La romanité, le germanisme et la « lumière du nord ».

Les idées que nous exposerons dans ce chapitre présentent un intérêt essentiellement historique et rétrospectif, dans la mesure où la conjoncture qui pouvait leur donner une base concrète, les actualiser, a disparu au moment où nous écrivons. Pour être précis, nous les avions formulées et défendues à l’époque où, en Italie et en Allemagne, des mouvements de rénovation et de reconstruction s’étaient affirmés. Des mouvements qui s’opposaient aux formes les plus avancées de la subversion politique et sociale moderne, qui luttaient contre le communisme et la démocratie, mais qui étaient également caractérisés par une nostalgie des origines et qui, en dehors du domaine purement politique, posaient le problème d’une vision du monde pouvant servir de tremplin à une action formatrice et rectificatrice du type humain des deux nations. Les aspects problématiques et même franchement négatifs de ces mouvements sont les seuls à être mis tendancieusement en relief dans le climat politique actuel, mais ne doivent pas interdire à tout esprit objectif de reconnaître des potentialités qu’il aurait fallu considérer comme effectivement valables si elles avaient pu se réaliser sous certaines conditions. Dans la conjoncture de l’époque, un problème particulier se posait aussi : comment, dans l’effort de reconstruction poursuivi par les mouvements en question, certaines valeurs et certaines traditions d’un des deux peuples pouvaient-elles compléter celles de l’autre peuple ?

Aujourd’hui, les bases mêmes d’une telle problématique sont inexistantes. Inutile de dire quelle est l’atmosphère politique, sociale et spirituelle de l’Italie actuellement ; personne n’ignore rien de l’état pitoyable de ce pays, de la bêtise démocratique, de la croissante gangrène socialiste et communiste qui le ronge malgré la présence de quelques forces dissidentes, incapables cependant de s’unir solidement dans un vrai front de droite et de défendre une doctrine de l’État précise, approfondie et sans compromis. Des phénomènes comme ceux auxquels nous avons fait allusion en parlant de la race de l’homme fuyant, du goût de la vulgarité, de la sexologie régressive et déviée, du troisième sexe, etc., peuvent d’ailleurs être constatés sous des formes typiques dans l’Italie d’aujourd’hui. En Allemagne – en Allemagne fédérale – la situation est encore pire. certes, la subversion, la corruption, l’anarchie politique et sociale y sont moins graves, on trouve dans ce pays plus d’ordre et de discipline, mais tout le passé a été jeté à la mer de façon hystérique et aveugle, le matérialisme pratique prévaut partout, les jeunes générations refusent absolument de s’intéresser à toute idée supérieure, le seul fait de parler de Weltanschauung rend suspect très souvent, et l’on ne peut même pas constater une présence qui correspondrait aux groupes qui, en Italie, n’ont pas tout oublié, qui résistent et réagissent encore dans une certaine mesure.

Malgré tout, nous pensons qu’évoquer de nouveau les problèmes que nous nous étions posés dans le cadre de la précédente conjoncture historique – les relations entre romanité et germanisme, les possibilités d’une intégration réciproque – n’est pas totalement dénué d’intérêt en raison de certains éléments conservant une valeur intrinsèque et normative, pour ne pas parler du côté rétrospectif et documentaire .

En ce qui concerne l’Italie, le point de départ essentiel, c’était la nécessité de former progressivement, à partir de la substance du peuple de cette nation, un type humain supérieur qui aurait représenté en quelque sorte la réapparition, après un intervalle énorme, de sa composante fondamentale, la composante romaine ou, plus précisément, « aryo-romaine ». Une réapparition qui aurait permis de surmonter les autres composantes, peu favorables et agissant parfois trop librement . Le terme « aryen » se rapporte ici aux origines indo-européennes. Son emploi ne doit pas être entaché par les récupérations arbitraires et superficielles d’un certain racisme politique ; ce terme connote en effet un point de référence fondamental et positif. Des recherches comparatives désormais bien connues ont mis en évidence des éléments communs qui, en matière de caractère et de « style », se retrouvent dans les races dominantes d’une même origine, comme par exemple, en Europe, celles de la Rome antique, de la Grèce dorienne et achéenne, des populations germaniques. Or, certains traits de caractère de l’homme allemand montrent que les dispositions originelles se sont mieux maintenues chez lui que chez d’autres. II est déjà significatif que la Prusse ait pu être appelée la « Rome du Nord », tandis qu’un auteur a pu parler inversement, comme nous l’avons rap- pelé dans un précédent chapitre, des Romains comme des « Prussiens de leur époque ». On connaît aussi les nostalgies doriennes et classiques nourries par le prussianisme, et dont une expression typique est le style dorien de la fameuse Porte de Brandebourg à Berlin. Les dispositions pour la discipline, le service désintéressé (à telle enseigne que l’expression travailler pour le roi de Prusse(3) est devenue proverbiale pour toute action accomplie sans égard au profit), le côté incorruptible, la sobriété, la virilité, le réalisme actif, la réserve, la vie simple et austère, les rapports clairs et personnalisés dans le commandement et l’obéissance -tout cela s’est manifesté chez le meilleur type allemand, le type prussien, bien plus que chez l’Italien, pourtant héritier physique de la Rome antique. Par conséquent, lorsque l’Italien, parallèlement aux lubies de la « latinité » et d’un certain côté « méditerranéen », affiche un refus de tout ce qui est allemand, on peut dire qu’agissent en lui des dispositions et des vocations qui opposent et éloignent grandement cet Italien de ce que l’histoire de la péninsule des Apennins, donc de l’élément aryo- romain, put présenter de supérieur et d’originel. II était donc évident que, dans le cas d’un désir authentique de rectifier et d’élever le type italien, éventuelle- ment par des méthodes « orthopédiques », tous les contacts entre le peuple italien et le peuple allemand n’auraient rien dénaturé ou déformé chez le premier, mais, au contraire, l’auraient aidé à retrouver, à faire agir son héritage oublié : sur le plan du caractère, de la formation intérieure et extérieure, du style, de l’éthique.

