Liberté du sexe et liberté par rapport au sexe (II).

Nous pouvons passer maintenant à un aperçu sur les théories de Wilhelm Reich, un disciple viennois de Freud, dont il se détacha toutefois en procédant à une révision « hétérodoxe » de quelques dogmes fondamentaux du maître, avec des prolongements dans le domaine de la vision du monde et sur le plan politique et social.

Dans la formulation définitive des idées de Reich, le centre en est occupé par le concept d’orgone ou énergie orgonale (termes forgés en référence à l’orgasme érotique). L’idée première, c’est que dans la sexualité et l’expérience sexuelle se manifeste une énergie supra-individuelle, une force universelle. Tout cela est juste et pourrait mener à un plan supérieur à celui de la psychanalyse. Cela recoupe d’ailleurs un enseignement traditionnel fondamental qui a trouvé une expression typique dans la doctrine indienne de la kundalinî : celle-ci est une force, non exclusivement biologique, qui se trouve à la racine de l’organisme et qui entretient une relation particulière avec le sexe et la fonction génésique en tant qu’elle est une manifestation immanente de la Çakti universelle dans l’homme. La Çakti est un des deux termes de la « dyade métaphysique » ou « couple divin », elle est la force créatrice du dieu, figurée comme son « épouse », l’énergie vitale, contrepartie « féminine » du pur principe « être », le « mâle divin ».

Cette référence à la métaphysique traditionnelle est d’autant plus importante qu’elle permet de voir clairement que chez Reich des erreurs et des déviations se mêlent à une heureuse intuition. Au-delà du plan individuel psychologique propre à la psychologie et à la psychanalyse courantes, Reich considère donc un plan supraindividuel en parlant d’une « énergie orgonale » cosmique ; mais il faut tout de suite remarquer qu’il ne se réfère pas, en cela, au plan métaphysique. II veut trouver au contraire cette puissance dans l’univers physique, dans la nature, comme s’il cherchait une sorte d’électricité (Reich parle en effet d’une « bio-électricité » et du « bion », qui serait une forme de transition entre matière anorganique et matière organique) pour finir par croire, d’ailleurs, qu’elle est répandue dans l’atmosphère. C’est pourquoi, après de coûteuses recherches en laboratoire sur des substances physiques, il en était carrément arrivé à imaginer des condensateurs d’« énergie orgonale » et des « cabines orgonales » pouvant être utilisées à des fins thérapeutiques. Reich développe ainsi la théorie psychanalytique des refoulements : les névroses, les psychoses et autres troubles psychiques auraient pour cause des arrêts ou engorgements (des « stases ») de l’énergie orgonale dus à des barrages (les « cuirasses ») présents chez l’individu, barrages essentiellement psychiques et caractériels, mais pouvant se traduire aussi dans des phénomènes musculaires et physiologiques. Et certaines maladies, y compris le cancer, n’auraient pas d’autre cause.


Cette généralisation de la théorie des refoulements repose aussi sur une autre idée : il n’y a pas que des refoulements provoqués par une abstinence sexuelle forcée due à des circonstances extérieures, il y a également des refoulements liés à l’« impuissance orgasmique », qui viendrait donc s’ajouter aux autres formes d’impuissance communément admises (impuissance érectile et impuissance éjaculatoire). L’impuissance orgasmique serait due à une angoisse du plaisir qui empêche un orgasme sexuel complet et qui, en créant une « cuirasse protectrice » caractérielle, ou barrage défensif du Moi, provoque l’engorgement des charges d’énergie orgonale, source de tout malheur.


A partir de ces prémisses Reich en vient à une interprétation ad hoc de toute l’histoire de l’humanité civilisée, caractérisée depuis des millénaires, selon lui, par d’analogues cuirasses et barrages à grande échelle contre la « décharge orgasmique » complète vers laquelle se précipite la vraie vie. II parle de « l’assassinat de la vie perpétré par l’animal humain cuirassé », identifie la « perte du paradis » à la « perte du parfait fonctionnement vital chez l’homme » (qui serait obtenu par le plein exercice de la sexualité). « Puisque toute vie sociale a été, au cours des derniers millénaires et pour des raisons bien précises, un type de vie secondaire cuirassée, négatrice du bonheur [du bonheur sexuel essentiellement], elle a pris soin d’éliminer, de détruire par le fer et le feu, par la diffamation et la dégradation, toute forme de vie primaire, dangereuse pour son existence. Elle a compris, d’une manière ou d’une autre…, qu’elle perdrait et cesserait d’exister si la vie primordiale revenait sur la scène bio-sexuelle ». La haine et la lutte bien organisée contre la force de vie, c’est- à-dire contre l’énergie orgonale, identifiée ici à la source même de la nature et de la vie, seraient à l’origine des convulsions multiples d’une vitalité refoulée et frustrée jusqu’aux formes représentées par les psychoses, le crime, l’alcoolisme. La décharge orgasmique interdite engendre aussi la fureur destructrice ou bien, en raison d’une pression insoutenable, le désir d’évasion, le désir du nirvâna (tel que Reich le conçoit) comme succédané de la liberté qui aurait été le fruit de la parfaite satisfaction génésique.

