Le « troisième sexe ».

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II ne fait aucun doute que l’augmentation de l’homosexualité et l’avancée de ce qu’on a appelé le « troisième sexe » représentent un phénomène caractéristique de notre époque, qu’on peut constater en Italie, mais ailleurs également.


En ce qui concerne l’homosexualité ou, plus précisément, la pédérastie, il faut relever, comme trait particulier, qu’elle ne se limite plus, comme c’est le cas pour une grande part, à certains milieux des classes supérieures, milieux d’artistes, d’esthètes, d’amateurs décadents de perversions et d’expériences en dehors de la norme ; c’est un phénomène qui a atteint également les « gens simples » et les classes subalternes, seule la classe moyenne en étant préservée dans une certaine mesure.

Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir la question de l’homosexualité en tant que telle. Nous avons déjà eu l’occasion, dans un de nos ouvrages , d’étudier systématiquement toutes les formes possibles de l’eros, sans nous limiter aux formes « normales » et en portant même l’attention sur celles qui furent propres à d’autres époques et à la sphère d’autres civilisations. Toutefois, dans ce livre nous avons pratiquement passé sous silence l’homosexualité. Le fait est-qu’en partant du concept même de sexualité, fût-ce au sens le plus large et en dehors de tout préjugé social, il n’est pas facile d’éclairer le phénomène homosexuel. II rentre essentiellement dans la « pathologie », « pathologie » dans une acception large et objective, qu’on ne peut pas définir par opposition à ce qui serait « sain » selon les conceptions courantes de la morale bourgeoise. Nous cernerons succinctement la question, en distinguant deux aspects. Le second nous renverra au plan sociologique et, d’une certaine manière, aux mêmes considérations que celles du précédent chapitre.

Dans notre ouvrage signalé plus haut nous sommes parti de l’idée selon laquelle toute sexualité « normale » dérive des états psychophysiques suscités par l’opposition, comme de deux pôles magnétiques, de deux principes, le masculin et le féminin. Nous disons masculin et féminin dans l’absolu, entendant par là deux principes d’ordre métaphysique, antérieurs et supérieurs au plan biologique, principes qui peuvent être présents à des degrés très variables chez les hommes comme chez les femmes. En effet, dans la réalité les femmes et les hommes « absolus » existent aussi peu que le triangle abstrait de la géométrie pure. On a au contraire des êtres dans lesquelsprédomine la qualité homme (les « hommes ») ou la qualité femme (les « femmes »), sans que l’autre qualité soit pour autant complètement absente. La loi fondamentale de l’attirance sexuelle, loi déjà pressentie par Platon et Schopenhauer, puis exactement formulée par Weininger, c’est que l’attirance sexuelle sous ses formes les plus typiques naît de la rencontre d’une femme et d’un homme tels que la somme des parties de féminité et de masculinité contenues en chacun donne au total un homme absolu et une femme absolue. Pour prendre un exemple, l’homme qui serait aux trois quarts homme et pour un quart femme trouverait son complément sexuel naturel, par lequel il se sentira attiré de façon irrésistible et magnétique, dans une femme qui serait aux trois quarts femme et pour un quart homme : car alors la somme serait justement formée d’un homme absolu et d’une femme absolue, qui s’unissent. Cette loi vaut pour tout érotisme intense, profond, « élémentaire » entre les sexes ; elle ne concerne pas les formes affaiblies, mêlées, bourgeoises ou seulement « idéales » et sentimentales de l’amour et de la sexualité.