Mais, pour notre part, nous avons accordé autant d’attention au problème opposé, c’est-à-dire à ce que notre tradition aurait pu apporter, à son tour, à l’élément germanique, pour l’intégrer et le compléter à travers un rapprochement. Ici pourtant le domaine à envisager était différent. Alors que pour la contribution allemande entrait en jeu, essentiellement, le domaine du caractère, de l’éthique, de la formation de la vie, l’apport de notre tradition concernait, lui, le plan supérieur de la vision générale du monde et l’idée d’État. A ce sujet, il faut se référer dans les deux cas aux origines communes. L’élément aryo-romain – la formulation spécifiquement romaine de l’héritage indo-européen commun – était l’essence même de ce qui pouvait favoriser une clarification, une rectification et une renaissance de l’esprit allemand. En rapport avec la conjoncture de l’époque on pouvait résumer ainsi la tâche essentielle : redécouvrir l’élément olympien du Nord et mettre en relief les valeurs et les idéaux qui s’y rattachent.

Mais cela supposait l’élimination préliminaire d’un certain nombre de confusions et de mésinterprétations qui, tant en Allemagne qu’en Italie, ont été à la base de quelques idées fausses. Ceux qui les soutenaient affirmaient qu’il pouvait bien y avoir entre les deux pays une communauté d’intérêts politiques contingents, mais qu’au fond il y avait un abîme infranchissable entre la romanité et le germanisme nordique.

Ces idées venaient visiblement d’une conception arbitraire et unilatérale, à coup sûr falsificatrice, de l’esprit nordique et germanique, à laquelle faisait pendant une interprétation non moins unilatérale et artificielle de la romanité, interprétation qui exprimait notamment l’animosité d’un catholicisme sectaire. C’est ainsi qu’un universitaire ayant une réputation de germaniste, Guido Manacorda, reprenant certains thèmes polémiques de quelques catholiques rationalistes français, comme par exemple Henri Massis, avait cru pouvoir caractériser l’opposition entre germanisme et romanité par la formule « Forêt et Temple ». La « Forêt », c’est-à-dire la nature placée au-dessus de l’esprit ; la recherche de la vérité dans les couches infra-rationnelles de l’être ; la liberté comprise comme déchaînement élémentaire, la vision tragique et romantique du monde, la religion de l’éternel devenir, le panthéisme, l’immanentisme, la révélation naturelle, l’individualisme, l’affirmation du sang, du peuple et de la race contre l’État et tout ordre positif, etc. – tel serait le contenu du germanisme. Le « Temple » : l’esprit placé au-dessus de la nature, la recherche de la vérité dans les limites de la raison humaine sous la direction d’une révélation divine, la ligne, la forme, le sens classique de la mesure, la transcendance théiste, l’ordre surnaturel et l’idéal de la clarté, l’idéal de l’État et de la hiérarchie, etc. – tel serait le contenu de la romanité.

Or, il se trouve que tout cela sent le parti-pris et atteste une incapacité fondamentale de discrimination objective. En ce qui concerne les faits dans le domaine des orientations existentielles et des dispositions naturelles, ce qui devrait logiquement dériver d’une opposition de ce genre, si elle était vraie, est ouvertement contredit par les éléments du germanisme et de l’esprit prussien que nous avons mentionnés plus haut et qui ont été jugés susceptibles d’agir favorablement sur l’esprit et le caractère italiens. Du côté catholique, on insiste sur l’« individualisme » propre au protestantisme. Cela peut être juste sur le plan théologique, mais ne l’est pas du tout sur le plan pratique, car malgré la Réforme, les peuples d’Europe centrale et du Nord ont gardé une disposition innée pour la discipline, l’ordre, le respect de l’autorité, alors que les peuples latins catholiques sont notoirement caractérisés par l’individualisme, l’anarchie et l’indiscipline.