Reich débouche donc sur une sorte de religion de la vie fondée sur la sexualité et sur une éthique d’abandon total à cette dernière, toutes les structures des civilisations et des sociétés supérieures étant dénoncées comme autant de cuirasses défensives, hystériques et névrotiques. La conséquence logique, c’est l’appel à la « révolution sexuelle ». Ici, l’arrière-plan régressif de toute cette sexologie moderne, avec la conception appauvrie et unilatérale du sexe qui en est l’origine, est bien visible. C’est en connaissance de cause que nous avons rappelé plus haut l’enseignement traditionnel qui place à l’origine de la sexualité une force primordiale. Mais celle-ci n’est qu’un des deux pôles de la dyade métaphysique, le principe « féminin » de la vie et de la nature – Çakti ou Prakritî – ayant pour contrepartie le principe de l’« être », Çiva ou Purusha. Des théories comme celles de Reich se ramènent donc à une exaltation anarchique et à une absolutisation d’un seul des deux principes du monde, en prônant un déchaînement total et effréné du sexe contre tout ce qui, en réalité, n’est en rien la conséquence d’une « cuirasse névrotique », mais correspond normalement à l’action sur le plan humain du pôle « masculin » de cette dyade – selon l’image mythologique du dieu mâle seigneur de la Çakti, c’est-à-dire de la force-vie primordiale. Et la manifestation du dieu mâle, c’est tout ce qui est « forme » au sens supérieur, immutabilité, ordre qui dépasse la nature.

A cause de son ignorance – due, évidemment, à son idiosyncrasie – de tout ce domaine, Reich se retrouve nécessairement devant un mystère impénétrable. Car même si l’on interprète, chose grotesque, toutes les formes éthiques, politiques, sociales et religieuses comme des barrages contre la « vie » et l’impulsion orgonale cosmique, étant donné que ces mêmes formes existent et appartiennent d’une manière ou d’une autre à la vie, il faut se demander quelle en est l’origine profonde et véritable. A ce sujet, Reich avoue son ignorance. II écrit textuellement : « Le problème de savoir comment seule l’espèce humaine, parmi toutes les espèces animales, a développé sa cuirasse se pose toujours, n’est pas résolu ». II renonce à toute explication parce que c’est « trop com- pliqué, les faits concrets qui apporteraient une solution sont enfouis dans un passé trop reculé ». En réalité, il n’est pas besoin d’explication empirique à partir du cours de l’histoire ; il faudrait définir, a priori, cette possibilité se manifestant avec tant de puissance et de constance dans l’espèce humaine contre une Vie dont Reich voudrait faire le fondement unique et primordial de l’univers. Mais la seule explication valable est fournie précisément par l’existence de l’autre pôle de la dyade cosmique, du principe personnifié dans le mythe par la divinité masculine, principe supra-ordonné au principe féminin et agissant dans l’homme, les sociétés et les civilisations comme un pouvoir tout aussi primordial que l’autre, là où Reich n’aperçoit que des produits cuirassés affectés d’impuissance orgasmique et hystériquement ennemis du sexe, « meurtriers de la vie ».

