Liberté du sexe et liberté par rapport au sexe (I).

L’importance accordée à la sexualité, de pair avec une tendance régressive qui ne peut échapper à l’observateur attentif, est incontestablement une caractéristique de l’époque actuelle. On combat d’un côté ce qui peut subsister des conventions moralistes bourgeoises relatives à la vie sexuelle ; de l’autre, la psychologie, la sociologie et la philosophie consacrent au sexe une attention sans précédents, à la limite du pan-sexualisme et d’une sorte de culte a du sexe. Mais, au fond, tout ce mouvement n’envisage le sexe que sous ses aspects les plus banaux ou les plus douteux, car ici aussi agit le climat prédominant de « démocratie », de promiscuité et de dissolution. En partant de la sexualité, on a même trouvé le moyen d’alimenter une attaque contre les idéaux, les principes et les structures de toute civilisation supérieure.

Nous avons déjà évoqué les cas où l’insistance sur le sexe s’est étroitement associée, dans une certaine littérature, à l’obscénité et au plaisir de la vulgarité. Cela étant, nous étudierons maintenant la tendance indiquée plus haut, telle qu’elle se manifeste chez certains auteurs contemporains avec des incidences précises dans le domaine de la vision du monde, de la sociologie et des idées politiques. Nous chercherons surtout à montrer le parallélisme, paradoxal en apparence seulement, qui existe entre une sorte de croisade pour le sexe et la liberté sexuelle et un abaissement de la conception même de la sexualité.


Nous pouvons partir de la tentative de fonder une morphologie des civilisations et une historiographie sur une base sexologique. On sait que l’histoire a été interprétée, de façon plus ou moins unilatérale, selon les perspectives les plus variées : interprétations matérialistes ou spiritualistes, en fonction de l’économie ou des grandes personnalités et des héros, interprétations sociologiques, dialectiques, purement politiques et ainsi de suite. Mais il manquait une interprétation sur une base sexuelle ou, plus précisément psychanalytico-sexuelle. Un Anglais, E. Rattray Taylor, s’est chargé de combler cette lacune avec un livre qui s’intitule Sex in History.

Taylor est un freudien, et puisque pour le freudisme le sexe est la principale force agissante et déterminante chez l’être humain, il est normal que l’idée lui soit venue qu’on ne pouvait entreprendre une étude en profondeur de l’histoire qu’en partant du sexe et des attitudes par rapport au sexe. Taylor s’est donc proposé de montrer les liens étroits qui existeraient entre les principaux cou- rants sociaux, religieux et culturels apparus dans l’histoire et la succession, ou l’alternance, de telle ou telle attitude dominante à l’égard du sexe.

La clé de toute l’interprétation historiographique de Taylor, c’est l’opposition entre « patristes » et « matristes ». Au point de départ de tout cela on trouve des thèses qui jouent, chez les psychanalystes, le rôle de véritables idées fixes. Ceux-ci estiment, on le sait, que la pulsion sexuelle agit dès la plus tendre enfance et qu’elle prend pour objet le père ou la mère. II ne s’agirait pourtant pas de pur érotisme, mais d’une tendance à s’identifier à l’objet. D’un côté, on aurait celui qui tend à s’identifier au père (étant alors jaloux, méfiant et hostile à l’égard de la mère, et donc de l’autre sexe) ; de l’autre, celui qui tend à s’identifier à la mère, avec des sentiments négatifs dû même ordre à l’égard du père. C’est sur cette base que sont définis les concepts de « patrisme » et de « matrisme », et par là s’ensuit l’idée que ce sont aussi des complexes originels qui agissent dans l’histoire. Pour Taylor, l’histoire est le théâtre où se sont succédées, affrontées ou mêlées des formes de civilisation, de culture, de moeurs, de moralité, de conceptions de la vie dérivant toutes soit d’une attitude fondamentalement « patriste », soit d’une attitude foncièrement « matriste ».