En revanche, on peut se demander jusqu’à quel point le romantisme est un trait essentiel de l’esprit allemand. On pourrait en dire autant de ce que Spengler a appelé l’« esprit faustien », tout en rappelant qu’il n’a pas rapporté cet esprit au seul germanisme, mais à toute la civilisation « occidentale ». Pour nous, romantisme et « esprit faustien » doivent être considérés comme des déviations plutôt que comme des éléments primaires et originels de la substance germanique. Nul ne peut contester le rôle qu’ont joué, par exemple, Wagner et le wagnérisme dans la récente culture allemande, non sans retombées politiques d’ailleurs, puisque Wagner fut parfois absurdement adulé dans le cadre du national-socialisme. Mais, ce qui importe ici, ce qui est significatif, c’est que Wagner, utilisant le droit de l’artiste (du moins de l’artiste moderne) de traiter comme bon lui semble une matière donnée, a puisé aux thèmes des anciennes traditions nordico-germaniques et à ceux du Moyen Age allemand (y compris aux légendes du Graal et de Lohengrin, le « chevalier au cygne »), mais s’est rendu coupable de déformations et de manipulations regrettables qui ne peuvent pas ne pas frapper et étonner quiconque, disposant de points de référence traditionnels adéquats, possède des connaissances sérieuses dans ce domaine. Cela n’empêche pas de reconnaître que lorsqu’on remonte aux origines, c’est-à-dire aux vieilles traditions nordiques et germani- ques, deux choses font obstacle à une clarification et expliquent, à défaut de les justifier, des confusions comme celles que nous avons signalées. La première, c’est l’état fragmentaire et souvent impur dans lequel certaines conceptions indo-européennes (parfois même d’origine hyperboréenne) ont été transmises par les traditions nordiques et germaniques. La deuxième se rapporte aux répercussions qu’ont eues, dans ces traditions, des souvenirs mythologisés et transposés de faits appartenant aux temps primordiaux.

Pour nous faire comprendre, nous devrons nous arrêter brièvement sur ce second point. Dans l’« héroïsme tragique », dans ce sentiment de la vie tout à la fois sombre, déchaîné et sauvage qui serait donc, selon certains, inhérent à l’âme nordique, il faut voir en fait des traces de tout ce qui a trait à l’écroulement d’une très ancienne civilisation. On sait combien certains, à partir de Wagner, ont divagué sur le « crépuscule des dieux ». Or, le vieux terme nordique, ragna-rökkr, doit en réalité être traduit – de façon moins romantique mais plus juste – par « obscurcissement du divin » (les « dieux » et le « crépuscule » ne sont que de simples images mythologisées). II ne s’agit donc pas ici de se référer à la vision du monde spécifique d’une race ou d’une civilisation données, mais bien à des événements, à des faits qui rentrent dans le cadre historique et, en partie, dans le cadre cosmique, cadre envisagé par les anciens enseignements, que connut aussi l’Antiquité classique, relatifs aux quatre âges du monde (par exemple, l’âge du bronze et du fer chez Hésiode correspond à l’âge du « Loup » de la tradition nordique des Eddas). Mais il faut mettre en évidence ceci : au-delà de ces souvenirs, du caractère tragique et sauvage de ces farts, l’âme nordique, elle aussi, a connu une vérité plus haute. Celui qui possède la préparation nécessaire reconnaît facilement que dans la mythologie même des Eddas l’essentiel ne correspond pas au pathos de l’apparition des forces élémentaires déchaînées et au combat contre elles, ni à certains détails des sagas qui se ressentent d’ailleurs de superstitions populaires et d’influences étrangères. L’essentiel, dans la tradition en question, se rapporte en revanche à des contenus fondamentalement « olympiens ». On rappellera, pour la démonstration, l’idée du Midgard, qui reflète la conception d’un centre suprême et d’un ordre profond du monde, et qu’on peut déjà considérer, d’une certaine manière, comme la base métaphysique de l’idée d’empire ; puis le symbolisme du Walhalla comme mont dont la cime glacée et brillante resplendit d’une éternelle clarté plus forte que toutes les nuées, sans oublier le thème de la Lumière du Nord sous ses nombreuses variantes. On trouve en premier lieu le symbole du siège d’or de Gladsheim, « plus brillant que le soleil » ; le château royal d’Oegier qui accueille les Ases et dans lequel l’or – symbole traditionnel de tout ce qui est incorruptible, royal et solaire – exprime la puissance d’une lumière ardente ; l’image de la demeure céleste de Gimlé, « plus belle que toute autre et plus resplendissante que le soleil », qui « subsistera même quand ciel et terre déclineront » – et ainsi de suite. Dans ces thèmes, et dans beaucoup d’autres, malgré leur caractère fragmentaire, un regard entraîné découvre obligatoirement le témoignage d’une dimension supérieure de la vieille mythologie nordique. Et la conclusion suivante s’impose : tout comme l’homme de l’Antiquité classique, l’homme nordique et germanique a connu un ordre supérieur au monde du devenir et à une réalité tragique et élémentaire. Selon la Völuspa et le Gylfagynning, après le ragna- rökkr apparaissent un « nouveau soleil » et « une autre race » ; les « héros divins », les Ases, reviennent sur l’Idafels et retrouvent l’or qui symbolise la tradition primordiale de l’Asgard lumineux et l’état originel. Au-delà des brouillards de la « Forêt » règne donc une lumière plus pure. II y a quelque chose de plus fort que le devenir et la destruction, que la tragédie et le feu, que le gel et la mort. Rappelons-nous les mots de Nietzsche : « Au-delà de la glace, du nord, de la mort – notre vie, notre joie ». Ceci est vraiment l’extrême profession de foi de l’homme nordique, une profession de foi qu’on peut qualifier, en dernière analyse, d’olympienne et de classique.