Or, cette loi permet aussi de découvrir les cas où l’homosexualité est compréhensible et « naturelle » : ce sont les cas où le sexe, chez deux individus qui se rencontrent, n’est pas très différencié. Prenons, par exemple, un homme qui n’est « homme » qu’à 55 %, et « femme » pour le reste. Son complément naturel sera un être « femme » à 55 % et « homme » à 45 % ; mais un tel être, de fait, se différencie peu de l’homme, et puisqu’on doit considérer non seulement le sexe extérieur, physique, mais aussi (pour ne pas dire surtout) le sexe intérieur, cet être pourra justement être un « homme » ; il en ira de même dans le cas de la femme. On pourrait faire correspondre le concept de « troisième sexe » à ces « sexualisations » peu différenciées, bien qu’il s’agisse seulement, on le voit, de cas-limites. Ainsi resteraient claires la genèse et la base des relations entre pédérastes ou entre lesbiennes comme des phénomènes « naturels » provenant d’une conformation innée particulière et de la loi même qui, avec une conformation différente, mène aux relations normales entre les sexes. Dans ces cas, mais dans ces cas-là seulement, stigmatiser l’homosexualité comme une « corruption » n’a pas de sens (parce que pour des êtres comme ceux dont nous avons parlé, les rapports dits « naturels » ne seraient pas naturels, mais contraires à leur nature) ; croire à l’efficacité d’une quelconque prophylaxie ou thérapie serait également privé de sens, si l’on refuse de penser (et ce refus est raisonnable) qu’avec des mesures de ce genre on réussisse à modifier ce qu’en biologie on appelle le biotype, la constitution psychophysique congénitale. Si l’on voulait formuler un jugement moral face à l’état de fait correspondant à ces cas-limites, c’est surtout la pédérastie qui serait blâmable, parce qu’ici dans un des deux partenaires l’homme comme « personne » est dégradé, est employé sexuellement comme une femme. II n’en va pas de même dans le cas des lesbiennes ; s’il est vrai, ainsi que le disaient les Anciens, que tota mulier sexus, c’est-à-dire si la sexualité est le fondement essentiel de la nature féminine, une relation entre deux femmes n’apparaît pas aussi dégradante : à condition qu’il ne s’agisse pas ici de la caricature grotesque d’une relation hétérosexuelle normale, mais de deux femmes également féminines, sans que l’une d’entre elles, masculinisée et dégénérée, joue le rôle de l’homme à l’égard de sa compagne.

Si cet encadrement général n’explique pas tous les cas d’homosexualité, cela vient du fait qu’une grande partie d’entre eux rentrent dans une catégorie différente, dans la catégorie des formes anormales au sens spécifique, déterminées par des facteurs extrinsèques, en face desquelles le jugement doit être différent. Si l’on devait donner une vue d’ensemble du phénomène tel qu’il se présente dans l’histoire et chez d’autres peuples, on devrait souvent faire entrer en ligne de compte un autre ordre de considérations. Nous voulons dire qu’il ne s’agit plus de phénomènes explicables par la loi de l’attirance sexuelle suscitée par une forme quelconque de la polarité du principe masculin et du principe féminin (pris en eux-mêmes, abstraction faite de leur dosage variable parmi les femmes et les hommes vivants). Par exemple, la pédérastie du monde classique représente un phénomène à part. On sait que Platon a cherché à la rapporter au facteur esthétique. Mais, dans ce cas, il est évident qu’on ne peut plus parler d’une attirance érotique au sens strict. II s’agit, en effet, de cas où la faculté générique de ravissement et d’ivresse qui s’éveille d’habitude, en raison de la polarité des sexes, face à un être de sexe différent, en arrive à être activée par d’autres objets, qui servent simplement d’appui ou d’occasion à cette faculté. Si bien que Platon a parlé de l’eros comme d’une forme d’« enthousiasme divin », de μa??a, proche d’autres formes qui n’ont rien à voir avec le sexe, et qui se détache toujours plus du plan corporel, pour ne pas dire même charnel. II établit en effet une progression où le ravissement et l’eroséveillés par un éphèbe ne représentent que le degré le plus bas – le ravissement et l’eros étant suscités dans les autres degrés par la beauté spirituelle – avant d’arriver à l’idée de la beauté pure, abstraite et supraterrestre. Jusqu’à quel point un tel « amour platonique » homosexuel (qui, à son niveau le plus bas, n’ayant pas une femme pour objet, serait plus « pur », ne pouvant avoir évidemment de finalités génésiques) a vraiment justifié la pratique effective de la pédérastie antique, c’est là une autre question. Dans le cas de la romanité de la décadence, il est à coup sûr permis d’en douter.


