Le mythe et l’erreur de l’irrationalisme.

Caractéristique d’une certaine époque, le culte de la raison a été remplacé de nos jours par un irrationalisme qui présente de multiples visages. L’accent est mis désormais sur ce qui semble irréductible à la ratio et à l’intellect. On a prôné une mystique de la « Vie », de l’impulsion vitale et de l’immanence pure. On a mis en valeur tout ce qui est expérience immédiate, pure existence, action. Contre la pensée claire et sa prétention à la souveraineté, on a posé le primat de ce qui, au plus profond de l’être humain, ne peut pas être rapporté à la pensée. Cas typiques dans ce domaine : des auteurs comme Ludwig Klages et Oswald Spengler, qui ne conçoivent l’esprit, Geist, que sous la forme de l’intellect abstrait, antagoniste – pour eux – de la « vie » et de l’âme, de ce qui est lié au sang, à la terre, au fond originel de l’existence, dont il faudrait de nouveau reconnaître le droit supérieur. L’existentialisme se trouve sur le même plan lorsqu’il affirme la primauté de l’existence sur l’essence, celle-ci étant, là aussi, abusivement identifiée à la conceptualisation, à tout ce qui se réfère aux catégories de l’intellect. II est évident, par ailleurs, que l’orientation globale de la psychanalyse est la même : elle valorise et met en relief ce qui, pour elle, relève de l’être originel en tant qu’appartenant à l’obscur domaine de l’in- conscient et du subconscient, où elle situe la véritable force dynamique de l’individu.

Simultanément, on a assisté dernièrement à un regain d’intérêt pour l’univers des mythes et des symboles, dans la mesure où l’on y voit l’expression d’un substrat originel, psychique et vital, irréductible à la ratio. Dans ce cadre, une place particulière est occupée par la théorie des « archétypes » de C.-G. Jung, fondée sur une véritable déformation irrationaliste de cette notion héritée de la métaphysique de l’Antiquité.

Le caractère polémique, jusqu’à l’agressivité, de l’irrationalisme moderne est pourtant bien visible sous différents aspects. II permet d’exprimer une révolte contre la rationalité, qui à l’époque bourgeoise avait été conçue comme un principe d’ordre, comme le signe d’un progrès par rapport aux temps précédents et comme une garantie de sécurité pour l’existence collective elle- même ; et ce par l’élimination de tout ce qui est arbitraire, accidentel et impulsif, élimination dont la rationalité était censée se charger. L’irrationalisme se tourne en particulier contre la vision du monde mécanique et inanimée qui a été la contrepartie fatale de toutes les conquêtes matérielles de l’homme moderne. Cet aspect polémique de l’irrationalisme suffit, à lui seul, à rendre méfiant vis-à-vis de ce phénomène, comme de tout phénomène se ramenant à une simple réaction, les réactions ne servant, presque toujours, qu’à remplacer un déséquilibre par un autre sans parvenir à quelque chose de vraiment positif. II ne sera donc pas inutile de développer quelques considérations sur les rapports entre le rationnel et l’irrationnel.

II faut dire tout d’abord que l’irrationalisme participe de la même erreur que le rationalisme en ceci qu’il confère une réalité propre à la sphère de la pensée abstraite et de la rationalité. On oppose donc au rationnel l’irrationnel, à l’intellectuel la « vie », l’existence, l’instinct ou l’inconscient, et l’on semble incapable d’envisager ce qui peut transcender ces oppositions réductrices. Tout cela est le signe précis d’une chute de niveau et montre qu’on tourne ici dans un cercle vicieux.

On doit au contraire tenir pour certain que la « raison » et les différentes formes de la conscience intellectualiste moderne, d’une part, et sa contrepartie irrationnelle, d’autre part, ne représentent rien d’originel, mais sont les produits solidaires et sans réalité propre d’une dissociation. Leur opposition n’est vraie que d’un certain point de vue et suppose précisément la dissociation d’une unité supérieure et antérieure aux deux termes de la relation. Cette unité est le vrai centre de l’être humain à l’état normal – normal au sens supérieur. Et elle ne relève en rien d’un domaine crépusculaire auquel on peut arriver lorsque la conscience personnelle se rapproche du point zéro, selon les divagations de Jung au sujet du « processus d’individuation » et du seul plan où l’on pourrait célébrer les noces équivoques du conscient avec l’inconscient collectif. Elle doit être définie, au contraire, comme le spirituel au sens propre et légitime.