Lorsqu’on a précisé ce point, on s’aperçoit que de multiples scories se sont accumulées sur la tradition originelle de la Lumière du Nord, en partie à cause des contingences historiques, en partie sous l’effet de certaines élucubrations poétiques et romantiques. Nous pûmes donc parler d’une « redécouverte du monde olympien nordique », pour laquelle il est indispensable d’agrandir la perspective et d’adopter des points de référence plus élevés. En effet, Günther lui aussi a admis que pour connaître la vraie tradition nordique nous ne pouvons pas nous contenter d’étudier les croyances des Germains, croyances sur lesquelles – selon ce spécialiste – « nous possédons malheureusement trop peu de documents et qui datent d’une période où elles avaient plus ou moins subi l’influence des conceptions religieuses de l’Asie Mineure, de la Méditerranée et de l’Europe occidentale, c’est-à-dire de cette Europe qui s’était déjà fortement éloignée, avec le druidisme, de la religiosité indo-européenne d’origine purement nordique » . C’est à travers les formes les plus pures, originelles, que ce même esprit indoeuropéen avait revêtues chez d’autres peuples issus de la même souche qu’on peut trouver – toujours selon Günther – des éléments plus probants pour comprendre l’essence même des traditions germaniques. Et, pour ce faire, cet auteur ne se réfère pas seulement aux anciennes civilisations de l’Inde, de la Perse et de la Grèce, mais aussi aux anciennes traditions italiques .

C’était à partir de cela que nous avions formulé notre thèse : certains éléments de la romanité pouvaient aider une élite germanique en lui faisant reprendre conscience de la composante « olympienne » de la tradition nordique ; ils pouvaient aussi servir de base commune à une éventuelle action de restauration et de rectification des deux cultures. Dans certains milieux allemands cette mise en valeur de l’élément romain pouvait et peut encore (en admettant que de telles questions puissent encore se faire jour dans l’Al- lemagne d’aujourd’hui, celle du « miracle économique ») rencontrer une forte résistance. On ne peut pas nier qu’il y ait eu dans la culture allemande un certain animus anti-romain, sous une forme politique avec le Kulturkampfentrepris par Bismarck pour réaffirmer l’autorité de l’État contre les ingérences de l’Église catholique, et comme écho lointain de la polémique luthérienne. Et cet animus a fourni des prétextes à ceux qui se sont arrêtés, en Italie, à l’idée d’une opposition irréductible entre romanité et germanisme.

Pour éliminer toute équivoque il faut donc être précis et dire de quelle romanité on parle. On s’est fait trop souvent de Rome, en Italie, une idée abstraite, une réminiscence humaniste, un objet de rhétorique. La qualité primordiale de Rome a été négligée trop souvent – de cette Rome qui est un mystère auguste des origines, qui contient et contiendra toujours une puissance d’évocation, de cette Rome qui n’est pas pur concept historique ou structure juridique séculaire, mais au contraire un ordre où ne sont pas en vigueur de simples valeurs humaines, où règnent aussi des puissances, des figures divines et des dominations : un monde de tension métaphysique, un univers solaire, un élitisme, une réalité olympienne et héroïque. Ordre, lumière, virilité et action pures. Avec en plus l’idée de l’État, de l’Imperium. Telle est pour nous la vraie romanité, qui ne doit pas être considérée comme le miracle d’une création isolée surgie du néant, mais comme un aboutissement dans le cycle global des civilisations et des peuples indo-européens : non comme un commencement mais comme une renaissance, comme la réapparition, par des voies mystérieures, d’un héritage primordial qui, après s’être perdu dans les contingences et le chaos ethnique du monde méditerranéen archaïque, se remanifesta et s’éleva à un niveau que la Grèce, en raison de l’absence chez elle d’une solide conception politique, ne put jamais atteindre, si l’on excepte l’épopée foudroyante et éphémère d’Alexandre le Grand. C’est ainsi que nous voyons la grandeur romaine caractérisée par des symboles qui sont aussi nordiques et hyperboréens : l’aigle, le loup, la hache ; c’est ainsi que l’antique ius sacrum et l’ius civile romains présentent des affinités particulièrement significatives avec les formes juridiques de toutes les anciennes civilisations indo-européennes ; c’est ainsi que le flamen dialis, figure tout à fait typique du plus ancien sacerdoce romain, apparut comme une « statue vivante de la divinité » et fut en relation étroite avec l’idée romaine de l’État, tout en présentant les mêmes traits que les représentants de la plus haute caste sacerdotale de l’ancienne civilisation indo-aryenne. Et cette tradition, en dépit d’innombrables contingences et faiblesses, résiste au cours des siècles et éclaire même la période impériale tardive à travers figures, mythes et événements historiques. Comme nous l’avons rappelé, au-delà du César dicta- teur, il y eut le César qui put dire dans sa jeunesse, selon Suétone, que sa lignée unissait la majesté des rois au sacré des dieux, dans le pouvoir desquels se tiennent ceux qui sont des dominateurs d’hommes ; il y eut le César vénéré non comme individu, mais comme « vainqueur perpétuel », force supra- personnelle du destin romain. En Auguste le monde antique reconnut un personnage tout aussi fatidique ; une relation significative fut établie entre sa personne, le culte de la lumière à Delphes, l’idée apollinienne d’origine hyperboréenne et le personnage symbolique d’Oreste en tant que champion d’un nouveau droit viril, ouranien, contre le monde chthonien pélasgique et pré-indo-européen des Mères et des forces élémentaires. Un instinct confus mais fort fit d’ailleurs pressentir dans cette phase de la romanité un retour ; le retour de l’âge d’or primordial, qui n’est que la forme mythologique revêtue par le souvenir du cycle .originel de la race dont sont issus les différents peuples indo-européens antiques.

