comme nous l’avons dit, l’Église elle-même « bouge », craignant sans doute, en ne bougeant pas, d’être renversée et ayant l’illusion d’échapper à ce destin éventuel par une politique d’« ouverture » ?

Examinons un autre exemple : le « paternalisme ». On peut constater ici aussi l’acquiescement au sens négatif donné à ce terme par les idéologies subversives, et l’oubli de ce que cela implique : la dévaluation de l’idée même d’une famille digne de ce nom. On avilit ainsi, en effet, le centre même de la famille : l’autorité et la fonction naturelle, positive, du père. La bonté et les égards du père, plein d’affection, certes, mais, si nécessaire, capable d’être sévère, la faculté de donner et de protéger spontanément, sur la base de rapports personnels, avec lucidité et équité – tout cela est considéré, dans la transposition au niveau social, comme chose regrettable, insupportable, blessante pour la dignité de la « classe ouvrière ». L’objectif, ici, est double : d’un côté on détruit l’idéal traditionnel de la famille, de l’autre on attaque tout ce qui pourrait avoir dans une société normale – comme ce fut le cas dans le passé – un caractère naturel et organique, personnalisé et « humain », pour y substituer un état de guerre civile larvée avec toute une série de « revendications », lesquelles devraient enfin être appelées par leur vrai nom : des formes de chantage.

Mais si le domaine auquel il se rapporte est assez différent et plutôt banal, en matière d’acquiescement à un nouveau langage « orienté », on pourrait faire allusion, en passant, à un cas concernant, cette fois, les « revendications » féminines. Dans le pays où nous vivons, l’emploi du masculin pour désigner des charges et des professions, même quand elles sont exercées par des femmes, est en train de se répandre. Certains déjà n’osent plus dire « avocate » au lieu d’avocat pour une femme qui exerce cette profession, et l’on commence à faire de même avec « docteur », « ambassadeur », etc. Bientôt peut-être des termes comme « maîtresse », « enseignante », « poétesse » devront être rayés du vocabulaire et seront jugés offensants pour la dignité féminine. Que cette idiotie implique précisément l’opposé de ce que l’on vise semble échapper aux premières intéressées :les femmes. Celles-ci, en effet, ne s’aperçoivent pas qu’en réclamant l’emploi du masculin pour ces désignations, ce n’est pas l’égalité qu’elles obtiendront (l’égalité, tout en restant des femmes), mais l’assimilation à l’homme. Ce serait différent si l’italien possédait un genre neutre, en plus du masculin et du féminin, et si ces termes pouvaient être employés au neutre, et non au féminin. Alors seulement seraient distinguées des activités et des professions dont on conteste qu’elles soient des prérogatives masculines. Mais dans cette nouvelle mode stupide, une influence entre aussi en jeu : celle de la langue anglaise, qu’on subit comme des ignorants, puisque celle-ci, ne possédant pas le féminin pour de nombreuses professions ou occupations, oblige à mettre des mots comme ladydevant doctorsecretarybarrist, etc. ; l’italien, en revanche, possède presque toujours le féminin (doctoresse, avocate, secrétaire, poétesse, etc.), et on ne voit pas pourquoi il ne faudrait pas l’utiliser, à moins de vouloir succomber au ridicule conformisme démocratique et égalitaire.

II faut cependant souligner en l’occurrence la faiblesse du sexe masculin en général, qui aurait dû couvrir de ridicule ce nouveau jargon et tant d’autres « acquis » par la même occasion. Quant aux femmes honteuses d’être des femmes, et qui désirent introduire ce changement dans l’usage linguistique, elles devraient être confiées, dans une société normale, aux experts en diaboliques manipulations hormonales. Un traitement adéquat les transformerait en autant de représentantes du « troisième sexe » et elles pourraient ainsi satisfaire toutes leurs aspirations. Soyons juste pourtant : on peut se demander si un tel traitement ne conviendrait pas aussi aux hommes toutes les fois que leur faiblesse, dont on a donné quelques exemples, relève moins d’influences subtiles du milieu, de processus inconscients qui agissent dans la sphère infra-intellectuelle du psychisme de l’homme commun, que de l’incapacité de réagir et de montrer, par le courage moral et par un jugement lucide et intransigeant, la véritable qualité virile.



Julius Evola. L’arc et la massue.