La Perfide Albion

L’Angleterre a-t-elle une manière particulière de mener la guerre ?  Il sera question ici, non pas de stratégie en général, mais de la stratégie telle que les Britanniques la conçoivent et la pratiquent. Mais avant, il faut s’arrêter sur ce vieux terme de « stratégie ». 

Aux temps des petites armées professionnelles, lorsque les conflits n’impliquaient que les dynasties, sans les peuples, on qualifiait de « stratégique » l’art de manœuvrer les forces armées ennemi. Cet art consistait à obliger l’adversaire à combattre dans les conditions les plus défavorables. Quel style ! Les armées s’observaient et manœuvraient pendant des mois, non seulement sans chercher à en venir aux mains, mais encore en évitant les batailles. Les soldats de métiers coutaient chers, le recrutement était long et difficile. Aussi, il fallait ménager les effectifs et ne pas risquer l’anéantissement de ses propres troupes. Les généraux préféraient l’investissement des places fortes plutôt que la lutte en face-à-face en rase campagne (sauf en cas de victoire garantie – ce qui est rare). Tout n’était que calcul, prudence, temporisation et diplomatie. A l’opposé de la stratégie, il y avait la tactique, qui est proprement l’emploi (au combat) des différentes armes (infanterie, cavalerie, artillerie). 

Avec l’arrivée de la « Nation » dans l’histoire, la stratégie est devenue la convergence des moyens politiques, psychologies, économiques, financiers et militaires pour obtenir la capitulation d’un peuple ennemi tout entier. Cela devient donc l’utilisation de l’intégralité des ressources, l’armée n’étant plus qu’un moyen parmi d’autres. La tactique, elle, reste la même (employer des armes dans la bataille). 

Les concepts sont définis. Intéressons-nous à l’outre-manche, en deux idées : 

  1. L’Angleterre est une île. Elle peut donc faire la guerre sans remettre en cause son existence (elle est la seule nation européenne à pouvoir agir ainsi). 
  2. L’Angleterre est… une île. Elle ne peut donc pas gagner la guerre en Europe. Elle a besoin de deux fronts : un front maritime (dont elle se charge) et un front continental (elle a besoin d’alliés). 

De ces deux idées découle la différence (historique, mentale, culturelle) entre la façon « anglaise » de faire la guerre, et la façon « normale » de la faire (la façon française, je veux dire). En effet, soyons clairs : l’illusion de ne pas risquer la destruction totale, et la nécessité de nouer des alliances, ont créé chez les anglais une mentalité différente de celle des français. Les anglais sont empiriques. Ce sont des libres d’esprits (je n’ai pas écrit que ce sont des simples d’esprits, mais j’en ai eu envie). Le côté pratique de la chose les intéresse davantage que la doctrine. 

Vous l’aurez compris, ils n’aiment ni la littérature, ni les polémiques, ils ne demandent pas l’avis d’experts ou de critiques, et ne sont pas (historiquement) des grands amateurs de presse, de revues, de livres et de discussions d’écoles sur le sujet. Pour autant, ils pensent la stratégie différemment, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne la pensent pas. 

Les anglais ne pensent pas beaucoup à la stratégie, ils pensent beaucoup à leurs stratégies. Il n’est pas dans leur instinct de « faire bloc » avec leurs alliés, quels qu’ils soient. Ils veulent bien s’en servir, mais en gardant une marge de manœuvre (peut-on le leur reprocher ?). Il faut ajouter à cela un autre aspect : l’Angleterre était aussi, jadis, une grande puissance coloniale, elle avait donc un esprit essentiellement utilitaire car elle pensait en termes de « politique mondiale » (déjà). Ainsi, un anglais envisage les opérations d’un point de vue géographiquement plus large que celui d’un français. Un français pense « militaire » alors qu’un anglais pense « militaire et commercial ». 

Imaginez la différence pendant la première guerre mondiale. Un général français est immédiatement préoccupé par une chose, défendre ses frontières, repousser une invasion. Un général anglais va, lui, trouver un peu trop « scolaire » de distinguer entre un « théâtre d’opération primaire », un « théâtre d’opération secondaire », et un « théâtre d’opération tertiaire ». Ce général anglais ne comprends pas l’intérêt qu’il peut y avoir à appliquer une telle distinction à l’échelle de l’Europe, voir du monde entier. Il voit les opérations à l’échelle de la planète, alors pourquoi regarder les évènements à l’échelle de nos petites régions françaises ? Comprenez ce qu’il devait sûrement penser : « Ah… français… vos traditions guerrières… vous êtes toujours rivaux des allemands…mal placés…à l’ouest…et vous espérez vous élever à ma hauteur de vue ? ». 

Il faut comprendre, et se placer du point de vue anglo-saxon. De là, on peut comprendre pourquoi ils niaient la doctrine de l’offensive et la vertu du principe de la concentration des forces, alors qu’ils vantaient les méthodes indirectes. Ils ne croient pas au « spectacle », au « coup de force », à la « manœuvre décisive » ; ils préfèrent les succès lents et les petits harcèlements multipliés. L’idéal de la stratégie anglaise, c’est de gagner sans combattre, ou en combattant le moins possible. De là, une idée très anglaise : le blocus. 