Si l’on a pu parler d’une aeternitas Romae, cela n’a donc rien d’une formule de rhétorique. II s’agit ici de l’idée que ce qui est originel possède une éternelle jeunesse et se situe sur un plan virtuellement supérieur à la condition temporelle, à l’« histoire ». Mais de cela dérivent aussi des contenus précis sur le plan de la réalité historique et politique. La caractéristique de Rome par rapport àla Grèce, c’est son étroite relation avec l’idée d’empire et avec le principe d’un ordre universel, chose qui autorise d’ailleurs un parallèle avec la vieille civilisation iranienne, dont le fondement métaphysique était le mazdéisme. Le symbole romain, essentiellement, c’est celui d’un ordre qui tire sa plus haute légitimité de contenus olympiens, qui participe donc de la lumière aryenne et olympienne, de quelque chose de fatidique et d’intemporel. En même temps, ce symbole renvoie à une puissance humaine extrême, à un idéal de justice terrestre et de « paix triomphale ».

Lorsqu’on envisage l’idée politique romaine, il ne faut donc pas accorder trop d’importance à des formes juridiques autonomes, notamment aux formes affaiblies et universalistes, au sens négatif de l’universalisme du Bas Empire, formes qui allaient être idolâtrées par la suite. Ce sont justement ces dernières qui ont fourni un prétexte à une certaine polémique allemande anti-romaine, hostile à un droit « fait de paragraphes » (et qui était inexistant dans le droit romain originel). Sur le plan politique, ce qui est plus important à Rome, c’est le principe et l’idée de l’État par opposition à l’ordre naturaliste qui renferme ce qui est simple ethnos, peuple, nation et race – mais nous n’avons pas besoin de répéter ici ce que nous avons dit ailleurs sur les deux principes, la « forme » et la «matière », l’un masculin, l’autre féminin, qui agissent dans l’ordre politique et social, donnant naissance à diverses organisations de la société selon la prédominance d’un des deux principes.

Ceci était un point particulièrement décisif dans la conjoncture historique d’hier, et l’idée romaine semblait pouvoir corriger un des aspects les plus négatifs du mouvement allemand, car celui-ci avait tendance à mettre l’accent sur le Volk et sur ce qui est völkisch, deux termes ambigus puisque Volk peut signifier aussi bien le « peuple » (peuple-masse) que la « nation » ou la « race ». On avait vu apparaître une véritable mythologie de la communauté raciale- populaire qui était considérée, sous l’influence d’une conception foncièrement naturaliste de la race, comme l’élément moteur, le fondement sur lequel devaient s’appuyer toutes les formes politiques, éthiques et culturelles. Ce mythe se voyait conférer une dimension plus large avec l’idée de Reich, qui avait la même base ; on accordait à une nation et à une race données une fonction supérieure de direction, de souveraineté et d’ordre, mais tout cela n’était fécondé ni porté par un principe spirituel, tout cela manquait d’une véritable légitimité. D’où un glissement vers des formes populistes et collectivisantes, auxquelles s’associaient ce que Vico avait appelé l’« arrogance des nations », une suffisance nationale-socialiste qui prétendait maladroitement s’inspirer de la doctrine hégélienne du peuple-guide.

