Sébastien Bohler. Les réactions épidermiques.

  • Couleurs et perception du temps. 

En tant que médium de l’image, la télévision soumet les téléspectateurs à des effets complexes suscités par les couleurs. Le rouge provoque généralement un degré d’excitation et d’éveil supérieurs de l’organisme, tandis que le bleu apaise. Chaque couleur aurait ses effets bien particuliers sur notre état émotionnel, et la psychologie met progressivement à jour ces effets. Parfois, une simple couleur peut faire le succès d’un concept ou d’une émission, à condition de compléter astucieusement le contenu. Ce qui semble être le cas du journal télévisé de la première chaîne.

  • Inférences sémantiques et interruption de parole. 

Couper la parole est un geste agressif pour plusieurs raisons : cela prive l’interlocuteur de son principal moyen d’exister, qui est la possibilité d’exprimer ses idées. Mais cela peut aussi apparaître comme une marque de mépris pour les auditeurs, dont le cerveau se projette automatiquement – même de façon inconsciente – dans la suite du discours et y investit de l’énergie neuronale. Couper ce travail d’anticipation est frustrant. D’où la nécessité d’user de l’interruption de parole avec modération, notamment dans les cas où le fait de suivre le propos devient encore plus frustrant, lorsque l’interlocuteur répond à côté de la question ou débite des propos sans intérêt…

  • Le biais de première impression. 

La télévision est le règne de l’apparence et il n’est pas étonnant que des réactions instinctives se manifestent face à certaines « têtes » qui nous plaisent ou ne nous reviennent pas. Le visage d’un présentateur ou d’un animateur est parfois la seule chose personnelle que l’on connaisse de lui (le contenu des informations n’étant pas de son seul ressort) et nous avons bien rarement l’occasion de corriger par un contact privé une impression « faciale » entièrement dictée par notre amygdale cérébrale.

  • Voix graves et crédibilité. 

Notez que dans les journaux télévisés de TF1, une des voix qui revient le plus souvent dans les commentaires en off des reportages possède un timbre grave qui apporte une caution inconsciente à l’information contenue dans le reportage. Tous les aspects d’un message comptent…

  • Angoisse et besoin de féculents. 

L’être humain moderne a reproduit dans son salon les mécanismes élémentaires des émotions et de la survie qui étaient à l’œuvre depuis des millénaires en milieu naturel. Face à un danger, nos ancêtres cherchaient à absorber le plus rapidement possible des aliments riches pour affronter l’adversité avec les meilleures réserves d’énergie possible. Ceci a installé un réflexe dans leur système nerveux, réflexe dont les ressorts sont parvenus jusqu’à nous.

Aujourd’hui, l’homme a banni les prédateurs de sa vie (qui risque de rencontrer un tigre aux dents de sabre en allant au supermarché ?) mais il a inventé d’autres moyens de se faire peur sans encourir les mêmes dangers, par exemple les films d’horreur ou d’angoisse. Comme le réflexe fonctionne toujours, l’organisme commande d’avoir à portée de main l’artifice complémentaire du téléviseur : le sachet de chips ou de cacahuètes.

  • Vitesse de parole et adhésion au discours. 

La rapidité de la parole et de l’information nous mystifie de plusieurs façons. D’une part, parce que nous avons tendance à associer la rapidité d’élocution à une personne crédible qui « sait de quoi elle parle », d’autre part parce que le cerveau ne peut pas à la fois suivre la rapidité du propos et remettre en doute son contenu ! Cet ensemble de facteurs explique peut- être pourquoi l’on parle plus vite à la télévision que dans la vie quotidienne. Mais reste enfin une solution : à la télévision, c’est le rythme des images qui dicte tout, et ce rythme est très élevé pour maintenir une attention maximale, en raison des impératifs commerciaux d’audimat. La parole serait alors obligée de suivre ce rythme infernal, ce qui donne une impression d’hystérie assourdissante, entre les émissions de divertissement où le présentateur parle comme une mitraillette pour asséner des lieux communs, et certains programmes d’informations-éclair où tout va vraiment trop vite pour donner lieu à une analyse rationnelle.

  • Réactance et auto-efficacité. 

Il ne suffit pas de faire peur aux auditeurs, aux lecteurs ou aux téléspectateurs par des images médiatiques « choc » soulignant les méfaits du tabac, de l’alcool ou des excès de vitesse sur la route. Encore faut-il enclencher des mécanismes psychologiques qui mènent à l’action, et non à un étonnement passif. Les campagnes de sensibilisation commencent à tenir compte de ces principes (« Fumer tue », et aussi « Vous pouvez vous faire aider par votre médecin et votre pharmacien »), mais on trouve encore trop d’exemples de messages qui se veulent percutants mais ratent probablement leur cible.