Et si l’on se rapporte au plan émotionnel – auquel on ne peut certes pas accorder une portée universelle coextensive à tout ce qu’il devrait éclairer-, à l’angoisse du Moi devant le plaisir sexuel, encore faudrait-il expliquer cette angoisse. Par endroits, Reich parle de la « peur de se dissoudre dans le plaisir ». L’homme « dès l’origine a dû sentir que sa pulsion génitale lui faisait ‘perdre le contrôle’ et le réduisait à un fragment de nature flottant et convulsif. Il est possible que l’angoisse de l’orgasme vienne de là », ce qui serait aussi l’origine des condamnations religieuses de la sexualité. Or, on est ici bien loin de la pathologie, car il peut s’agir du désir légitime de maintenir sa personnalité en face d’un abandon complet, passif et naturaliste, au sexe, chose qui, pour la personnalité, représenterait justement une lésion, une dissolution. Reicha aussi écrit : « Le désir orgasmique apparaît maintenant comme une expression de cette ‘poussée au-delà de soi-même’… Nous tendons à nous dépasser. Peut-être cela explique-t-il pourquoi l’idée de la mort a été si souvent employée pour désigner l’orgasme. Même dans la mort l’énergie biologique (sic) dépasse les limites de l’enveloppe matérielle qui la tient prisonnière. L’idée religieuse de la ‘mort libératrice’, du ‘trépas libérateur’ acquiert ainsi une base objective. La fonction remplie par l’orgasme dans l’organisme où tout se déroule de façon naturelle réapparaît dans l’organisme cuirassé comme principe du nirvâna ou de l’idée mystique du salut ». Voici donc un autre cas typique de confusion des idées. L’intuition juste concerne l’impulsion à la transcendance incluse dans l’eros et se manifestant dans l’expérience de l’étreinte sexuelle (sous ses aspects « destructeurs », lesquels échappent généralement à la conception primitive de la sexualité propre à des auteurs comme Reich). Mais il s’agit de tout autre chose que d’une « énergie biologique », cette énergie que Reich fait entrer en jeu dans la mort, dans la « chair » et le « corps » dont l’individu cuirassé veut se libérer en « se rédimant », en ignorant sa nature d’être fini au profit de sa « cuirasse », du « tissu qui emprisonne » cette énergie et interdit la solution « naturelle », la décharge orgasmique. La distinction entre un dépassement passif (dont il est bon de se garder) et un dépassement actif, authentique et ascendant (en vue duquel l’enseignement traditionnel a défini un usage particulier du sexe – voir à ce sujet les matériaux recueillis dans notre ouvrage Métaphysique du sexe), ne vient même pas à l’esprit de Reich. L’abandon passif du Moi et la décharge de l’énergie orgonale cosmique chez l’individu par l’orgasme complet – telles sont les limites de la vision de la vie et de l’éthique de Reich.

Nous désirons maintenant étudier comment Reich s’attaque plus spécifiquement aux formes de toute société traditionnelle à partir d’une révision des théories de Freud. Celui-ci avait affirmé que la force motrice fondamentale du psychisme humain, c’est le principe de plaisir (Lustprinzip) ; mais il reconnut par la suite l’existence d’une autre pulsion, également fondamentale à ses yeux, tournée vers la destruction (Todestrieb). Avec en plus la théorie générale du refoulement, employée pour montrer que lorsque les possibilités de satisfaction de la deuxième pulsion, la pulsion destructrice, sont bloquées, celle-ci change de plan et peut se manifester sous deux formes : le sadisme, quand elle se tourne vers l’extérieur, vers les autres ; le masochisme, quand elle se tourne vers l’intérieur, vers soi-même. Reich, pour sa part, nie cette dualité freudienne des pulsions. A ses yeux, seule est primaire la pulsion orgasmique au plaisir, décharge de l’énergie orgonale primordiale. L’autre instinct, l’instinct de mort et de destruction, sous son double aspect sadique et masochiste, serait un instinct dérivé. II ne serait qu’une conséquence de la répression du premier instinct, lorsque des structures sociales, des inhibitions, l’impuissance orgasmique donnent naissance à une charge énergétique comprimée qui, par déviation, se manifeste précisément sous des formes pathologiques et destructrices, sadiques ou masochistes. Ces formes de pathologie sexuelle, une fois transposées, se retrouveraient aussi dans les principaux traits d’un certain type de société.

Sur le plan politique et social les tendances sadiques donneraient naissance à l’orientation autoritaire de la personnalité, au plaisir de dominer des êtres assujettis, au défoulement de l’instinct de mort dans la persécution des ennemis (le « capitaliste », le « juif », le « communiste » et ainsi de suite, selon les idéologies). Les tendances masochistes, elles, seraient à la base de la mentalité grégaire, du plaisir de la soumission, avec une propension pour le « culte de la personnalité », la discipline, pouvant aller jusqu’au sacrifice de soi. Les deux orientations, active et passive, sont dans une certaine mesure complémentaires et dévoilent selon Reich le vrai fondement caché de tout système hiérarchique et des tendances guerrières, « agressives », etc., qui se présentent alors comme des complexes dont l’origine relève clairement de la pathologie sexuelle. A ce sujet, Reich met dans le même sac le patriarcat, les régimes militaristes, « fascistes », le capitalisme, le communisme soviétique (parce qu’autoritaire), etc. En somme tout l’univers des « patristes » que Rattray Taylor a voulu décrire.

Certains n’ont pas hésité à faire appel à l’ethnologie pour en tirer la confirmation. Malinowski et une Américaine qui s’était improvisée ethnologue, Margaret Mead, ont comparé deux peuples sauvages vivant dans des milieux analogues. L’un d’eux, dont la société était matriarcale, connaissait une liberté sexuelle totale dés l’enfance, menait une vie pacifique, sans névroses ; le second, caractérisé par une organisation familiale patriarcale et autoritaire, ainsi que par une limitation de la vie sexuelle, présentait « les mêmes traits que la civilisation européenne » : agressivité, individualisme, tendances guerrières, etc. De telles constatations, purement factuelles, avec des relations de cause à effet hâtivement établies, ne sont des révélations que pour ceux qui estiment qu’il faut partir de l’inférieur pour expliquer le supérieur et des sauvages pour expliquer l’humanité civilisée. On pourrait rappeler ici la sage remarque de Dumézil, à savoir qu’il n’y a rien dont on ne puisse, avec un peu de bonne volonté, trouver une confirmation apparente en puisant aux matériaux ethnologiques.