Mais il y avait à ce sujet un contraste évident entre le nouveau Reich – le Troisième Reich – et la précédente tradition politique allemande. On sait en effet qu’à l’origine la Prusse naquit en tant que forme sécularisée d’un État créé par un Ordre, l’Ordre des Chevaliers Teutoniques, et que l’État fut plus tard l’animateur du prussianisme et garantit, avec les Hohenzollern, l’unité de la Prusse. A l’époque de la constitution de l’empire allemand, du Deuxième Reich, sous l’égide de Bismarck, les vieilles forces conservatrices dénoncèrent le caractère purement « naturaliste » et subversif de l’idéologie « nationale » ; Bismarck, pour sa part, lui qui ne croyait ni à la nation ni au Volk, vit dans le loyalisme dynastique la base solide et authentique, éthique et spirituelle, de l’empire. Toutefois, même sous le national-socialisme, parmi ceux qui avaient été les partisans d’une « révolution conservatrice » et qui avaient forgé eux-mêmes le terme de « Troisième Reich », il y avait des éléments qui, tout en soutenant le nouveau régime, faisaient toujours valoir ces points de référence supérieurs. On pourrait citer par exemple Christof Steding, qui remarqua que « seuls l’État et l’empire peuvent arracher un peuple à la condition d’un être-en-soi qui sommeille et conférer une existence objective à la communauté de sang et de race ». Nous avons déjà rappelé la distinction établie par Steding : ce sont les « hommes » qui se déclarent pour l’État et l’empire, ce sont les esprits possédant des affinités « matriarcales » qui choisissent le « peuple », le Volk ; c’est là une distinction profonde, qui touche à l’essence même des individus. « Afin qu’une nation ou une race atteigne le plan supérieur auquel correspond l’idée d’État et d’empire, il faut qu’elle soit frappée et transformée par la « foudre d’Apollon » », et cette loi ne souffre pas d’exceptions. « Même le sang nordique et aryen – affirmait Steding – a besoin de cette fulguration, de cette transformation, d’une catharsis le menant d’obscures coalescences naturalistes au plan de l’esprit où se réalise la vie politique et étatique mondiale » .

La « race de Rome » peut être légitimement considérée comme type de celles qui furent transpercées, dans le monde antique, par la « foudre d’Apollon », au point d’incarner un principe que le monde méditerranéen antérieur avait vainement cherché à conduire à la victoire. On pouvait se référer pour cela à la reconstitution géniale de l’histoire secrète du monde méditerranéen antique qu’avait faite Bachofen. Si l’idée apollinienne et paternelle, avec toutes les valeurs éthiques, sociales, juridiques et politiques qui s’y rattachent, parvint à s’affirmer victorieusement face à l’univers ambigu du tellurisme, du dionysisme et du matriarcat spirituel paléo-méditerranéen, elle le dut précisément à l’oeuvre de Rome. Avec celle-ci, on n’est donc pas du tout en présence d’un positivisme juridique sans âme et d’une « idolâtrie de l’État ». La domination exercée, à Rome, par l’État et le droit sur la simple matière formée par le « peuple »(7)eut un fondement sacré. Elle signale la présence et la victoire d’une race centrée sur l’élément viril et paternel, qui affirme le principe lumineux (lié au culte de Jupiter Optimus Maximus) – intimement apparenté à l’idéal nordique du Midgard et au symbolisme de la « Lumière du Nord » – non, comme en Grèce, sur le plan d’une spiritualité où le mythe est presque toujours associé au supra-monde et susceptible d’affadissement esthé- tique, mais sur le plan d’une réalité historique mondiale : l’Empire.

Quand on adopte un tel point de vue, les rencontres qui se produisirent dans l’histoire entre la tradition romaine et la tradition nordico-germanique, par exemple au Moyen Age, se présentent alors sous un éclairage différent. Pour l’ensemble du Moyen Age, la situation peut être décrite ainsi : l’élément proprement germanique servit à réveiller çà et là en Italie les dispositions venant d’un héritage très proche et présent depuis les origines latines ; la tradition romaine, de son côté, vivifia sous certains de ses aspects un héritage spirituel souvent oublié parmi les populations nordiques et germaniques de la période des invasions. C’est ce qui explique la fascination exercée par la romanité, même par ses formes crépusculaires, sur les premières lignées germaniques. Ces races qui s’avançaient sur la scène de la grande histoire avec une réserve de forces non corrompues auraient certainement pu renverser ce qui restait de la puissance politique romaine et de son symbole spirituel, si un instinct obscur mais clairvoyant ne leur avait fait pressentir et découvrir des traces d’un esprit proche du leur. Ce qui vaut aussi sur le plan de l’idée d’État et qui autorisa Steding à écrire : « Jusqu’alors, dans notre monde occidental, l’État romain avait été le plus achevé et se présentait comme le type presque idéal de l’État conçu par l’esprit nordique ; il n’est donc pas étonnant qu’il ait été reconnu comme un modèle : même par des hommes qui, comme les Allemands du Moyen Age, se méfiaient de tout ce qui ne venait pas d’eux- mêmes… Et un seul regard jeté sur les visages de nos prédécesseurs, dans la mesure où nous sont parvenues d’eux images ou statues, suffit à nous convaincre que la soi-disant  » dénaturation  » romaine n’eut rien de nocif pour eux, car ces hommes nous semblent bien plus virils, conscients, solides et sains que nos contemporains qui n’hésitent pas à nier une bonne partie de notre héritage allemand ». Ici, remarquait Walter Franck, l’héritage de Widukind, le chef des Saxons, « se heurta à la tradition impériale forgée à l’image de Rome qui, avec Charlemagne, par le fer et par le sang comme pour tout grand bouleversement de l’histoire mondiale, contraignit pour la première fois à l’unité le monde chaotique et dispersé des peuples germaniques » . Mais il ne faut pas négliger non plus la part spirituelle de ce processus. On peut éventuellement parler de « dénaturation » à cause de la « conversion » et de la christianisation des peuples germaniques, mais cela permit aussi à un vieil héritage nordique et aryen de se réveiller au contact de Rome, prélude à la création de cette grandiose civilisation romaine-germanique, animée d’une véritable tension métaphysique, que fut le Moyen Age gibelin.