Selon une certaine philosophie de la civilisation, aux origines la place de la pensée claire aurait été occupée par une activité fabulatrice et productrice de mythes et d’images différemment saturés de charges émotionnelles. Au cours d’une période suivante (au sens historique et chronologique pour les uns, au sens « idéal »pour les autres), la conscience intellectuelle se serait dégagée de la nébulosité de l’expérience mythique et en aurait tiré les formes claires et nues des concepts tels que les connaît avant tout la philosophie. On aurait donc eu, à l’origine, une unité ou, mieux, une synthèse entre, d’un côté, l’immédiateté de l’activité artistique créatrice, et, de l’autre, la médiation fournie par la pensée rationnelle réfléchie. La perspective de Spengler servant de toile de fond à toute sa morphologie de la civilisation est analogue : l’originel serait la pure expérience vécue dans le temps, le stade suivant serait le monde de l’espace et de la nature, qui prend forme à travers les catégories de l’«être éveillé ». Ces théories procèdent elles aussi d’une méconnaissance fondamentale de la réalité de fait ; ce sont des divagations produites par une spéculation arbitraire qui ignore l’expérience centrale de l’homme « traditionnel », lequel doit être considéré comme l’homme véritable, normal.

En règle générale, et en particulier dans le cycle de toutes les civilisations supérieures indo-européennes, on constate aux origines la présence d’un idéal de la connaissance essentiellement spirituel et supra-rationnel, idéal que nous pourrions appeler clarté métaphysique. II s’exprime dans tout ce que le monde antique connut ou refléta dans le symbolisme de la lumière, de la clarté oura- nienne, des régions et des êtres du supra-monde. Cela n’avait rien à voir avec la « raison », mais rien non plus avec l’irrationnel, la pure imagination ou les projections de l’« inconscient collectif ». On pourrait parler, ici, d’un noyauolympien correspondant à l’élément effectivement premier de toutes les anciennes civilisations supérieures, de leurs mythologies, dans une certaine mesure aussi de quelques-unes de leurs institutions. Pour nous en tenir à la civilisation grecque de l’époque historique, il est évident que des termes comme ????? et ???? seraient très mal traduits par « raison » et « intellect » au sens moderne de ces mots. Ils renvoient essentiellement au plan métaphysique, leur sens intellectualiste n’étant apparu qu’à une période relativement récente et n’étant qu’une sorte de reflet ou une transposition. Cela est particulièrement net dans la conception hellénique du ???μ?? ???t?? (monde intelligible, auquel furent associés les « archétypes » au sens propre, non jungien, du terme), où le plan intelligible était lié aux plans ontologique et métaphysique dans le cadre d’une expérience unitaire fondamentale.

II y a eu unanimité pour reconnaître aux mythes et aux symboles un « contenu intelligible » essentiel, mais non sous la forme d’une spéculation philosophique et d’une clarification rationnelle ou érudite, tardive, de l’irrationnel et du fantastique. II s’agissait en fait d’un ordre supérieur et objectif de significations, comme autant d’articulations d’une véritable supra- conscience s’élevant à un espace anhistorique, le monde des principes, ???a?. Sur ce plan, l’acte de l’intellect ne faisait qu’un, par consubstantialité, avec l’acte de l’être : dans un sens réel et non comme dans certaines théories modernes de la connaissance, sans rapport avec une expérience effective. (Nos références terminologiques grecques ne doivent pas induire à penser qu’il s’agit de vues exclusivement grecques ; elles ne sont valables que dans la mesure où la tradition grecque a exprimé avec plus de clarté ce qu’ont connu aussi d’autres civilisations).


Dans cette optique on peut également concevoir que les mythes et les symboles furent porteurs d’un pouvoir spécial, qu’ils se manifestèrent aussi comme des forces transportant l’âme et « intégrant » toutes les facultés de l’être humain : ce que Vico affirma également au sujet des « âges héroïques », synonyme, pour lui, d’« âges mythiques » précisément. Cela revient à dire que mythes et symboles contenaient aussi la force et la puissance qu’on attribue à l’« irrationnel ». II s’agissait d’un type d’expérience qui saisissait, selon une signification supérieure et dans une lumière intelligible, ce qui se présente sous les apparences sensibles. Cette expérience n’avait pas un caractère « mystique » confus, mais était un acte au sens supérieur et impliquait essentiellement la destruction, la purgation de tout ce qui est infra-sensible et inconscient. C’est pourquoi nous avons parlé d’« articulations d’une supra- conscience » – ce qui permet de voir le côté absolument dévié des interprétations contemporaines du mythe et du symbole en fonction de l’irrationalité vitale et de l’inconscient. II est donc important de ne pas s’appuyer sur le contenu dynamique des mythes du monde traditionnel pour en conclure que ce contenu est purement irrationnel et émotionnel. Ce dynamisme des mythes, et le fait qu’ils sont aussi des images et des formes de l’imagination, doivent donc être considérés comme secondaires. Le noyau essentiel était situé sur un autre plan, baigné par la lumière de ce qui est métaphysique et originel.

