Le Kali-Yuga.

Aux trois étendards, il a été question, il est question et il sera souvent question du « Kali-Yuga ». Il est temps, dans cet article, d’en exposer l’idée générale, en tentant d’être aussi simple que possible, même si le concept lui-même n’est pas nécessairement facile à saisir, en particulier pour un jeune esprit rempli d’idées modernes. Il est possible de commencer par un synonyme : le Kali-Yuga, c’est « l’âge sombre ».  

Le kali-Yuga est un concept tiré de la doctrine hindoue. Celle-ci repose sur une conception cyclique du temps, que cela soit le temps « humain » ou le temps « général ». Cette doctrine enseigne qu’un cycle s’appelle un « Manvantara ». Celui-ci est divisé en quatre âges. Chaque âge représente une diminution du précédent du point de vue spirituel. C’est-à-dire que chaque âge est moins éveillé spirituellement que celui qui vient de se terminer. 

Nous pouvons trouver un équivalent de cette « doctrine des quatre âges » dans l’imaginaire européen : il s’agit de l’âge d’or, de l’âge d’argent, de l’âge d’airain et de l’âge de fer. 

Répondons immédiatement à la question : nous sommes actuellement dans le quatrième âge, le Kali-Yuga (« âge sombre » ou « âge de fer »). Il n’est pas possible de décrire avec précision depuis combien de temps nous y sommes, mais c’est une certitude : nous y sommes. Sachant que chaque âge représente une diminution du précédent du point de vue spirituel, nous sommes donc dans l’âge le moins spirituel du cycle. Les vérités qui étaient connu des hommes ayant vécu dans les précédents cycles ne nous sont plus accessibles. Elles existent encore mais sont devenus plus difficiles à atteindre. Pour celui qui vit dans le Kali-Yuga, quelque chose est perdu, et cette chose doit être retrouvée : il s’agit de la Tradition. Ne perdons pas espoir : ce qui est caché sera de nouveau découvert à la fin du cycle (la doctrine traditionnelle ne se perd jamais vraiment). En effet, un cycle étant par nature…cyclique…la fin d’un cycle signe le début d’un autre. 

Un cycle doit avoir un sens. Il est ascendant ou descendant. Les cycles dont nous parlons ici forment un courant descendant : du plus élevé au moins élevé, du haut vers le bas, du spirituel au matériel. Pour quoi ce cycle doit-il aller dans le sens descendant, de ce qui est supérieur vers ce qui est inférieur ? C’est un peu troublant pour un esprit « moderne » ! Le sens de l’histoire n’est-il pas un progrès ?

Malheureusement pour l’esprit contemporain, la doctrine traditionnelle ne présente pas les évènements humains comme un « progrès ». C’est même le contraire. Un principe se manifeste. Dès lors que ce principe s’est manifesté, les conséquences se produisent. Plus l’on s’éloigne du principe et l’on se dirige vers les conséquences de celui-ci, plus on s’éloigne du principe. C’est-à-dire que l’on s’éloigne du principe au fur et à mesure de la manifestation de celui-ci.

La manifestation d’un principe répond à la même logique que la manifestation de la gravité. Un objet part du point le plus haut pour se diriger vers le point le plus bas, et ne s’arrête que si un obstacle s’oppose à sa chute. Gardez cette comparaison avec la gravité en tête, et imaginez-vous qu’un principe, c’est de la pure spiritualité, et que la manifestation d’un principe, c’est de la matérialité. De même qu’un objet tombe « du haut vers le bas », un principe se manifeste « du spirituel vers le matériel ». 

Cette manière de concevoir le temps comme cyclique, et non comme linéaire, permet de changer radicalement de point de vue lorsqu’on examine l’histoire. Mais le propos de cet article n’est pas de s’intéresser à la totalité de l’histoire, mais seulement à une portion de celui-ci : le Kali-Yuga en lui-même. 

Comment peut-on « situer » le Kali-Yuga dans l’Histoire totale (l’histoire avec un grand « H ») ? L’histoire commence lorsque la mémoire commence. Il n’y avait avant cela que de la préhistoire, c’est-à-dire un temps dont les hommes n’ont pas conservé la mémoire (c’est ainsi qu’ils se servent de palliatif à la mémoire pour comprendre ces époques : par exemple, la géologie, l’archéologie, etc.). Justement, le Kali-Yuga commence au même moment que l’Histoire. Lorsque nous ne sommes plus en mesure d’être historiquement exact, nous sortons du Kali-Yuga. Lorsque nous « remontons » le temps jusqu’à arriver aux frontières de la préhistoire, et lorsque nous ne sommes plus certains des dates, des évènements, et de l’exactitude des lieux, alors nous sortons du Kali-Yuga. En d’autres termes, tous les « temps historiques » sont contenus dans le Kali-Yuga. 

