Sébastien Bohler. Les médias et la politique.

  • L’effet de simple exposition. 

Les objets que nous voyons souvent sont généralement des objets que nous aimons. Chez nous, dans notre intimité, là où nous rencontrons de façon régulière et rassurante des éléments familiers, nous nous sentons bien. C’est peut-être pourquoi nous finissons par trouver plaisants les éléments nouveaux qui parviennent eux aussi à acquérir ce statut de familiarité et de régularité. Le cerveau ne suit pas ici un cheminement rationnel, mais l’effet est tout aussi puissant. Et les médias (audiovisuels, particulièrement) ont le don de projeter certains symboles, images ou noms dans cette sphère familière, pour la simple raison que le poste de télévision ou de radio est un vrai élément de d’intimité, voix intérieure au foyer et à la vie de tous.

  • L’influence sociale. 

D’innombrables expériences ont montré que nous opérons souvent nos choix en fonction de l’avis de la majorité. Nous applaudissons souvent un spectacle dès lors que le public le fait, nous entrons plus facilement dans un restau- rant qui fait le plein, et nous achetons des marques réputées parce que de multiples personnes le font. Les sondages sont la quintessence de ce mécanisme grégaire, une sorte de miroir du courant dominant qui menace d’annuler toute réflexion personnelle et qui, en outre, s’auto-entretient puisqu’il cristallise les choix individuels. Le mécanisme de l’influence sociale permet de comprendre pourquoi les fluctuations des sondages sont, comme ceux de la bourse, à la fois imprévisibles et en partie irrationnels. Ils ne sont sans doute pas un excellent outil de réflexion politique à l’usage du citoyen.

  • La fragilité du positionnement majoritaire. 

Tout l’effet des sondages réside dans leur publication. Ce sont eux qui, régulièrement diffusés par les médias, créent un courant majoritaire ambiant, mais ce courant majoritaire est fragile. Il est évident que la majorité des personnes sondées répondent en ayant conscience des sondages qui sont publiés semaine après semaine : logiquement, leur réponse se fait dans le sens de ce courant majoritaire, et est pour cette raison sujette à de larges fluctuations. Au regard de la psychologie humaine, il est peu raisonnable de conti- nuer à se fier aux sondages dans les mois qui précèdent une élection.

  • Discours et biais d’endogroupe. 

Rassurez-vous si vous éteignez la radio dès que vous enten- dez un candidat qui ne correspond pas à votre appartenance politique : c’est tout à fait normal et vous êtes victime du biais d’endogroupe, qui vous pousse inconsciemment à prêter attention aux personnes qui partagent vos opinions, et non à celles qui ne les partagent pas. Selon le psycholo- gue Henri Tajfel, nous sommes programmés pour nous comporter ainsi parce que nous définissons en grande partie notre identité à travers notre appartenance à un cercle de semblables partageant un certain nombre de codes, qu’il s’agisse de style vestimentaire, de pratique sportive ou d’opinions politiques. Nous n’aimons guère ouvrir nos oreilles aux opinions venant d’autres groupes, parce que nous risquons de perdre de vue la définition sociale de notre identité.

Mais cela doit attirer notre attention sur notre propre réflexion politique : sommes-nous capables, lorsque nous écoutons des débats à la radio ou à la télévision, d’adopter un point de vue tourné vers le bien commun de la société, et d’écouter les différents arguments pour ce qu’ils sont, avec honnêteté intellectuelle et sans préjugé d’appartenance politique des locuteurs ? C’est le véritable défi.

  • Discours autocentré et désengagement politique. 

De nombreux sociologues et psychologues ont insisté sur le fait que notre société valorise aujourd’hui l’émotion et le sentiment. Le succès des émissions de « divertissement politique» procède de cette logique puisqu’il s’agit à chaque fois de montrer l’homme politique dans sa dimen- sion personnelle et sensible. Mais cette pratique a un revers : en tant que téléspectateur, l’on perd ses repères politiques et surtout la disposition d’esprit nécessaire pour s’imprégner des enjeux politiques et de l’esprit des institutions.

  • Les attitudes non-verbales du journaliste. 

La presse doit être indépendante de tout pouvoir politique. Un journaliste trop proche de certains courants politiques peut difficilement s’empêcher de favoriser les candidats par sa gestuelle et ses expressions faciales, s’il ne le fait pas par son discours. Dans les cas les plus extrêmes où la presse partage des intérêts financiers avec le pouvoir, le risque est de voir se multiplier les attitudes non verbales favorables au pouvoir en place, ce qui est de nature à exercer sur le téléspectateur une influence à sens unique.

  • Le biais d’affirmation. 