Nous nous rendons compte que tout cela ne sera pas facile à saisir pour de nombreux lecteurs ; car il s’agit de points de vue depuis longtemps oubliés et étrangers à la « culture » courante. Mais ces références sont essentielles et indispensables pour s’orienter et reconnaître aussi la véritable signification de l’irrationalisme contemporain.

Dans le domaine de l’histoire de la civilisation, la théorie d’un « âge mythique » irrationnellement conçu, placé aux origines, est donc totalement erronée (cette théorie est le digne pendant du darwinisme, et même Benedetto Croce n’a pas manqué de s’en inspirer pour « interpréter » l’oeuvre de Gian Battista Vico). Mais il faut admettre que, dans certains cas, ce qui était secondaire sur le plan idéal a pu se retrouver au premier plan pratiquement à certaines périodes d’une civilisation ancienne, de sorte que le mythe fut surtout vécu sous son aspect fantastique, émotionnel et infra-rationnel. On est alors en présence d’une dégénérescence de l’expérience et de la connaissance originelles, qui ne purent conserver leurs caractères authentiques et normaux qu’au sein de certaines élites fermées.


On peut en dire autant du monde des peuples primitifs, qui ne sont en général que les résidus dégénérés et crépusculaires de très vieilles cultures disparues. De même que chez eux le type supérieur du sage et de l’initié a été remplacé par celui du sorcier, du medecine man ou du chaman, de même on peut constater dans leur monde une sorte de démonisation du symbole et du mythe, produit d’une conscience nocturne. Pour ainsi dire n’ont survécu chez les primitifs que les cadavres psychiques et magiques du symbole et du mythe, les spectres, sous la forme de complexes dynamiques privés de leur noyau spirituel, lumineux et intelligible, et qui agissent dans de sombres extases. Les ethnologues et de nombreux historiens des religions ignorent tout de cela ; ils ont tout mis dans le même sac en raison de leur manque de principes, sans se rendre compte que situer sur le même plan les matériaux recueillis parmi les tribus sauvages et les témoignages de civilisations supérieures était une contamination ; certaines correspondances purement formelles, semblables à celles qui existent entre un objet et son ombre, les mènent aux confusions les plus regrettables. Ajoutons que ce que contient le subconscient de l’homme civilisé, et qui fait irruption en cas de crise et d’écroulements névrotiques, pos- sède le même caractère que ces résidus, d’où la possibilité d’établir des parallèles entre le monde des primitifs et celui de la pathologie psychique. Ce sont des correspondances qui ne valent que dans ce cadre, sur ce plan commun de formes résiduelles, régressives et dégénérées. Cela n’a aucun rapport avec le niveau où se situèrent mythes et symboles dans des civilisations supérieures possédant un fondement métaphysique, et nous renvoyons à ce sujet à ce que nous avons dit plus haut.

Pour être encore plus clair, on peut indiquer brièvement les phases du processus de chute qui s’est vérifié au cours des temps historiques. On a donc, à l’origine, ce que nous avons appelé l’idéal olympien de la lumière supra- sensible, lieu de la connaissance supérieure, supra-rationnelle. On sait que la linguistique comparée l’a retrouvé dans les noms mêmes, dérivés d’une racine unique liée à l’idée de la lumière, par lesquels plusieurs civilisations supérieu- res d’origine indo-européenne désignèrent la divinité : Dyaus, Deus, Zeus, Thiuz, etc. Mais les parallèles ne manquent pas avec d’autres aires culturelles ; on peut rappeler, par exemple, la conception du T’hien et du Grand Yang lumineux de la tradition extrême-orientale. II faut rapporter à ce stade l’objet le plus élevé de l’expérience cognitive, le contenu métaphysique du mythe et du symbole. Le stade suivant est caractérisé par le fait que l’enveloppe mythique de ce contenu s’épaissit et acquiert une autonomie partielle. C’est le stade des diverses personnifications mythologiques, dont le sens intérieur, ou contenu intelligible, s’obscurcit toujours plus dans une expérience simplement religieuse, « mythologisante » et, finalement, esthétisante, comme on peut le voir dans le déclin de la Grèce et de Rome. Cet effet d’une première dissociation, on le constate dans l’activité d’une imagination qui tourne désormais à vide. Privée d’un contenu objectif (supra-sensible), elle se déve- loppe dans la direction subjectiviste de l’art pur et simple. C’est en rapport avec ces sous-produits, remarquons-le en passant, qu’a pris naissance la conception du symbole et du mythe comme des formes imaginaires, arbitraires et irréelles, conception qui a régné longtemps dans la culture courante.