Il peut être frustrant pour un historien, ou pour un passionné d’histoire, de s’intéresser à cette période charnière des temps de l’homme. Il existe en effet une frontière infranchissable qui sépare l’histoire de la préhistoire. Un chercheur ordinaire va du connu vers l’inconnu, du familier vers l’étrange, lorsqu’il se dirige de l’histoire vers la préhistoire. Lorsque vous étudiez l’histoire, vous êtes en terrain conquis : vous possédez une chronologie précise des évènements, des personnes, des lieux, des guerres, des cartes, des enjeux, des mentalités, des écrits… Mais dès que l’historien franchit la frontière de la préhistoire, il est rempli de doutes. Tout devient très flou, très vagues, très changeant… les dates peuvent varier de plusieurs siècles en fonction des historiens, les lieux peuvent se déplacer de plusieurs kilomètres en fonction des études. Nous sommes en terrain glissant. Très peu « scientifique ».

Vous pensez être bon en histoire ? Repensez-y réellement. Avez-vous franchi cette frontière du temps pour vous diriger vers le lieu où aucune certitude n’est possible ? Même l’antiquité est relative, dans la mesure où advient un temps où elle ne parvient pas à trouver sa source… Vous entrez dans le temps des « légendes », des « héros » et des « Dieux ». Jusqu’où pouvez-vous remonter en étant certain de ce que vous savez ? A quel moment doutez-vous de vos informations historiques ? Que se passe-t-il lorsque vous arrivez à la frontière du temps qui sépare l’Histoire de ce qui ne l’est pas. 

Il a dû se produire dans le passé un évènement qui a impacté considérablement tous les peuples. Ceux-ci ont dû réadapter leurs civilisations entières pour faire face à cet évènement. En Chine par exemple, il existait jadis une doctrine unique. Après l’évènement, cette doctrine a été divisée en deux : le Taoïsme (réservé à une élite, qui se compose de métaphysique pure, de science traditionnelle spéculative) et le Confucianisme (disponible pour chacun, qui se compose d’applications pratiques et sociales). Dans l’Inde, le Bouddhisme apparut. En Italie, c’est l’instant qui sépare les temps légendaires et les temps historiques de Rome. En Grèce également, cet instant sépare les temps légendaires et les temps historiques. Vous trouverez dans chaque civilisation, en remontant le temps, cet « instant » qui coupe en deux : avant, c’est le légendaire, le mythologique, le récit, et après, c’est le factuel, l’archéologique, l’histoire. Ce qui a marqué cette coupure, ce qui a tranché, c’est cet évènement. 

Après l’évènement, les anciennes doctrines sacrées n’étaient plus comprises, elles n’étaient plus enseignées, il y avait de moins en moins d’hommes pour en saisir toute l’étendue. Elles sont devenues des superstitions ou des rites vides de sens. Cet évènement, qui caractérise l’instant où la préhistoire est devenu de l’histoire, est le moment où le Kali-Yuga a commencé. 

Le Kali-Yuga étant le temps le plus éloigné du début du cycle, il marque par là-même sa rupture avec la doctrine traditionnelle. Le temps de l’histoire, des débuts de l’écriture à nos jours, se caractérise ainsi par une négation de tout ce qui peut être « spirituel ». La « Science » règne en maître. Ce qui ne doit pas être compris comme une critique de la science : elle offre d’immense potentialité dans la maitrise de la matière, mais justement, elle n’est que ça, et il convient de la laisser occuper la place qui est la sienne sans lui donner une importance qu’elle n’a pas. C’est-à-dire que l’étude raisonnée, empirique et analytique des faits, qui conduit à des applications pratiques utiles, est un moyen de vivre, et non le but d’une vie. La science est un outil, et elle doit le rester. Les préoccupations utilitaires ne doivent pas passer au premier plan. Chercher à combler ses besoins matériels, c’est une chose, ne faire que ça, s’en est une autre. 

Aujourd’hui, pendant que ces lignes sont écrites, nous continuons à vivre en plein cœur du Kali-Yuga, et à nous y précipiter, seconde par seconde, encore un peu plus.