Dans cette perspective, une tradition à la fois romaine et germanique pouvait servir de base à des rencontres, à la définition des vocations et à la rectification des déviations idéologiques que contenait le national-socialisme. Une de ces déviations, c’était le procès intenté au Premier Reich, au Saint Empire romain, dont la transcendance et l’universalité étaient naturellement incompatibles avec l’idéologie du Volk. Ce que nous avons dit plus haut élimine une telle équivoque et toute mésinterprétation, fait apparaître le phénomène impérial médiéval comme un de ces cas typiques où le Volk, la nation-race, n’est pas niée mais acquiert une dimension supérieure – exprimée par l’image de la « foudre d’Apollon » -, dimension également attestée par les attributs sacrés des souverains de cette époque, et indispensable à l’accomplissement d’une grande mission. Évidemment, en rapport avec une période récente, cette relecture du germanisme aurait permis un approfondissement en remettant en cause la mythologie du peuple-race comme élément premier d’une organisation politique et en montrant le carac- tère involutif d’une structure politique dont le centre était occupé par une figure quasiment populiste tirant précisément du Volk sa force charismatique et son autorité, par opposition à la légitimité de toute souveraineté traditionnelle.

Dans certains milieux extrémistes, il y avait en plus l’équivoque des velléités « néo-païennes ». Certes, la formule « lutte pour la vision du monde » (Kampf um die Weltanschauung) avait sa raison d’être. Pour qu’un mouvement soit vraiment créateur, il est nécessaire qu’il dispose, au-delà de sa seule idéologie politique, d’une vision du monde et de la vie. II était également normal de remettre en question certaines conceptions généralement admises et liées au christianisme. Le courage qui avait manqué au fascisme italien – lequel s’était bien gardé, tout en évoquant les symboles romains, de se demander dans quelle mesure la reprise de ces symboles comme base d’une nouvelle vision du monde était compatible avec les conceptions chrétiennes, et s’était donc arrêté à un respect obséquieux du christianisme et à des positions de compromis – ce courage, certains milieux allemands l’avaient eu. Malheureusement, leur « paganisme » était quelque chose d’on ne peut plus artificiel et confus, sans aucun rapport avec le contenu effectif des traditions indo-européennes pré- chrétiennes ou non chrétiennes. Ces milieux n’étaient pas préparés pour un vrai retour aux origines dans le cadre de la « lutte pour la vision du monde ». La déformation de nombreux thèmes, la politisation maladroite de certaines données étaient particulièrement nettes dans le fameux livre d’Alfred Rosenberg, Le mythe du XXe siècle, qui faisait alors autorité. Quand en plus on sympathisait avec ceux qui prônaient une « doctrine naturelle de l’esprit » associée à la mystique du sang et de la vie, avec ceux qui professaient un irrationalisme semblable à celui que nous avons critiqué dans un précédent chapitre, avec ceux qui se permettaient de déclarer « non aryenne » toute doctrine de la transcendance et même toute forme de haute ascèse, alors la tendance régressive devenait évidente. Ce néo-paganisme traduisait une vision tout à fait naturaliste de l’existence, semblable à celle des civilisations antérieures à la venue des dieux olympiens indo-européens. II n’y avait donc rien d’étonnant à constater la présence, parmi ceux qui se proclamaient « païens » et appelaient de leurs voeux une nouvelle religion nationale allemande, des auteurs invoquant le retour au matriarcat (Bergmann) ou se référant à la vision du monde des Pélasges (Klages), c’est-à-dire à ce peuple paléo-méditerranéen auquel s’opposa la Grèce dorienne et apollinienne et qui, en Italie, fut rattaché à la partie plébéienne de l’État romain. Un autre trait était tout aussi suspect : certaines organisations du régime national-socialiste, en même temps qu’elles défendaient l’idéal typiquement viril de l’Ordensstaat, de l’État dirigé par un Ordre, non par une classe de politiciens démocrates, des chefs de parti ou des démagogues, idéalisaient la femme comme mère, la fonction maternelle.