Quant à l’essentiel, à la direction centrale, ni irrationnelle ni esthétisante, le tournant eut lieu lorsque certaines conceptions de la pensée grecque – à commencer par celle du « monde intelligible », ???μ?? ???t??, et des principes comme réalités métaphysiques, ???a?, perdirent leur sens de symboles du domaine d’une connaissance sacrée pour prendre celui de constructions spéculatives, conceptuelles. On peut déjà remarquer cette ambiguïté chez Platon ; elle ne fut que partiellement surmontée chez les néo- platoniciens. Cela devait se répéter par la suite avec la scolastique médiévale, dont le rationalisme décrivit, à travers une mécanique de concepts plus ou moins inanimés, les contenus de l’expérience suprarationnelle qui se cachaient derrière diverses représentations et hypostases de la théologie. On se rapproche ainsi du rationalisme proprement dit ; l’idéal traditionnel de la clarté supra-sensible cède la place à l’idéal de la « lumière naturelle » et de l’évidence rationnelle (Descartes). Peu à peu s’affirme la tendance qui consiste à concevoir la raison comme une faculté indépendante capable d’extraire d’elle-même des principes pour arriver à une certitude dans le champ de la connaissance, à une norme d’action dans le domaine pratique, à un ordre sur le plan social et politique.

On peut distinguer trois directions générales dans les stades successifs de cette évolution. La première correspond au domaine de la philosophie moderne : abstractions spéculatives et dialectiques toujours plus éloignées tant de l’esprit que de la réalité concrète. La seconde est caractérisée par un abaissement de l’intellect, toujours plus employé sur un plan pratique et pragmatique et qui n’est plus qu’un instrument de la connaissance scientifique positive et de ses applications (dans la mathématisation et la coordination des données de l’expérience sensible, dans l’organisation de la technique et de la technologie). La troisième direction, enfin, c’est celle des Lumières et de leurs dérivations comme « pensée critique » moderne – c’est la direction agressive le long de laquelle la pensée intellectualiste, de mèche avec l’individualisme et les différents courants révolutionnaires et anti-traditionnels, souvent aussi avec le scientisme, a servi à de nombreuses destructions et à une désacralisation de l’existence, toutes présentées comme une libération de l’homme et de l’esprit humain du joug de l’« obscurantisme ».

Nous référant en une autre occasion à cette troisième direction, nous avions remarqué combien était significatif le changement de sens subi par le terme « Lumières » . Nous avions noté qu’à l’origine il était en relation avec un ensemble d’idées analogue à celui mentionné plus haut ; il n’était question ni de « philosophie », ni d’une idéologie sociale. Les « illuminés » étaient ceux qui avaient reçu l’illumination spirituelle et qui possédaient en conséquence une connaissance transcendant les facultés humaines communes. On peut se référer à ce que la scolastique appela intuitio intellectualis, l’hindouisme vidyâ, le bouddhisme prajñâ ou bodhi, et ainsi de suite. De par sa nature même, cette forme d’expérience ne peut qu’être le privilège de quelques élus ; il est bien évident que la doctrine de l’« illumination » ne trouvait sa juste place que dans un ordre hiérarchique et aristocratique, et par là même traditionnel.