La théorie platonicienne a eu un équivalent dans certains milieux islamiques. Mais il serait difficile de la rapporter à la pédérastie très répandue, par exemple, chez les Turcs, à tel point que dans l’armée ottomane (celle d’hier du moins : voir le cas rapporté par le colonel Lawrence) il semble que le refus du soldat de se prêter aux désirs d’un supérieur ait eu le sens d’une insubordination. Par ailleurs, dans ce cas semble avoir parfois agi un autre facteur, étranger à la sexualité au sens propre ; dans une confession qui nous a été rapportée, il est question (toujours pour la Turquie) de l’ivresse suscitée chez le pédéraste actif par un « sentiment de puissance ». Mais c’est là quelque chose de peu clair, vu le nombre de formes où une libido dominandi peut être exercée et satisfaite dans des relations normales avec femmes. La pédérastie au Japon pose un problème analogue.

En général, tous ces phénomènes ne s’expliquent pas comme des cas-limites de la loi, indiquée plus haut, de la complémentarité sexuelle, parce que la condition d’un sexe peu différencié chez les deux partenaires est absente. Dans une relation pédérastique, un des deux individus peut être, par exemple, fortement viril (c’est-à-dire avec un haut pourcentage de la qualité « homme ») ; c’est le contraire d’une relation entre deux représentants du « troisième sexe » en tant que forme intermédiaire hybride.

Le phénomène signalé ci-dessus de la diversion de l’eros qui en rend possible le réveil hors des conditions normales de l’attirance sexuelle (la bipolarité des sexes, avec le magnétisme s’y rapportant) et, en un sens aussi, le phénomène de la «dislocalisation » de l’eros, son transfert sur un objet différent (phénomène amplement vérifié par la psychanalyse), peuvent donc valoir comme une explication additive de l’homosexualité. Mais on doit y ajouter un autre ordre de considérations.


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Nous avons précédemment considéré la constitution des individus à l’égard du sexe (leur « sexualisation », le degré différent de leur qualité homme ou femme) comme quelque chose de préformé et de stable. Or, il faut faire entrer en question le cas où, au contraire, certains changements deviennent possibles sous l’effet de processus régressifs, favorisés éventuellement par les conditions générales du milieu, de la société et de la civilisation.

A titre de prémisse, il importe d’avoir une idée plus exacte du sexe, dans les termes suivants. Le fait qu’exceptionnellement seulement on soit homme ou femme à cent pour cent et qu’en chaque individu subsistent des résidus de l’autre sexe est en relation avec un autre fait, bien connu en biologie, à savoir que l’embryon n’est pas sexuellement différencié au début, qu’il présente à l’origine les caractéristiques des deux sexes. C’est un processus plus tardif (à ce qu’il paraît, il commence à partir du cinquième ou du sixième mois de la gestation) qui produit la « sexualisation » : alors les caractéristiques d’un sexe vont prévaloir et se développer toujours plus, celles de l’autre sexe s’atrophiant ou passant à l’état latent (dans le domaine purement somatique, on a comme résidus de l’autre sexe les mamelons chez l’homme, et le clitoris chez la femme). Ainsi, lorsque le développement est accompli, le sexe d’un individu masculin ou féminin doit être considéré comme l’effet d’une force prédominante qui imprime son propre sceau, tandis qu’elle neutralise et exclut les possibilités originellement coexistantes de l’autre sexe, spécialement dans le domaine corporel, physiologique (dans le domaine psychique, la marge d’oscillation peut être beaucoup plus grande).

Or, il est permis de penser que ce pouvoir dominant dont dépend la sexualisation s’affaiblisse par régression. Alors, de même que politiquement, par suite de l’affaiblissement dans la société de toute autorité centrale, les forces d’en bas, jusqu’alors freinées, peuvent se libérer et réapparaître, de même on peut vérifier chez l’individu une émergence des caractères latents de l’autre sexe et, par conséquent, une bisexualité tendancielle. On se trouvera donc de nouveau face à la condition du « troisième sexe », et il est évident qu’un terrain particulièrement favorable au phénomène homosexuel sera présent. La condition, c’est un fléchissement intérieur, un affaiblissement de la « forme intérieure » ou, mieux, du pouvoir qui donne forme et qui ne se manifeste pas seulement dans la sexualité, mais aussi dans le caractère, dans la personnalité, dans le fait d’avoir, en règle générale, un « visage précis ».