Or, au sujet de cette tendance « néo-païenne » allemande responsable de ces déviations, de ces incompréhensions et de ce primitivisme, l’important était de montrer qu’on pouvait prendre position contre elle sans s’appuyer sur le christianisme ou sur les lubies du genre « Forêt et Temple », mais à partir des véritables origines indo-européennes, aryennes. Sous certaines conditions et dans certaines limites, indiquées plus haut, la romanité offrait des références valables pour qualifier, rectifier et rappeler à la nécessaire discipline de l’esprit dans le domaine de la « lutte pour la vision du monde » et de la relecture de l’histoire européenne, en tant que telle légitime, propre à ce combat.

Nous ferons encore allusion à un dernier point. Dans l’histoire, Nord et Sud ont fait l’objet d’une nostalgie qui a rarement connu un équilibre. On trouve d’ailleurs ici une situation curieuse. Alors que la nostalgie du Sud est essentiellement « physique » et sentimentale, la nostalgie du Nord est avant tout métaphysique et spirituelle. Aujourd’hui encore, l’homme originaire d’Europe centrale et du Nord a la nostalgie du Sud, soit en tant qu’humaniste, soit parce qu’il recherche le soleil et le bien-être du corps, un certain cadre pittoresque et, pour lui, exotique. La nature de la nostalgie du Nord qui se manifesta parfois parmi les peuples méditerranéens de l’Antiquité fut bien différente. Pour eux, c’était au Nord du monde que se trouvait la mystique « île Blanche », la terre sacrée des Hyperboréens, Thulé, conçue comme île solaire – Tule a sole nomen habens. Ils croyaient que dans le Nord vivait encore, plongé dans le sommeil, Cronos, le dieu symbolique de l’âge d’or, des temps primordiaux, à tel point que les Anciens appelaient l’actuelle mer arctique la « Mer Chronide ». Dans le Nord, le « soleil de minuit » leur offrit le symbole physique du plus profond mystère de l’Antiquité méditerranéenne, celui de la lumière intérieure qui apparaît lorsque décline la lumière sensible. Avec le phénomène d’un jour pratiquement privé de nuit, le Nord leur sembla être la terre la plus proche de celle de la lumière perpétuelle. On rapportait qu’un empereur romain avait mené ses légions aux extrêmes confins de la Bretagne – moins en quête de lauriers militaires que pour connaître par avance, dès cette vie, la déification qui attendait les souverains romains après la mort et pour contempler de près le roi des dieux qui, pourtant, selon une autre tradition et un autre mythème, résiderait également dans le Latium, la terre de Rome.

Cela semble donc confirmer que le souvenir du monde olympien nordique, devenu obscur dans les traditions germaniques successives, resta encore présent parmi les peuples méditerranéens d’origine indo-européenne. Dans cet héritage primordial – nous l’avons souligné – s’enfoncent les racines de la part vraiment éternelle de la romanité. On pouvait donc estimer que l’homme germanique, en se servant de cette romanité pour se donner une conception du monde anti-romantique, claire, sévère, virile et simultanément libre et souveraine, ne se serait pas éloigné de lui-même mais aurait été reconduit à l’élément profond, originel, de ses propres traditions. D’un côté, cela aurait favorisé la réalisation des potentialités positives du mouvement allemand, en paralysant les potentialités négatives à travers une reprise active du symbole de la « révolution conservatrice » ; de l’autre, cela aurait permis de surmonter des oppositions unilatérales et tendancieuses entre les deux cultures, prélude à une entente réelle entre les élites des deux peuples. Car la nostalgie de l’âme nordique pour les clartés méditerranéennes peut aussi dépasser le plan de l’esthétisme et du naturalisme pour acquérir le sens plus profond d’une impulsion spirituelle qui cherche à saisir, dans le domaine de la réalité physique, le pressentiment d’une réalité métaphysique.

Caractère classique de l’action dominatrice. Méfiance pour tout abandon de l’âme. Volonté d’une catharsis héroïque. Affirmation de toutes les valeurs du réalisme, de la discipline et de la force pure, du cosmos contre le chaos, de ce qui est plus-que-vie face à la simple vie, d’une vision claire et lumineuse par opposition à tout ce qui est obscurément animique, instinctif et naturaliste ; forme, hiérarchie, limite comme signes d’un infini se possédant lui-même, État, Empire, idéal d’organisations ascétiques et guerrières comme autant de nouveaux Ordres – tout cela est au-delà du Nord et du Sud, tout cela est « aryen » et « romain » : ce sont les caractéristiques de tout grand cycle créateur, de toutes les grandes races marquées par le destin, lorsqu’elles sont à leur apogée.

Malheureusement, dans l’Europe prostrée d’aujourd’hui, exposer de telles idées, évoquer de tels symboles a-t-il encore un sens ?



Julius Evola. L’arc et la massue.