L’inversion subie par le terme « Lumières » pourra sembler plus tangible si l’on considère la relation existant entre dogme et illumination. Dans les religions positives, et surtout dans la religion catholique, le dogme présente des traits analogues à ceux du mythe. Le contenu intelligible n’y est pas donné directement ; le dogme n’est pas un objet de la connaissance, mais de la foi (parfois en liaison avec une « révélation »), il s’affirme avec une autorité qui le soustrait à toute critique et toute discussion. Cette forme n’est pas essentielle, mais relève de circonstances particulières et de considérations d’ordre pratique, les mêmes connaissances ayant été présentées autrement dans des civilisations d’un autre type. La situation spécifique qui a mené, en Occident et après l’Antiquité, aux formes dogmatiques, est une certaine dégradation spirituelle de l’homme européen, caractérisé par une propension marquée pour l’individualisme et l’anarchie intellectuelle. Afin que certaines connaissances, qui transcendèrent les capacités intellectuelles communes à partir d’une période historique précise, fussent défendues contre toute attaque profane, il n’y avait pas d’autre moyen que de les présenter sous la forme du dogme. A ce sujet, René Guénon écrit très justement : « II y a des gens qui, pour ne pas ‘divaguer’ au sens étymologique de ce mot, ont besoin d’être tenus strictement en tutelle, tandis qu’il en est d’autres qui n’en ont nullement besoin ; le dogme n’est nécessaire que pour les premiers et non pour les seconds, de même que, pour prendre un autre exemple d’un caractère quelque peu différent, l’interdiction des images n’est nécessaire que pour les peuples qui, par leurs tendances naturelles, sont portés à un certain anthropomorphisme [dans leur façon de concevoir le sacré] ».

Or, l’illumination doit être considérée comme ce qui, en principe et en cas de qualification spéciale, fait qu’un être n’a plus besoin de « croire », parce qu’il « sait », et qu’il est libre. II se trouvera au-delà du dogme, non contre le dogme. Par une autre voie, il reconnaîtra les mêmes choses. Et son « orthodoxie » sera plus ferme que celle de quiconque parce qu’elle aura des racines profondes ; même avec la meilleure volonté du monde, « divaguer » lui serait impossible. Tels sont les vrais rapports qui doivent normalement exister entre l’« illumination » et le dogme. On pourrait même dire : l’illumination justifie le dogme (nous parlons ici du dogme qui a une relation réelle avec l’ordre métaphysique) et, par conséquent, tout ce qui doit se présenter, dans une tradition positive et en fonction de la masse. sous la forme de l’autorité et de l’obligation. Par contre, on se trouve devant une très grave déviation dès que le désir d’aller au-delà du dogme est affirmé en partant de la raison, faculté purement humaine et donc incapable de s’élever seule vers quoi que ce soit de transcendant, et dès que ce désir est aveuglément admis chez le premier venu. Alors la digue se brise : les « Lumières » deviennent le propre des « libres penseurs », la pensée critique et rationaliste s’érige en arbitre d’un domaine bien à elle, où prévaut inévitablement l’individualisme, c’est-à-dire un phénomène que la tradition a prévenu, en certaines circonstances, en revêtant des formes dogmatiques. Telle est la genèse du sens courant mais déformé que le terme « Lumières » a pris dans l’histoire des idées.

On comprend dès lors pourquoi les « illuminés », ceux qui opposaient la « lumière naturelle » de la libre raison humaine à l’« obscurantisme dogmatique », firent front commun avec les révolutionnaires, les libéraux, les éléments intellectuels et sociaux subversifs, les maçons modernes et, enfin, avec les anti-catholiques athées et d’autres forces anti-traditionnelles. Ce phénomène singulier se manifesta très clairement à la veille de la Révolution française, période au cours de laquelle on retrouva, aux côtés de mécréants et de sceptiques comme Voltaire, Diderot, d’Alembert et les autres Encyclopédistes, un groupe de soi-disant initiés et d’apôtres du surnaturel, les uns et les autres étant des adeptes des « Lumières » .