Les implications de ces deux attitudes sont complexes et Taylor les précise de la façon suivante : on pourrait rattacher au « patrisme » la religion du père, le droit patriarcal, l’autoritarisme dans le domaine politique, le conservatisme sur le plan politique et social, la méfiance envers la recherche et l’enquête, l’intolérance en matière sexuelle, l’accentuation de la différence entre les sexes, la limitation de la liberté de la femme et l’idée que la femme est inférieure et pécheresse, l’ascétisme et la condamnation du plaisir sexuel, la peur de la spontanéité, l’idée que l’humanité est naturellement mauvaise. Inversement, on pourrait rattacher au « matrisme » la religion de la mère, la tendance sociétaire, la démocratie dans le domaine politique, le progressisme et les idées novatrices, la tolérance en matière sexuelle, le peu d’insistance sur la différence entre les sexes (avec la liberté de la femme et sa position privilégiée dans la société), l’hédonisme et la tendance au plaisir, la spontanéité, l’idée que l’humanité est naturellement bonne, d’où aussi d’évidentes relations avec le jusnaturalisme et les théories à la Rousseau dont nous avons du reste parlé dans un précédent chapitre. Voilà donc le cadre tracé, si l’on met de côté les phobies typiques de l’une ou l’autre tendance à l’égard de certaines formes de sexualité réputées anormales : par exemple les matristes stigmatiseraient surtout l’inceste, les patristes, la pédérastie.

Nous ne suivrons pas ici Taylor dans ses interprétations des différentes époques historiques en fonction de ces points de référence. Chacun peut déjà imaginer à quelles appréciations unilatérales une telle historiographie donne lieu. Le monde médiéval reçoit le premier prix du mal, qui aurait été le théâtre d’un déchaînement répressif du « patrisme » (incarné par l’Église catholique) et qui se présenterait comme un mélange jamais vu dans l’histoire de perver- sions, de névroses, d’hallucinations, d’hystérie, de licence et de cruauté. Mais l’hérésie médiévale, elle, aurait eu souvent une orientation « matriste » ; matristes auraient été les Cathares et les troubadours. Matriste également la Renaissance créatrice et licencieuse, tandis que la Réforme aurait représenté une réaction désespérée des patristes devant une Église se « matrisant » toujours plus à leurs yeux. Puis nouvelle résurgence du patrisme avec la Contre-Réforme et, bien sûr, le puritanisme anglo-saxon. Matriste, en revanche, le romantisme et essentiellement matristes, enfin, l’époque actuelle, et la société américaine en particulier (ce en quoi Taylor, sur ce point, a sans aucun doute raison).

Contre toute cette historiographie, où quelques observations et analyses intelligentes sont noyées dans une série de divagations, l’objection la plus évidente c’est que, somme toute, elle n’explique pas grand-chose, le point de départ restant dans l’ombre. II faudrait en effet savoir pour quelle raison prévaut chez l’individu, dès l’enfance, telle ou telle tendance, paternelle ou maternelle, selon les périodes historiques. Pour le reste, à l’instar de toutes les thèses du freudisme, cette thèse de Taylor se présente comme une espèce de caricature de certaines idées qui pourraient être valables si une interprétation adéquate les ramenait au plan qui est vraiment le leur. Des recherches comme celles qu’avait entreprises dés la fin du XIX siècle J.-J. Bachofen (auteur que Taylor cite, mais sans lui accorder la moindre importance) montrent quelle serait la juste orientation. Nous avons déjà fait allusion à ces recherches. Elles attestent la fécondité, pour une étude morphologique des civilisations antiques, d’une interprétation partant de la dualité qui se manifeste, sur le plan humain, par la dualité des sexes. Seulement, la différence c’est que dans l’Antiquité on partait de la métaphysique et du cosmos, non de l’homme considéré, avec ses hypothétiques complexes, à la lumière de la psychanalyse.

Ciel et Terre, forme et matière, esprit et nature, être et bios, éternel masculin et éternel féminin, et d’autres dyades encore, étaient des principes transcendants, antérieurs et supérieurs à l’humain, en fonction desquels on peut procéder aussi à une analyse des civilisations, de l’histoire et des moeurs du genre de celle de Taylor, mais en évitant les absurdités, les jugements primaires et les explications contaminatrices du supérieur par l’inférieur. L’opposition entre civilisations du père et civilisations de la mère, entre sociétés androcratiques et sociétés gynécocratiques (c’est-à-dire : essentiellement ordonnées au pôle masculin ou au pôle féminin), entre des cultes, des mythes, des éthiques, des formes politiques, juridiques, artistiques, etc., se rapportant à ces deux principes antagonistes, cette opposition est tout à fait réelle dans l’histoire, dans le dynamisme de ses courants, dans ses tensions profondes et dans le langage de ses formes. Mais dans des recherches de ce type la déviation s’introduit précisément lorsqu’on absolutise le sexe après l’avoir réduit à un phénomène purement humain, au lieu de pressentir les significations les plus profondes qui s’y reflètent et qui établissent des liens essentiels entre son mystère et celui de forces élémentaires agissant aussi bien dans l’univers que dans l’esprit.



Julius Evola. L’arc et la massue.