Sébastien Bohler. Médias et croyances.

  • Rapidité de l’information et crédulité. 

Le flux rapide d’information est un piège pour l’esprit critique. Le cerveau humain est vulnérable aux situations où il faut « comprendre rapidement ». Plutôt que de vouloir tout comprendre rapidement, mieux vaut se demander si ce qu’on voit est vrai ou non.

  • L’heuristique de disponibilité. 

Le niveau de détail d’un reportage, ou la répétition des images sur un thème donné, alimentent notre cerveau en « exemples » qui peuvent nous faire percevoir un événement comme hautement probable. Cela peut prendre de multiples formes à l’écran, à la radio ou dans les journaux. Les accumulations de témoignages, par exemple, jouent en ce sens.

  • Le syndrome du grand méchant monde. 

Le degré d’exposition à la télévision, et plus particulièrement aux informations à caractère anxiogène, joue le rôle d’un miroir déformant vis-à-vis duquel il est très difficile de prendre du recul. Les plus gros consommateurs d’information développent souvent une perception exagérée du niveau réel de violence dans la société, du nombre de meurtres, de vols, d’agressions et de viols.

  • Les coûts d’opportunité. 

Un choix large n’est pas forcément synonyme de satisfaction. La multiplicité des offres promotionnelles à la télévision constituerait plutôt un facteur de frustration. Le problème, c’est qu’un choix plus étendu présente généralement un certain avantage, mais uniquement dans certaines limites. Or, nous ne nous interrogeons pas sur ce qui se passe au-delà de cette limite.

  • Télévision et désinhibition de la violence. 

La télévision favorise dans certains cas les comportements violents – notamment chez les plus jeunes – à travers trois processus : l’initiation à la violence (on découvre « comment ça marche »), la désensibilisation (on éprouve de moins en moins de dégoût pour les scènes violentes, et on apprend à aimer cela), et l’adhésion (on s’identifie à un personnage positif et violent). Le meilleur moyen de contrecarrer ces effets est d’inciter le public jeune à prendre du recul et à émettre des jugements de valeur sur ce qu’il voit.

  • Terminologie journalistique. 

Le format des informations que nous trouvons dans la presse écrite, à la télévision ou à la radio est très particulier en ce sens qu’il fait une large place au registre émotionnel.

  • Réflexe d’orientation et dépendance télévisuelle. 

La télévision ne rend pas toujours dépendant, mais la structure temporelle des programmes (avec une fréquence généralement élevée de changements de plans) active un réflexe de l’organisme qui produit un état d’apparente relaxation. Il est difficile de quitter cet état pour retourner à des activités normales, ce qui explique la passivité dont on fait parfois preuve à une heure tardive, lorsqu’on n’arrive pas à se résoudre à éteindre son poste.

  • Menace terroriste et besoin d’ordre.

Aujourd’hui, la menace terroriste est devenue le prototype de la menace au sens large, imprévisible et meurtrière, autour de laquelle se sont développés un discours et une symbolique que chacun a intériorisés à des degrés divers. Nous n’avons que rarement conscience des changements que cette symbolique produit sur nos comportements. Or, cette influence est à présent démontrée par des expériences simples : à chacun de s’interroger sur ses choix politiques et de savoir dans quelle mesure ils sont le résultat d’un raisonnement conscient ou d’influences qui lui échappent largement.

  • L’exposition sélective à l’information.

Le phénomène d’exposition sélective à l’information laisse planer des incertitudes sur la transparence de l’information. En effet, les journaux, radios et chaînes de télévision peuvent être tentés de proposer à leur public des informations qui confirment ce qu’ils croient, sachant que les consommateurs auront moins tendance à lire des informations contradictoires.

  • Le phénomène de mort kilométrique. 

L’être humain ne distribue pas son empathie de façon indifférenciée. Plus les victimes sont perçues comme proches (que ce soit à cause de leur nationalité, de leur langue ou de leur couleur), plus nous nous sentons concernés. Les médias ne sont pas coupables de ce phénomène : ils s’y adaptent et en tiennent compte pour entrer en résonance avec la psychologie de leur public. Un signe que l’information d’aujourd’hui poursuit comme objectif principal de susciter l’émotion au sein du public, davantage que de lui transmettre un savoir sur le monde.

  • Culpabilité et altruisme. 

La culpabilité est un fort moteur d’altruisme. Bien souvent, nous cherchons à effacer par une bonne action le sentiment d’avoir mal agi auparavant. Il ne s’agit pas forcément d’une préoccupation hautement morale. Certains auteurs font l’hypothèse que le sentiment d’avoir mal agi ternit l’image que nous avons de nous-mêmes, et que nous cherchons ensuite la première occasion de restaurer une image avantageuse. L’altruisme serait alors, comme bien souvent, une occasion de « s’acheter une bonne conscience ».

  • Cruauté et voyeurisme. 

Une catégorie de presse « grand public » fait appel à un fond de voyeurisme et même de cruauté qui peut se manifester en chacun. Ce fond de voyeurisme résulterait ainsi du lien qui unit plaisir et souffrance au sein même du cerveau humain. Il s’agit d’une réalité ancrée dans notre patrimoine génétique, et sur laquelle il convient de s’interroger.

  • L’erreur fondamentale d’attribution. 

Les journalistes ne sont pas des personnes qui « savent tout». Les situations liées au reportage, à l’interview, peuvent donner l’impression qu’ils sont plus compétents que leur adversaire et que ce dernier est un bien piètre élève qui devra réviser sa copie. Cette illusion d’optique est liée à notre faible goût pour l’analyse des situations, et à notre fâcheuse tendance à tout rapporter à des questions de personne !

  • La saturation émotionnelle. 

Les journaux sont friands d’affaires qui touchent des individus isolés car ces situations permettent de raconter une histoire concrète et touchante. Nous ne sommes pas forcé- ment plus sensibles au malheur qui touche un grand nombre d’individus qu’à celui qui frappe un être humain isolé. Il semble même que les catastrophes de trop grande ampleur se transforment en chiffres dépourvus d’âme. Joseph Staline, qui s’y connaissait, l’avait condensé en une formule lapidaire : « La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’hommes est une statistique. »

  • Désirabilité des gains et biais d’optimisme. 

Des milliards d’euros sont consacrés chaque année par les Français aux jeux de hasard de la Française des Jeux. Sur ces milliards, à peine 20 pour cent sont redistribués aux gagnants. Quelques petits milliards d’euros sont donc ponctionnés sur la population grâce à une illusion psychologique, le biais d’optimisme. Cette illusion est en partie entretenue par les médias : sans elle, c’est probablement tout le système qui s’effondrerait.