Après cette digression clarificatrice, reprenons le cours de nos précédentes considérations. L’accentuation et la prédominance de l’intellect sécularisé, du rationalisme et des autres tendances abstraites ou pratiques et techniques de la pensée occidentale devaient provoquer finalement une remontée de toutes les forces d’une existence désormais détachée de tout point de référence supérieur, forces que les schémas rationnels ne pouvaient plus contenir et qui avaient été méconnues et étouffées. Mais on est ici devant une équivoque. Après avoir perdu le sens de ce dont la rationalité n’est que le succédané, le reflet irréel, on a cherché, non dans le suprarationnel mais dans l’infra-rationnel, ce que l’intellect, devenu synonyme de pensée ratiocinante, ne peut donner. On est ainsi passé d’une erreur à une autre erreur. Au précédent culte superstitieux de la ratio s’est substitué celui de la « vie », du « devenir » et de l’« inconscient » et, chose encore plus grave, on a fini par confondre l’esprit avec quelque chose qui ne correspond qu’à la partie naturelle, sub-personnelle de l’être humain. Ce que René Guénon a relevé à ce sujet est tout à fait exact : après que le rationa- lisme, le matérialisme et le positivisme du XIXe siècle eurent fermé l’individu à ce qui est au-dessus de l’homme (résultat des « Lumières » déviées), les nouveaux courants l’ouvrent à ce qui est en-dessous de lui. L’inconscient surtout est devenu une espèce de sac qui renferme toutes sortes de choses. Une distinction méthodologique fondamentale, comme celle entre inconscient et surconscient, est aujourd’hui totalement perdue de vue. D’où aussi l’inter- prétation faussée du monde des origines et la confusion générale qui règne à l’égard des divers aspects et dimensions propres, selon l’enseignement traditionnel, au symbole et au mythe.

II faut enfin faire allusion au dernier produit de la régression irrationaliste, c’est-à-dire au mythe compris comme une « idée-force ». On peut constater aujourd’hui l’existence d’un type humain pour lequel les principes sont devenus des abstractions qui ne lui disent plus rien. Ce type d’homme n’attribue de valeur aux idées que dans la mesure où elles peuvent, tout comme des mots d’ordre, susciter des états émotionnels. Tel est précisément le sens que certains ont conféré de nos jours au mot « mythe » : le mythe, conçu comme un complexe dont on ne peut pas rendre compte en termes rationnels, qui doit être évalué non en fonction de son contenu objectif ou de sa vérité, mais en tant qu’il « agit » comme centre de cristallisation des forces irrationnelles et émotives des individus et des masses. Mais dans cette « action », il est évident que les « cadavres » de mythes anciens, authentiques (on peut se référer ici aussi aux « archétypes » de Jung), jouent souvent un rôle invisible et sinistre. Sur ce plan, les mythes se confondent avec les mots d’ordre de l’idéologie, de la politique, des partis, de la démocratie et de la démagogie. On assiste en fait à un étrange renversement de perspective : l’humanité antique a été accusée d’être « mythique », c’est-à-dire d’avoir vécu et d’avoir agi sous la pression de complexes imaginaires et irrationnels. La vérité, en fait, c’est que s’il a jamais existé une humanité « mythique » dans ce sens négatif du terme, c’est bien l’humanité contemporaine : tous les grands mots écrits avec une majuscule – à commencer par Peuple, Progrès, Humanité, Société, Liberté et tant d’autres qui ont provoqué d’incroyables mouvements de masse, entraîné chez l’individu une paralysie fondamentale de toute capacité de jugement lucide et de critique, et qui ont eu les conséquences les plus désastreuses -, tous ces mots ressemblent aujourd’hui à des mythes ou, mieux, à des « fables », puisque « fable », de fari, signifie étymologiquement ce qui correspond au seul parler, donc à des paroles vides. C’est là le niveau auquel est parvenue l’humanité actuelle, évoluée et éclairée.

Résumons-nous. De l’ensemble de ces considérations, qui ont dû se référer nécessairement à des horizons insolites pour la majorité de nos contemporains, il ressort clairement qu’il serait important de retrouver une idée de la direction juste et centrale, au-delà des fausses oppositions dues à un processus de dissociation. II faudrait retrouver le chemin menant à ce qui, en l’homme, est supérieur et antérieur à la « vie », à la ratio, et qui a le caractère d’une présence lumineuse et active. Selon la vision traditionnelle, ce principe possède une puissance formatrice et de commandement, il influence et galvanise toutes les énergies vitales. C’est pourquoi on peut constater, dans les « âges héroïques », la présence d’un seul courant formateur dans les domaines du sacré, de l’éthique, du droit, de l’imagination créatrice. Naturellement, on ne peut pas du tout envisager de nos jours un renversement général dans ce sens. Mais il est possible d’extraire des idées exposées ici des critères de jugement, afin de voir clair, d’éviter confusions et déviations, d’assurer un espace libre à d’éventuelles influences bien orientées, le but étant alors une nouvelle approche de la région intérieure où l’homme peut revenir au centre véritable, lumineux et souverain, de lui-même.



Julius Evola. L’arc et la massue.