Il faut paralyser l’adversaire, l’asphyxier. Le blocus, c’est une action maritime, mais aussi politique et économique, voir même psychologique. Le blocus permet tout de même de développer, ailleurs, des activités industrielles et commerciales, et d’accumuler des profits. La guerre à l’anglaise, le blocus, c’est une petite manœuvre de démoralisation qui vise à la fois les soldats et leurs familles. C’est un peu mesquin. Mais utile. Et pratique. Il faut reconnaitre, tout français que nous sommes, que c’est une bonne stratégie. L’Angleterre doit savoir exploiter au mieux ses avantages géographiques et maritimes exceptionnels, et ses possibilités financières.

Nous autres français, en stratégie, avons un maître en la matière. Napoléon. 

Napoléon n’avait-il pas cherché à vaincre l’Angleterre ? N’a-t-il pas lutté contre le blocus continental ? Il a échoué, mais pour des raisons qui ne remettent pas en cause l’immense génie stratégie qu’il était. Et si c’était nous, les français, son propre peuple, qui avait mal compris Napoléon ? A toujours vouloir synthétiser sa pensée sous la forme de quelques principes absolus alors même qu’il n’était que souplesse. Pourquoi faire de Napoléon un doctrinaire alors même qu’il était un opportuniste ? (J’entends par là qu’il était un militaire affranchi des formules et des méthodes toutes faites). 

Eh oui ! La stratégie anglaise vaut bien la française ! Il existe des enseignements qu’il faut savoir tirer de l’histoire de l’Angleterre. Au cours des XVIIe, XVIII et XIXe siècles, l’Angleterre n’a-t-elle pas gagné sans mener de batailles décisives ? Détruit des nations sans même se donner la peine d’envahir leurs territoires, par le seul jeu d’un blocus ? N’est-ce pas la preuve d’une stratégie anglaise bien menée et bien pensée ? Le vainqueur, c’est celui qui garde ses forces intactes à la fin. Regardez la France en comparaison, en 1918, notre « théorie offensive » n’a abouti qu’à des hécatombes. 

Je le répète, les anglais sont des insulaires, et ils étaient des coloniaux, ils basent leurs pensées sur leur puissance maritime, commerciale et financière. Pour eux, l’Europe, ce n’est qu’une partie du globe. Ils n’oublient jamais de penser à la totalité du globe, et ne restent pas les yeux fixés sur l’Europe uniquement. En quelque sorte, ils nous regardent « d’en haut ». C’est ainsi que l’on regarde le monde lorsqu’on est maître des océans, ces carrefours de la terre. 

Un pays comme l’Allemagne, à l’époque, exclusivement continental et sans colonies, ne peut que chercher la victoire décisive sur le champ de bataille, puisqu’elle n’a pas le choix. Mais l’Angleterre, au-delà des mers, est à l’abri. Si les activités maritimes et commerciales se portent bien, tout va pour le mieux. 

La stratégie anglaise n’a donc aucune règle d’école. Elle est multiforme. L’anglais, depuis La City, cultive le réalisme. Être riche et bien placé, c’est déjà, en quelque sorte, une valeur militaire en soi. La victoire ne se décide pas de manière glorieuse sur un champ de bataille, mais par un travail précis, méthodique et minutieux de destruction des centres nerveux de l’ennemi. Bref, l’anglais de se flatte de son objectivité, de sa souplesse, de sa variété et de son modernisme, et pense que nous ne pourrons jamais sortir de nos veilles traditions françaises. 

La guerre n’intéressait l’Angleterre, pendant la plus grande partie de son histoire, qu’en tant qu’affaire lucrative. Se battre pour s’affirmer ou s’agrandir, tandis que d’autres peuples, en Europe et dans le monde, se sont battus pour leurs survies. L’ascension de l’Angleterre a été le résultat d’une série d’actes de pirateries sur les mers. Effectuer, à l’aide de canons, des opérations commerciales contre le Portugal, la Hollande, la France et l’Espagne, histoire de s’assurer un monopole sur le trafic maritime et colonial. Encore faut-il réussir sans trop de risque et à moindre frais, si possible. Dans la bataille, il faut aussi savoir user de l’intrigue, des menaces ou du chantage. Dans ce domaine, les anglais possèdent une expertise qui a amené leurs pays à une prédominance mondiale. 

Ces actions continuelles ont eu pour effet de faire naître chez les anglais un sens de l’honneur différent du nôtre, et, il faut bien le dire, très particulier. On rapporte ce mot, très peu connu, de Lord Cecil, protagoniste de la Société des Nations (« l’ancêtre » de l’ONU, si l’on peut dire ainsi) : « Les nègres commencent à Calais ». C’est de l’humour anglais (je n’ai jamais apprécié cet humour – je dois être trop français…). Bref, l’honneur britannique, ce n’est pas le dévouement à la nation, c’est le dévouement aux intérêts de sa nation, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. 

Le sujet de Sa Majesté est, et sera toujours, un gentleman. Mais un gentleman réaliste, même quand il revêt l’uniforme. L’altruisme, pour lui, c’est un thème de propagande, pas une valeur. L’Angleterre regarde l’égoïsme comme une vertu politique. Or, un égoïste n’hésitera pas à violer sa foi, c’est-à-dire à se montrer perfide. 

La Perfide Albion porte bien son nom, parce qu’elle a ses raisons.