Mais en ce qui concerne l’« agressivité » conçue comme une sorte de rabiesdue à un principe de plaisir entravé, Reich et d’autres (comme par exemple De Marchi, un auteur dont nous nous occuperons sous peul s’abstiennent de nous expliquer les inhibitions sociales et sexuelles ou la peur de se perdre dans le plaisir dont souffrent, c’est évident, de nombreux animaux sauvages dan- gereusement agressifs. La limite du ridicule est franchie lorsqu’on croit sérieusement que des hommes comme Alexandre, Tamerlan, César, Napoléon, Frédéric II, etc., n’auraient jamais été ce qu’ils furent s’ils avaient reçu une bonne éducation sexuelle, non inhibée, en dehors de familles patriarcales et d’une société « cuirassée ». L’étrange, au contraire, c’est que, sur le plan individuel, aucun grand conquérant n’a mené une vie puritaine – à moins bien sûr de supposer avec Reich que, tout en aimant les femmes, les grands conquérants aient été affectés d’« impuissance orgasmique ». On est donc en présence d’un ensemble d’absurdités et de sottises, et l’arrière-plan existentiel régressif de cette sexologie appliquée à l’interprétation de la société est évident. Nous retournerons contre ces auteurs leur propre méthode interprétative en affirmant que la pulsion qui les a conduits à salir et à abaisser, au moyen d’une pseudo-science analytique et d’une conception pan- sexualiste et effrénée de la vie, les formes de toute civilisation supérieure – lesquelles sont inséparables des principes de l’autorité, de la hiérarchie, de la virilité, de la discipline et du style guerrier (à ne pas confondre avec l’« agressivité » hystérique et l’« impérialisme ») – est précisément le signe d’un instinct agressif inconscient (sadique ou masochiste, au choix), de sorte que Reich et les autres auraient eu besoin eux-mêmes de se faire psychanalyser. II est à peine besoin de dire que les dispositions au commandement et à l’obéissance sont intrinsèques à la nature humaine et n’ont en général rien à voir avec des faits sexuels : la libido dominandi et la libido servendi n’en sont que des formes dégénérées. II y a possibilité d’un dépassement de soi aussi bien chez celui qui, investi d’une autorité, exerce un pouvoir comme si c’était un devoir, que chez celui qui établit de façon libre un rapport de dépendance, de subordination et de loyauté envers un supérieur : c’est d’ailleurs ce que nous a montré, en Europe et hors d’Europe, le monde féodal sous ses meilleurs aspects.

En second lieu, se dévoile ici ce à quoi nous avons fait allusion au début, à savoir que le fondement même de ces théories, c’est, contrairement à ce qu’on pourrait penser, une conception primitive et assez banale du sexe. Quand Reich, en effet, contre Freud, cherche à expliquer sadisme et masochisme comme de simples complexes secondaires pathologiques dus au refoulement, il tombe dans une grave équivoque et montre qu’il ignore les dimensions effectives de la pulsion sexuelle, dès lors qu’on considère ses manifestations les plus profondes et les plus intenses. Car si l’on peut dire qu’il y a un sadisme et un masochisme comme phénomènes pervers, il se trouve aussi que l’un et l’autre peuvent n’être que des accentuations d’aspects toujours présents et inhérents à tout amour érotique intense, lequel comporte justement un facteur de destruction (lié à l’impulsion à la « transcendance » que Reich a pressentie, mais de manière fugace et erronée). Les thèmes amour-mort, volupté-destruction sont bien plus que de simples projections psychopathiques de poètes romantiques ou décadentistes. Ils reviennent partout dans l’histoire de l’eros. C’est ainsi par exemple que de nombreuses divinités antiques du sexe, du plaisir et de l’orgie furent en même temps des divinités de la mort et de la folie destructrice. On peut rappeler notamment la déesse Ishtar pour la sphère méditerranéenne, la déesse Durgâ pour le monde indien, la déesse Hathor- Sechmet de l’ancienne Égypte (pour ne pas parler du dionysisme). Et en raison de leur aspect destructeur, elles furent aussi parfois des déesses de la guerre. Ainsi, chose plutôt ironique, nous voyons que les revendications en faveur d’une liberté sexuelle absolue ont pour contrepartie, et même pour condition, le fait de n’envisager la pulsion sexuelle, qu’on croit pouvoir placer à l’origine de tout, que sous ses formes les plus incomplètes et les moins intéressantes.



Julius Evola. L’arc et la massue.