On peut alors comprendre pourquoi le développement de l’homosexualité même parmi les couches populaires et éventuellement sous des formes endémiques est un signe des temps, un phénomène qui rentre logiquement dans l’ensemble des phénomènes qui font que le monde moderne se présente comme un monde régressif. Et nous sommes ainsi renvoyés aux considérations formulées dans le chapitre précédent.

Dans une société égalitaire et démocratisée (au sens large du terme), dans une société où n’existent plus ni castes, ni classes fonctionnelles organiques, ni Ordres ; dans une société où la « culture » est quelque chose de nivelé, d’extrinsèque, d’utilitaire, et où la tradition a cessé d’être une force formatrice et vivante ; dans une société où le pindarique « Sois toi-même » est devenu une phrase vide de sens ; dans une société où avoir du caractère vaut comme un luxe que seul l’imbécile peut se permettre, tandis que la faiblesse intérieure est la norme ; dans une société, enfin, où l’on a confondu ce qui peut être au- dessus des différences de race, de peuple et de nation avec ce qui est effectivement en dessous de tout cela et qui a donc un caractère informel et hybride – dans une telle société agissent des forces qui, à la longue, ne peuvent pas ne pas avoir d’incidence sur la constitution même des individus, avec pour effet de frapper tout ce qui est typique et différencié, jusque dans le domaine psychophysique.

La « démocratie » n’est pas un simple état de fart politique et -social ; c’est un climat général qui finit pas avoir des conséquences régressives sur le plan existentiel. Dans le domaine particulier des sexes, peut sans doute être favorisé ce fléchissement inférieur, cet affaiblissement du pouvoir intérieur sexualisateur qui, nous l’avons dit est la condition de la formation et de la propagation du « troisième sexe » et, avec lui, de nombreux cas d’homosexualité, selon ce que les moeurs actuelles nous présentent d’une façon qui ne peut pas ne pas frapper . D’un autre côté, on a pour conséquence la banalisation et la barbarisation visibles des relations sexuelles normales entre les jeunes des dernières Générations (à cause de la tension moindre due à une polarité amoindrie). Même certains phénomènes étranges qui, à ce qu’il semble, étaient très rares précédemment, ceux du changement de sexe sur le plan physique – des hommes qui deviennent somatiquement des femmes, ou vice-versa -, nous sommes portés à les considérer selon la même grille et à les ramener à des causes identiques : c’est comme si les potentialités de l’autre sexe contenues en chacun avaient acquis, dans le climat général actuel, une exceptionnelle possibilité de réapparition et d’activation à cause de l’affaiblissement de la force centrale qui, même sur le plan biologique, définit le « type », jusqu’à saper et à changer le sexe de la naissance.

Dans tout ce que nous avons pu dire de convaincant jusqu’ici, il faut seulement enregistrer un signe des temps et reconnaître l’inanité complète de toute mesure répressive à base sociale, moraliste et conformiste. On ne peut pas retenir du sable qui glisse entre les doigts, quelle que soit la peine qu’on veuille se donner. Il faudrait plutôt revenir au plan des causes premières, d’où tout le reste, dans les différents domaines, y compris celui des phénomènes considérés ici, n’est qu’une conséquence et agir sur ce plan, y produire un changement essentiel. Mais cela revient à dire que le commencement de tout devrait être le dépassement de la civilisation et de la société actuelles, la restauration d’un type d’organisation sociale différencié, organique, bien articulé grâce à l’intervention d’une force centrale vivante et formatrice. Or une perspective de ce genre ressemble toujours plus à une pure utopie, parce que c’est dans la direction exactement opposée que va aujourd’hui le « progrès », dans tous les domaines. A ceux qui, intérieurement, n’appartiennent pas et ne veulent pas appartenir à ce monde il reste donc seulement à constater des rapports généraux de cause à effet qui échappent à la bêtise de nos contemporains et à contempler avec tranquillité toutes les excroissances qui, selon une logique bien reconnaissable, fleurissent sur le sol d’un monde en pleine décomposition.



Julius Evola. L’arc et la massue.