Le biais d’affirmation a des conséquences profondes sur la vision que nous avons de la politique. Dans tous les scandales et affaires douteuses, la presse commence par employer un ton interrogatif pour ne pas prêter le flanc à des poursuites ou à des procès en diffamation. Mais cela n’empêche pas les accusations, fût-ce sous une forme interrogative, de faire leur chemin et de s’ancrer dans les esprits. D’ailleurs, les intéressés le sentent bien, et il n’est pas rare d’entendre un homme politique mettre en garde un journaliste : « Je vous prie de cesser vos insinuations », suite à quoi le journaliste rétorque invariablement : « Je ne faisais que poser une question ! » Une question, oui, mais une question qui ne le reste jamais longtemps.

  • Les réactions automatiques aux idéologies.

Si nous avons tendance à fuir certaines idées et à lire toujours la même presse (presse de droite ou presse de gauche, selon son penchant), c’est à cause de cet automatisme idéo- logique d’origine cérébrale. Notre cerveau préactive des affects positifs en une fraction de seconde face à certaines thématiques ou certains mots, et des affects négatifs face à d’autres expressions ou d’autres enjeux. La part de la réflexion individuelle et de la liberté de pensée s’en trouve d’autant réduite que cette réaction est instantanée, involon- taire, et conditionne ensuite toute notre analyse du contenu médiatique.

  • Gestuelle ponctuatrice et gestuelle métaphorique. 

Chacun, devant sa télévision, est influencé par la gestuelle que déploie une personnalité politique. Cette influence résulte d’un mécanisme d’empathie, dont les causes cérébra- les ont été élucidées : lorsque nous voyons quelqu’un remuer les bras, le torse ou la tête, certaines zones de notre cerveau reproduisent ces mouvements en silence, sans pour autant que les mouvements en question soient vraiment réalisés. Toutefois, si cette activité cérébrale correspond aux gestes que nous sommes habitués à réaliser, nous avons la sensation d’une plus grande proximité. Certains candidats le savent et peuvent dans certains cas adapter leur gestuelle aux circonstances. Ce fut le cas de Nicolas Sarkozy en visite dans les usines des Ardennes, où il adopta une gestuelle plus « ouvrière » à un moment charnière de sa campagne.

  • Le transfert symbolique. 

Même dépourvues de mots, les images véhiculent du sens. Nous sommes peu habitués à déchiffrer ce sens, car il se pré- sente le plus souvent sous forme d’associations inconscientes. D’où la nécessité d’interroger les images que nous voyons, de nous demander comment elles ont été fabriquées et quels sont les éléments sur lesquels elles s’appuient.

  • Incertitude et plaisir. 

La présentation des grands enjeux électoraux par les médias tient parfois du grand spectacle, plus que de la réflexion ou de l’information. La raison en est simple : certains mécanismes cérébraux nous prédisposent à ressentir des émotions positives face à des stimulations de ce genre, et tout média qui parvient à faire ressentir des émotions positives (aux partisans des deux bords, qui plus est dans le cas d’une égalité parfaite) se place en situation idéale d’affermir sa situation sur le marché. Cette situation est symptomatique d’une évolution de l’information : il s’agit de vendre de l’émotion, indépendamment de la qualité de l’analyse.

  • Mémorisation des arguments négatifs. 

L’effet de négativité permet de comprendre pourquoi les débats télévisés font une part si importante aux attaques et aux critiques de l’adversaire. Malheureusement, ce biais cognitif constitue un certain handicap pour le débat politique en tant que tel… Comment y résister ?

  • L’effet d’assimilation. 

L’impact des scandales sur l’opinion à travers la presse fait intervenir au moins trois biais psychologiques : l’effet d’assimilation, l’effet de contraste et l’heuristique de disponibilité. À eux trois, ces effets rendent compte du fait que l’opinion a tendance à généraliser à partir de quelques cas particuliers, et que la consommation régulière d’une presse même « qualifiée » a plutôt tendance à renforcer la mauvaise opinion que nous nous faisons de ceux qui nous gouvernent.

  • Crédibilité et haussement de sourcils. 

Lorsqu’un discours ne traite pas d’aspects concrets de notre vie quotidienne, il est rare que nous en examinions les arguments de façon attentive. Nous nous laissons influencer par des indices superficiels tels que la voix, l’intonation, l’impression de chaleur ou de froideur qui se dégage des traits du visage, les mimiques qui peuvent rendre l’orateur plus vivant et plus sympathique, voire distraire l’attention du contenu du propos. Un bon exercice peut consister à fermer les yeux en écoutant ce type de discours. Les failles en deviennent parfois béantes…